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lundi 15 février 2021

D'El Pinar au phare d'Orchilla

Les températures sont plus clémentes au Mercadel cette fois-ci. 9 degrés au petit matin, ça va. Jusqu'à 7 degrés je dors bien. Les brebis n'ont pas dû dormir très loin car les cloches sont revenues avec le jour, peu avant qu'un berger arrive à pied de je ne sais où et les emporte avec lui. Je suis tellement bien planqué dans ce coin qu'il ne m'a pas vu. Pour être sûr de revenir avant que je parte de l'île j'ai laissé mon petit pin dans son pot derrière un rocher. 
Aujourd'hui je pars à la découverte de la côte sud en direction de l'ouest qui s'achève au niveau du phare d'Orchilla. Ainsi je vais rejoindre la section bloquée à la circulation à partir de la plage de Verodal. Tout en bas de l'endroit où je dors dans les pins se situe la plage de Tacoron, entre les villages de El Pinar et la Restinga. La route quitte alors la pinède pour rejoindre une zone rurale de cultures en terrasses avec plein d'arbres fruitiers aux jolies fleurs roses et de champs débordants de colza, de coquelicots et marguerites, bordés de murets en pierres volcaniques colonisés par les cactus et aloe vera. En une poignée de kilomètres, nouveau paysage, nouvelle ambiance très printanière. C'est dans ce décor que se niche le charmant petit village d'El Pinar, aux maisons blanches ou de couleurs vives qui s'étagent sur les pentes de la montagne avec Tenerife et le Teide en perspective, juste derrière l'île de la Gomera. Il règne une ambiance détendue. 
Sur les hauteurs du village on trouve le belvédère de Tanajara au sommet d'une colline qui fait aussi office de relais telecom. Il y a un mirador en marches de bois pour prendre encore plus de hauteur. Jusqu'à ce que je réalise que des planches étaient fissurées et qu'il y avait un grand jour entre chacunes!
Je passe à la station-service Disa, l'une des 3 pour toute l'île, mettre un peu d'essence car ma jauge rendue à la moitié commence à m'inquiéter. La station-service est très pittoresque. Elle est au bord de la route à moitié dans les airs et comporte une unique pompe jaune et bleu. Un type sort de sa cabane pour me faire le plein et me demande pour combien j'en veux. Je regarde mon portefeuille, me tâte et finis par lâcher "diez y cinco". "Quince, quince" qu'il me dit en riant. Mes notions d'espagnol laissent à désirer. Il me montre au passage qu'à la trappe à essence il y a une petite encoche pour suspendre le bouchon du réservoir que j'ai l'habitude de toujours poser sur le toit de la voiture. Je ne serai pas passé à la pompe pour rien j'aurai appris des choses!
La route descend ensuite vers La Restinga située en bord de mer une dizaine de kilomètres plus bas. Il y a un embranchement sur la droite qui mène à la plage de Tacoron. La route descend alors une falaise d'où l'on voit toute la côte sud de l'île, El Julan. La roche prend par endroit des couleurs très vives. C'est très abrupt et aride, la montagne se jette dans une mer d'un bleu marine intense. L'endroit me rappelle certains paysages de Crète. 
En bas on trouve une piste qui mène au pied de la falaise dans des sables et pierres de couleur orange. Un panneau invite à ne pas aller plus loin en raison de risque de glissement de terrain. De nombreux vans et camping-car ont élu domicile le long de cette piste, certains ont planté la tente, d'autres ont tables, chaises et autres fauteuils disposés au bord de la piste pour profiter de la vue.
La plage de Tacoron n'est pas vraiment une plage. C'est un endroit où dans les rochers de basalte noir ils ont aménagé des terrasses reliées par un cheminement de pierres plates oranges où les gens posent leur serviette. On trouve aussi bancs, tables et fours à barbecue sous des toits en feuille de palmier, comme à Verodal. 
Pour accéder à la baignade, le seul moyen est d'utiliser l'une des nombreuses échelles vissées aux rochers qui s'enfoncent dans l'écume et les remous. Il faut avoir envie de se jeter là-dedans! Les vagues en se brisant sur les rochers alimentent des petites flaques d'un bleu surréel.
La route de El Julan est un enchantement, c'est une haute corniche très etroite entre pinède et vue imprenable sur l'océan. Il y a marqué ne pas dépasser 40, c'est difficilement atteignable sauf à quitter la route. C'est une succession de virages et de précipices. La montagne est entaillée de nombreux barrancos (ravins) qui ont tous un nom.  
Cette partie de l'île, sans doute la plus abrupte avec El Golfo, tire sa particularité selon le même principe. Il s'est produit un énorme glissement de terrain il y 158.000 ans avec 130 km³ qui ont disparu dans l'océan, laissant une côte abrupte en forme de caldera. On trouve les restes de cet effondrement dans les fonds marins, étalés sur 1800 km². 
En arrivant vers l'ouest de l'île les pins disparaissent pour laisser place aux verodes typiques des paysages arides, volcaniques et côtiers des Canaries. J'aime beaucoup cette plante aux tiges dilatées qui peuvent former de véritables buissons arbustifs. Le deuxième pot que j'ai dans la voiture c'est pour en ramener un spécimen.
