L'hôtel où je dois me
passer cette nuit se trouve à Warner Beach, en dessous
d'Amanzimtoti. C'est à plus de 400 km de Sodwana Bay, aussi je suis
parti ce matin peu avant 7 heures pour en finir avec les journées
perdues en transport. Je pourrais ainsi profiter de la plage l'après
midi. Seulement, à partir trop trop, je me suis retrouvé avec les
écoliers qui arpentaient les routes, parfois jusqu'à des kilomètres
autour de leur école. École qui n'était en fait qu'un bâtiment
quelconque au milieu de la brousse. Par contre j'ai été étonné
par le nombre de jeunes qui sillonnaient les routes, on se serait crû
à la faculté. Pour un endroit qui a l'air désert, on a
l'impression qu'il n'y a que des jeunes. Autre fait marquant, c'est
que tous les âges vont au même endroit, à moins que certains aient
redoublé une classe de l'école primaire une demie-douzaine de
fois ! A mon avis ils ne peuvent pas se payer le luxe d'avoir
des établissements distincts comme chez nous et je ne serais même
pas étonné qu'au sein d'une classe le professeur enseigne
différents niveaux. Les écoliers portent tous l'uniforme, chemise
blanche et cravate pour les garçons plus débardeur noir en tricot
par dessus, jupes plissées pour les filles avec chaussettes
montantes, façon majorettes. Déjà, en temps normal, il faut
composer avec des vaches sans gêne et suicidaires qui déboulent
sans crier gare en se disant que quoiqu'il se passe on les évitera
forcément. Alors si en plus il faut à cela rajouter les écoliers
qui marchent eux aussi sur la route en se chamaillant, plus les dos
d'âne infranchissables où l'on laisse l'essieu au delà de 40 à
l'heure, ça donne une moyenne pas très brillante.
Malgré tout, je suis
arrivé à l'hôtel 4 heures et demie plus tard. Et pour la fin de
mon périple dans le Kwazulu Natal, j'aurais fait 2000 kilomètres.
Avec le vol demain, c'est une page qui se tourne. Ce sera la fin des
noms de ville tarabiscotés, il va falloir à présent s'habituer aux
noms hollandais, pas forcément plus gratinés. Ce serait à refaire,
je n'aurais pas pris d'avion pour aller à Port Elizabeth, distant de
500 kilomètres environ de Durban. J'avais choisi cette option pour
gagner du temps et m'épargner de la fatigue en conduite inutile.
Mais au final je perds la journée d'aujourd'hui, qui est une
non-journée car il n'y a rien d'exceptionnel à voir dans le
secteur et que j'aurais pu mettre à profit pour descendre vers Port
Elizabeth. Et puis demain le vol est vers midi. Le temps de récupérer
les bagages à destination et de relouer une voiture et ce sera aussi
une journée perdue. Sans compter que je perds le rythme qui me
convenait à présent. Je me demande ce que je fais là, la pseudo
vie moderne m'ennuie. Je n'ai qu'une hâte c'est de retourner au plus
tôt dans mes parcs nationaux. Le gîte est très confortable, on est
très bien accueilli par les propriétaires, j'avais même un mot à
mon nom sur le lit et tout est décoré avec soin mais le quartier
est un quartier résidentiel où chacun se protège des intrus à
l'aide de chiens. C'est un festival, à celui qui aboiera le plus et
qui fera en sorte d'exciter le chien du voisin de sorte que ça fait
des rondes qui n'en finissent plus. Je ne sais pas ce que ça va
donner cette nuit mais j'ai peu d'espoir. C'est la civilisation. Là
où est l'homme le chien suit car l'homme ne supporte pas le silence.
Je parlais de journée
perdue car il ne fait pas beau. J'ai bien fait un tour à Warner
Beach mais la plage était si ventée et le ciel si bas qu'on se
serait crû en Normandie et je n'ai eu qu'une hâte, celle de
m'enfourner dans la voiture. Et puis la côte est en fait bétonnée
comme les Espagnols en ont le secret, avec des condominiums de plus
de 20 étages, des blocs tout rectangulaires et gris, coincés entre
une autoroute et une ligne de chemin de fer. Après avoir pique niqué
dans la voiture, je suis retourné au gîte et j'ai un peu changé
mes plans de visite. J’avais prévu de me rendre dans deux réserves
naturelles. Exit ; pas assez sauvage, on a le droit de s'y
promener avec des chiens. Du coup j'ai tout réservé dans des parcs
nationaux où les gens qui y vont sont plus des gens comme moi. Ce
soir, par exemple, à l'heure où j'écris (il est 21 heures), j'ai
les voisins de chambre qui sont allés prendre un verre chez le
proprio en apportant des caisses de bière. Ils y sont depuis qu'il
est 16 heures et à mon avis ce n'est pas fini. En attendant j'ai
droit aux rires gras et aux clameurs qui fusent comme aux matchs de
foot.
