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jeudi 11 février 2021

Du Malpaso à Verodal

Le lever du soleil au sommet du Malpaso est égal à ce qui est son coucher : somptueux. En plus j'ai découvert une fontaine, la Fuente de Los Reyes, à côté de la croix du même nom, le truc parfait pour être en autonomie complète. Pourtant il faut bien bouger un peu. Aujourd'hui je descends dans le chaudron pour visiter la Frontera et longer la côte jusqu'à sa pointe ouest. Ça va me changer des montagnes, il faut varier les plaisirs. De plus j'ai besoin d'un brin de toilette dans l'océan.
La route qui descend à la Frontera, on se demande par où elle passe. Quand on regarde en bas on ne la voit pas et quand on est dessus c'est pareil, je me demande bien comment ils ont fait pour la tracer. La végétation est très luxuriante, face nord oblige. Il y fait plus froid qu'en haut, où je me suis réveillé avec un 6 degrés ce qui est un net progrès par rapport à l'unique degré de la nuit d'avant, comme quoi l'altitude ne fait pas tout. 
Par contre au sommet du Malpaso avec les rayons du soleil ça s'est vite réchauffé en affichant direct 23 sur les coups de 10h. Sur les pentes de l'amphithéâtre les choses sont bien différentes, on peine à dépasser 14. C'est dingue cette multitude de micro climats qui se côtoient dans des espaces aussi réduits. Du coup la végétation est tout autre. C'est une profusion de lauriers, bruyères arborescentes et fougères. C'est une forêt fantasmagorique qui forme une voûte au-dessus de la route, un peu comme celle que l'on rencontre sur le massif de l'Anaga à Ténérife. 
À mi hauteur de l'amphithéâtre se trouve Hoya del Pino, une zone de pique-nique dans la forêt en retrait de la route qui invite à flâner. Faudra que je m'y arrête quand je repasserai par là et que le versant sera passé au soleil. 
La route qui descend à la Frontera est très longue car elle fait de grandes boucles et non pas des lacets très serrés. Ce qui surprend c'est qu'elle n'est pas très pentue. C'est ainsi qu'on arrive en ligne droite à la Frontera qui se distingue par un petit volcan couleur tabac au sommet duquel ils ont érigé une petite chapelle ravissante, juste au pied des falaises. Carte postale assurée. Un petit chemin de marches en pierres volcaniques permet de rejoindre la chapelle. Un gong me fait sursauter. Je ne m'attendais pas à ce qu'une chapelle perchée comme ça soit en fonction et marque l'heure, qui plus est la demi-heure de 11h30 !
La Frontera est un petit village paisible où règne une ambiance très détendue. Il y a de nombreux petits cafés et restaurants où les gens sont encore en train de prendre leur petit-déjeuner en terrasse, se prélassant au soleil ou en train de lire le journal pendant que des serveurs au tablier sombre s'affairent. Il y a une station-service, l'une des trois sur El Hierro, aussi il vaut mieux surveiller sa jauge pour ne pas être surpris. 
J'ai encore de la marge j'avais fait le plein en partant de Tenerife. Surtout qu'ici l'essence est 50 % plus cher : compter 1,2 euro le litre de gasoil contre 80 centimes sur Tenerife. En même temps, avec toute la logistique que ça suppose le tarif est mérité. Entre l'approvisionnement par bateau et les routes sinueuses à parcourir, on se demande même comment le pétrole arrive jusqu'ici. 
Prochain arrêt : Charco Azul. On dit qu'El Hierro ne possède pas de plage mais des criques sauvages s'ouvrant dans les côtes noires basaltiques et battues par les vagues. Charco Azul est l'une d'elles. On y descend par un escalier taillé à même la falaise où poussent des plantes grasses qui profitent des embruns. 
Les vagues sont ici monstrueuses. Elles ont traversé tout l'Atlantique et se retrouvent surprises par cette île au milieu de nulle part. Comme il n'y a pas de côte en pente douce c'est comme un mur qu'elles rencontrent de plein fouet. On les voit se gonfler avant d'arriver pour mieux se fracasser sur la roche basaltique qui dessine des orgues par endroit. On mesure ici la force qu'il a fallu pour extraire cette île du fond de l'océan que celui-ci essaie de reprendre en vain. C'est une lutte titanesque entre la mer et la terre, tant les deux semblent être frères ennemis. 
Charco Azul, la flaque bleue, mérite bien son nom. L'océan a ici une couleur bleue claire que je n'ai jamais vue ailleurs. Sans doute est-ce dû à la limpidité des eaux et à la réfraction de la lumière sur les roches noires des fonds. On trouve une piscine naturelle cerclée de rochers, sur un plateau arrosé par les vagues. Ça doit être très agréable de s'y baigner lorsque l'océan n'est pas si déchaîné. Il y a plein de failles, de gouffres d'où l'on entend gronder les vagues. Parfois ça fait le bruit d'une détonation dont on ressent les vibrations sous les pieds. On trouve aussi une grotte avec une arche posée au-dessus de l'écume. L'endroit est vraiment incroyable.
