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lundi 1 février 2021

Le Teno

Aujourd'hui cap à l'extrémité sud-ouest de Tenerife dans le massif du Teno. C'est un parc régional naturel qui mérite le détour. Il commence là où s'arrête la route au bord de la mer, à Los Gigantes qui mérite bien son nom. C'est un village de bout du monde écrasé par d'énormes falaises abruptes avec une très belle plage de sable noir où la baignade est très dangereuse. 
On trouve aussi un petit port qui serait mignon s'il n'était pas artificiel. C'est un espèce de bac carré en béton. Je n'ai jamais vu un port pareil. Quand on est sur le quai on ne voit pas du tout la mer ni l'horizon. Malgré tout j'avais envie de me poser face au coucher de soleil en terrasse d'un restaurant ou d'un bar ça faisait bien envie et ça sentait l'ail. 
Tout d'un coup j'avais l'impression d'assister à une scène qu'on ne connaît plus depuis trop longtemps : des amis en terrasse en train de boire et prendre du bon temps en discutant et riant, libres et insouciants. Ça donnait vraiment envie de s'inclure dans cette parenthèse qu'on nous interdit. Tout ce qui fait le sel de la vie on nous l'a retiré. Avec cette épidémie on est sommés à être des machines, à produire et à consommer. Ça donne vraiment envie de donner un coup de pied dans la fourmilière. 
Après Los Gigantes la route vertigineuse grimpe jusqu'à un plateau où se trouve Santiago del Teide. Le village est en fait en haut des falaises. J'ai trouvé un endroit où dormir, dans la vallée de Arriba, après le dernier village où la route continue mais est barrée d'un sens interdit. Il y avait un petit à côté parfait pour se garer, au milieu des cactus, figuiers et fenouil sauvage. Une année où j'étais venu en septembre je me gavais de figues que personne ne me ramasse. Là ce n'est plus la saison les figuiers n'ont même plus de feuilles. Je ne sais pas vraiment d'ailleurs quelle saison on trouve par ici, comment font les plantes pour s'adapter. Par exemple les arbres fruitiers sont déjà en fleur. 
Par ailleurs les bougainvilliers sont fleuris comme en plein été, les bananiers abondent, on trouve de grosses papayes vertes qui pendouillent d'un arbre qui ressemble à un noyer, les fleurs ne se sont jamais arrêtées de fleurir, les marguerites sont toujours là et la lavande fleurie comme en plein été. Aussi de voir ces figuiers sans feuille me fait tout bizarre.  C'est d'ailleurs bien la seule plante à feuilles caduques que l'on rencontre dans les Canaries. Pourquoi les perdre quand on dit que les Canaries sont les îles de l'éternel printemps ?
Les choses sérieuses commencent tout de suite après Santiago del Teide. Il faut prendre une petite route en lacets étroite qui mène à un col où l'on passe carrément dans un autre univers. C'est abrupte et plein de ravins qui descendent dans la mer avec des villages perchés d'où l'on entend des chèvres bêler. Ça bruisse d'abeilles et c'est plein de chants d'oiseaux. Le Teno est un massif semi aride. Tout n'est que parois abruptes du coup l'eau ne fait que glisser. Il n'y a pas de vraiment de terrain ce ne sont que des rochers. Des conditions parfaites pour les cactus, l'aloe vera mais aussi les orangers. 
En haut du col il y avait une petite camionnette hors d'âge dont le propriétaire est venu me voir. Un gars aux cheveux filasses l'air pas très propre sur lui. C'est un paysan du coin qui vend ses merveilles au cul de la voiture. C'est tout fait à la ferme, il m'invite à jeter un œil. D'habitude je considère ce genre de choses comme un attrape touriste et ça me fait plus prendre mes jambes à mon cou qu'autre chose, mais là je suis bien disposé. En plus le pauvre il a dû grimper tout en haut d'un col où peu de monde passe, le nombre de touristes étant ce qu'il est... 
Il vend dans des bocaux tous pareils : de la confiture de cactus sans sucre, de la confiture d'aloé vera sans sucre, de la confiture papaye cactus (j'ai failli en prendre), du miel de cactus très riche en vitamine D qu'il me vante comme arme anticovid (il perd pas le nord), une sauce au safran délicieuse pour cuisiner les viandes, une sauce à tartiner fromage de chèvre safran (un régal, du safran séché en pelote et enfin ses alcools : liqueur de cactus (pas mal, j'ai failli en prendre), et d'autres trucs que je n'ai pas compris car il me parlait en espagnol. 
Il m'a tout fait goûter à l'aide d'une paille dont il se servait comme cuillère. J'avais envie de lui prendre plein de trucs mais quand il a annoncé les prix je suis resté sur le meilleur : ses dés de fromage de chèvre en sauce safran. Il m'a dit que ça va très bien tartiné sur du pain. Pas la peine de préciser, je m'étais imaginé ça en pique-nique déjà avant qu'il me dise quoi que ce soit. C'était 7 € chaque pot et 13 la liqueur de cactus.  
Le clou du Teno c'est Masca, un drôle de village perché sur une cordillère d'où descendent deux ravins qui se rejoignent jusqu'à la mer. Je ne sais pas qui a eu l'idée de construire un village dans un tel endroit si inaccessible. Et la route, parlons-en de la route ! Ce ne sont que des lacets on est tout le temps en seconde, il  ne faut pas aller plus vite que 20 km/h et encore il faut souvent s'y reprendre à plusieurs reprises dans un lacet pour arriver à tourner sans emporter un parapet. 
Tout n'est que vertige. Quand je sors de la voiture prendre une photo j'en ai les guibolles flagada. C'est dommage parce qu'en photo ça ne rend pas, on ne se rend pas compte de l'échelle. Mais quand on y est quelle claque ! Je n'ai jamais vu un endroit si abrupte. Je n'arrive même pas à imaginer les forces de la nature qui on été à l' œuvre pour façonner un tel paysage. Ça prouve comme ça a dû être violent pour qu'une île surgisse comme ça des profondeurs de l'Atlantique. À côté on se sent forcément petit et humble.

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