La route descend vers le phare d'Orchilla dans un nouveau décor plein de volcans et de coulées de lave. C'est ici que l'on rencontre les plus beaux paysages volcaniques d'El Hierro. La zone est parsemée de cratères rouge, de volcans égueulés et de cônes de sable noir qui plongent vers l'océan. C'est un petit morceau du coeur de Tenerife qui se découvre avec surprise. 
C'est dans ce décor chaotique et très beau que se dresse le phare qui n'a pour intérêt que sa particularité. C'est en effet le phare le plus occidental et le plus méridional d'Europe. D'ailleurs au 2e siècle de notre ère, la carte du monde de Ptolémée indique la pointe d'Orchilla comme méridien ouest. C'était alors la fin du monde connu.
Du phare la route continue vers Muelle de Orchilla, une courte jetée au bout d'un cul-de-sac qui fait office de plage, avec échelle de fer pour se baigner. On retrouve les mêmes aménagements qu'à Tacoron ou Verodal. Ça attire une dizaine de vans et camping cars. J'ai même revu les allemands de Arenas Blancas. Ils sont tous concentrés sur le petit parking. Je leur laisse le littoral, je préfère les montagnes. 
Dans ce paysage de dégueulis des entrailles de la terre ça cogne très fort. Le thermomètre affiche 31. J'en profite pour faire une brève toilette après le déjeuner dans les bassins et flaques. Sauf que des vagues plus puissantes que d'autres m'éclaboussent, menaçant d'emporter au large mon sac avec argent, clefs et papiers.
En repartant, on croise sur les hauteurs l'Ermitage de Los Reyes où se trouve une belle église blanche dans le creux d'un petit volcan couvert d'herbe sèche, ceinte d'un mur tout aussi blanc que l'on franchit par une porte arrondie. À l'intérieur de l'église la statue de la Vierge des rois attend qu'on la porte en grande pompe jusqu'à Valverde tous les 4 ans. 
Le reste du temps, de nombreux habitants viennent lui apporter des offrandes, c'est un haut lieu de pèlerinage. On peut même y passer quelques jours dans des cellules aménagées à l'intérieur de l'enceinte pour faire pénitence ou se recueillir. 
Le lieu est aussi connu pour posséder une grotte de lave. 
Il y en a à différents endroits de l'île mais les grottes ne m'ont jamais franchement attiré, pas plus que les cascades du reste. En fait ça ne me dit rien qui vaille d'aller ramper dans un boyau de lave sur des centaines de mètres, de me cogner et de glisser, avec une lampe torche pour éclairer des ténèbres. J'aime la lumière et les couleurs. Pourtant ces endroits font partie des charmes d'El Hierro.
Une piste part de l'Ermitage vers le nord en traversant l'île pour mener au mirador de Bascos 3 km plus loin. On rentre dans une zone de pâturages appelée la Dehesa et qui forme la réserve naturelle de Mencafete. C'est une nouvelle végétation qui s'épanouit par ici, entre champs fleuris, ifs et pins rabougris couverts de longs lichens barbus. 
On y trouve un nouveau micro climat, la température passant subitement à 20 degrés en raison des nappes de brume et du vent. C'est par là que s'échappent tous les nuages de la côte nord. Ça forme un bois lugubre et maléfique que l'on verrait remplis d'elfes. Du mirador on ne verra rien du tout, sinon un précipice noyé dans les nuages qui nous viennent en pleine gueule. 
Je comptais passer la nuit ici, je préfère rebrousser pour retrouver un endroit plus clément. C'est dans cette zone qu'on est censé trouver des genévriers tordus par les vents et multicentenaires. Je n'en n'ai vu aucun, à moins qu'ils appellent genévriers ces espèces d'ifs mais qui étaient loin d'être tordus.
Tout cela est bien beau mais ça ne vaut pas mes pinèdes là-haut. Le camp ce soir sera donc au Malpaso. Ça tombe bien, un peu plus loin on peut le rejoindre par une piste forestière. Et qui sait, peut-être que je trouverai un nouvel endroit dont je tomberai sous le charme. Ladite piste nécessite 8 km et j'ai très vite réalisé que c'était une épreuve pour les nerfs. Pourtant j'étais parti avec l'intention de rebrousser si jamais ça devait se corser. Le problème c'est que ça ne s"est jamais dégradé niveau pente, mais plus par des passages pleins de rigoles et enpierrés. Je déteste ces torrents improvisés au milieu de la piste. 
Au début ça va, je continue même à faire des photos d'El Julan prises d'encore plus haut. C'est la dernière que vous verrez de la piste.  Je ne cherche même plus un endroit où passer la nuit, il me tarde de m'extraire de ce merdier. De tension, j'ai mal à la nuque à force de conduire le nez au volant à scruter le sol. Pas question de s'arrêter, si je dois crever autant que ce soit prêt de là où quelqu'un peut me trouver. Le Malpaso veut dire en espagnol le mauvais pas. J'espère qu'une chose, c'est que ça ne se transforme pas en mauvaise passe! Ça fait une demi-heure que je conduis comme ça tout en première et je n'en vois pas le bout. 
Je finis par brancher le GPS pour visualiser l'embranchement, là où la route reprend pour gravir le Malpaso. J'en suis encore loin, aussi pour ne pas me décourager je centre la carte sur l'embranchement et je vérifie de temps en temps si un point bleu apparaît sur les bords de l'écran, chose qui finit péniblement par arriver. C'est fort soulagé que je me retrouve au sommet. Je sors la chaise basse et une bière dans laquelle je m'affale en poussant un soupir de soulagement. C'est un sacré raccourci mais bonjour le stress !


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