Toute la zone autour d'El Golfo est très fertile. On y fait pousser des bananes sous tissu comme à Ténérife mais on trouve aussi de petites parcelles remplies d'ananas. Ça n'est pas haut un ananas, à peine ça dépasse le sol. Il y a un petit village aux maisons blanches très pittoresque accroché à flanc de falaise sur les hauteurs, Sabinosa. 
De là la route continue vers l'ouest en fermant l'amphithéâtre par la pointe Arenas Blancas. La montagne se jette alors littéralement au-dessus de l'océan et la route est bordée de hauts filets métalliques censés la protéger des éboulis. Mais visiblement cela ne suffit pas, vu les filets cabossés, arrachés ou aplatis comme une crêpe à de très nombreux endroits. On retient son souffle pour ne pas risquer de faire vaciller quelque chose.
Arenas Blancas comporte une plage assez surprenante car on y trouve du sable. Il est bicolore composé de grains blancs et noirs. Le noir on comprend aisément d'où il provient quant au blanc c'est un mystère. D'après mon guide ce serait des débris de coquillages. Mais alors pourquoi là et pas ailleurs? Même si c'est une plage on ne peut pas encore s'y baigner. Le sable est réservé au rivage, l'océan ayant tout englouti pour laisser la roche à nu en découvrant de petites flaques où une multitude de petits poissons ont trouvé refuge. 
La vraie plage de El Hierro est décrite comme la plus belle. C'est la Playa de Verodal. Elle se trouve à l'extrémité ouest de l'île, à quelques km de là. À ce niveau la route arrête de longer la côte pour grimper à l'assaut des montagnes afin de passer de l'autre côté de l'île. Sauf que la route est fermée pour cause de travaux. Si on veut continuer le parcours jusqu'au phare d'Orchilla, il n'y a pas d'autre moyen que de rebrousser chemin et faire le tour de l'île dans l'autre sens. Quelle guigne! 
La plage de Verodal est très sauvage. Là aussi les vagues sont énormes et se brisent avec fracas sur la plage de tout petits gravillons mauves. La plage n'est pas plate et s'incline nettement vers l'océan de sorte que la baignade est impossible ou en tout cas très dangereuse car les vagues se brisent en un mur dès lors qu'on met un pied dans l'eau. Ça ne sera donc pas là que je ferai ma toilette. À défaut ce sera le coin du déjeuner. 
Au début de la plage, sur une terrasse, ils ont construit de grandes tables en béton avec des bancs circulaires tout autour, coiffés d'un toit en feuille de palmiers. Il y a aussi des espèces de fours creusés dans les rochers pour faire barbecue. Ça fait très repaire de pirates. De gros lézards noirs y pullulent, à l'affût de tout ce qui peut être grappillé. C'est arnaché d'un gros sac avec toute la nourriture pour manger, le réchaud sous le bras et le bidon dans l'autre que je suis descendu pour avoir un peu d'ombre et surtout échapper au vent et aux nuées de mouches. Cette plage n'est pas le lieu idéal pour y bivaouquer comme ce que je pensais faire. 
Le long de la piste rocailleuse d'1,5km qui mène à la plage de Verodal on trouve une population de vérodes d'une densité remarquable. Elles ont l'air de vraiment apprécier le coin vu leur taille qui peut atteindre les 1,5 m et leur envergure impressionnante. Ça forme une espèce de forêt pour nains.
La barrière qui tout à l'heure était fermée a été poussée sur le côté. Je ne sais pas si c'est pour laisser passer un engin de chantier ou si ça a rouvert mais je décide de tenter le coup. C'est une route vertigineuse sculptée dans la paroi verticale. Il y a un endroit érodé qui forme une passerelle juste assez large pour la voiture avec un précipice des 2 côtés. Frayeur assurée. C'est justement là qu'ils sont occupés à refaire la chaussée. 
Je me fais engueuler copieusement et suis prié de redescendre fissa. Oui mais je suis sur cet endroit juste large d'un essieu. Je dois repartir donc en marche arrière dans un truc qui tourne et pentu de la mort. J'ai mouillé mon siège de sueur froide, en roulant à vitesse d'escargot. Les ouvriers me regardent d'ailleurs du coin de l'œil pour vérifier que je ne sorte pas de la route. Au final ça ne sera peut-être pas plus mal que j'aille au phare en faisant tout le tour...
Mon point de chute pour ce soir sera Arenas Blancas. Il est déjà 15h il faut savoir s'arrêter. Mais juste avant, dernier arrêt à Arco de la Tosca. Il y a un petit chemin qui part de la route à travers un champ de lave pétrifié. La coulée de lave semble avoir été figée soudainement et formes des stries concentriques comme de la pâte à gâteau qu'on laisserait couler. 
La falaise est déchiquetée et forme de nombreuses avancées tels des navires prêts à partir pour le Nouveau Monde. Il y a d'ailleurs une de ces avancées qui s'est détachée du reste de la côte. On dirait un paquebot avec sa cheminée. Deux des avancées sont reliées par un arc sous lequel les vagues tourbillonnent. C'est le parfait exemple de ce que l'érosion marine arrive à produire sur une coulée de lave stoppée par l'océan.


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