Sinon cet après midi,
hormis l'excursion ratée à la plage et des heures passées devant
internet, j''en ai profité pour aller nettoyer la voiture qui est
dans un état de crasse intérieure qui fait honte à montrer au
loueur. Sans compter qu'il me facturerait sans doute un supplément
pour voiture crade. La faute à la boue et au sable. Le car-wash est
quasiment donné. Pour 15 rands vous avez 3 personnes pour passer
l'aspirateur à votre place et vous nettoyer en bonus les plastiques
intérieurs en finissant par une touche de parfum qui sent bon. De
manière générale la vie en Afrique du Sud est moins chère qu'en
Europe. Le litre d'essence revient au prix imbattable d'un euro, les
péages se font à coup de 3 euros par ci par là, on s'en sort
convenablement aux restaurant pour 15 euros bière comprise et les
hébergements du parc ne sont pas excessifs vu le cadre exceptionnel
et les équipements inclus dans le logement (comme chez soi).
Ce soir je me suis mis en
quête d'un restaurant aux alentours. Je me suis dirigé vers les
tours que je prenais pour des résidences-clubs. En fait, pas du
tout, ce sont des résidences secondaires ou même principales qu'on
a réussi à vendre à des gens en les faisant passer pour du rêve.
Chacun ses rêves, pour moi ça tient plus du cauchemar. Qui dit
résidence d'habitation dit pas de restaurant. Tout était vide,
personne dans les rues, une ambiance de station balnéaire en plein
janvier, une fois le réveillon passé ! J'ai crû que j'allais
finir dans un KFC ou un autre truc qui ne me disait absolument rien
du tout et qui achèverait de me déprimer quand j'ai vu un
restaurant qui donnait sur la mer... si l'on oublie la voie ferrée
plus bas...et la route devant ! De toute manière pas le choix,
c'était ça ou le fast-food, ça faisait déjà 15 minutes que je
n'arrêtais pas de me retrouver dans des impasses. Tout s'est bien
passé jusqu'à ce que la patronne me propose de passer à l'étage.
Ça tombe bien, j'aurais une meilleure vie sur la mer. La ligne
d'horizon, y a rien de tel pour se ressourcer...
La serveuse d'en haut
avait l'air d'en être à son premier jour et pas d'humeur à servir,
à moins qu'elle ne l'ait jamais fait vu que j’étais tout seul là
dedans. Elle était occupée à manger un plat de nouilles ragoutant
à même une barquette en polystyrène à moitié fondue qui avait dû
être réchauffée au micro-onde. Elle m'a servi une bière au
comptoir. Sauf que je me suis retrouvé nez à nez avec elle qui
bouffait dans son auge en levant un œil torve de temps en temps vers
moi pendant que des clips musicaux « urban » défilaient
à la télévision. Pas douée pour le contact, je la sentis gênée,
le regard fuyant, limite comme à penser que j'allais la violer. Elle
épiait mes réactions devant un clip sexy de Rihanna sans doute pour
savoir si j'étais un pervers prêt à lui sauter dessus. Par la même
occasion elle m'a aussi mis mal à l'aise. Pour briser la glace, elle
me demanda en s'étranglant si j'étais en vacances et d'où je
venais, et ça en resta là. La mayonnaise ne prit pas et l'ambiance
devint plus glaciale qu'avant. J'ai cru qu'elle allait vomir de
stress sur le comptoir. D'ailleurs, au bout d'un moment, elle a foutu
le camp en bas.
Quand elles et revenue
elle m'a demandé si je ne voulais pas changer de place pour manger.
Excellente initiative, je n'osais pas le faire. Je lui ai répondu
que je serais plus confortablement installé pour manger. C'était
surtout pour ne plus avoir sa tronche en face de moi. Quand elle a
apporté les plats, c'était tout en douceur. Sans doute une
entraîneuse de rugby reconvertie. Les chiens ne font pas les chats :
le patron est monté, un obèse comme elle qui pour marcher se
déplaçait de droite à gauche comme une machine à laver qu'on
voudrait déplacer. Sans doute aussi le père. Je me serais crû dans
un des pires épisodes de « Panique en cuisine », version
britannique, plus trash que la française. Pour ceux qui ne
connaissent pas ça montre le quotidien de restaurants au bord de la
faillite qui font appel à un expert pour redresser l'établissement.
Il faudrait que je l'appelle un des ces quatres, Gordon machin ;
il aurait à faire ! Pour couronner le tout, comme le fish and
chips que j'avais commandé était trop copieux, la serveuse m'a
demandé si je voulais ramener les restes... Non merci, ça va aller.
Malgré tout je lui ai souhaité une bonne soirée et elle a été
tellement surprise de m'entendre parler qu'elle m'a fait répéter.
J'ai hésité à révélé le nom, mais après tout, pourquoi pas, je
risque juste une plainte pour diffamation. Et avant quelle arrive en
France... C'était le Zanzibar, à Warner Beach !




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