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lundi 30 juin 2014

Potamos

Derrière une école désertée se prend la route pour le phare. Il a son propre lieu dit : Faros. Ici chaque édifice a son nom, c'est tellement rare. Si vous installez votre tente dans le maquis, cela deviendra peut être un jour un lieu dit avec votre propre plaque en lettres blanches sur fond bleu, traduit en grec ! Le phare est une arnaque : il ne brille pas. Au lieu de ça on peut monter dans la tour par un escalier en colimaçon jusqu'à arriver sous un dôme en aluminium conçut pour agir comme un réflecteur mais qui fait four à la place. Avant, il faut entrer dans la bâtisse, en passant devant deux chèvres qui font chien de garde, allongées à l'ombre d'un muret. 
Sitôt le portail ouvert, l'une d'elles s'est engouffrée à l'intérieur. J'ai bien vite refermé le portail mais celle restée de l'autre côté n'arrêtait pas de bêler, traumatisée d'avoir perdu son amie. C'en était si déchirant que j'ai décidé de faire rentrer l'autre pour les réunir. Au même moment s'est radiné un chien qui regardait de loin la scène sans rien faire et qui a décidé lui aussi de rentrer dans l'enceinte du phare. Il y a à l'intérieur une taverne, pour l'heure fermée, et de jolis buissons de géraniums et de lauriers rose que les chèvres se sont mises à brouter goulûment. C'était donc ça. Pas folles, elles devaient savoir que l'intérieur les changeait de l'ordinaire. 
Sébastien dans le phare sans phare
Les fleurs c'est tellement meilleur que le maquis ingrat avec ses tiges toutes dures qui doivent leur blesser les gencives. Et le bêlement de l'autre c'était sans doute juste de jalousie car une fois là dedans elle n'a pas cherché à rejoindre son acolyte, plus occupée devant ses géraniums. Il faut dire que l'autre tournait bourrique. A moins que ce ne soit Sébastien qui lui courait après en essayant de la faire sortir par le portail. Mais chaque fois qu'elle passait devant elle rusait, faisait un entrechat et repartait pour un tour dans l'enceinte, cueillant au passage une nouvelle pousse de géranium. Sébastien, lui, poussa un « oh non ! » de désolation quand il vit que j'avais fait rentrer la seconde chèvre. 
Gavdopoula depuis Ambelos
Déjà qu'il ne s'en sortait pas avec une, alors avec deux ! Le chien, lui, parfaitement inutile, ne faisait qu'aboyer en s'agitant dans tous les sens. Il remuait la queue, pensant qu'il s'agissait là d'un jeu. C'était comique : deux chèvres devant qui n'en faisaient qu'à leur tête, nous deux à courir derrière pour les mener vers la sortie puis le chien derrière nous pour fermer le cortège. Après des tours de ce manège, je décidais de changer de tactique. Il fallait les pousser dans leur retranchement sinon on n'allait jamais s'en sortir. Je pris donc dans l'autre sens, passant de l'autre côté du phare, faisant barrage en attendant que la tête de la procession n'arrive pour la forcer à emprunter le portail. Et cela marcha. 
Ambelos
Au début elles restèrent perplexes, essayant de me contourner ou de faire demi tour. Mais l'avant et l'arrière était bloqué par nous et sur leurs droite le phare faisait mur. Il ne restait plus que la gauche. Par ici la sortie. C'est Sébastien qui les poussa vers là. Le chien suivit et je mis tout ce petit monde à la porte, en la claquant vite et fort, ne faisant rentrer ensuite que Sébastien par l'embrasure. Quelle affaire ! J'ai regretté de ne pas avoir filmé la scène, on n'a pas arrêter d'en rigoler par la suite. Il y a des vidéos gag qui se perdent !
En continuant au delà du phare on arrive à Ambelos, un village d'où part le sentier pour Potamos. Il ne reste plus du village qu'une seule maison fleurie avec des jouets de gosse derrière la clôture. 
Ambelos
Tout autour ce ne sont que poules et chèvres qui trônent ou se reposent à l'ombre d'objets rouillés. Un chien est là à faire la garde, on se demande bien pourquoi. Vus les 38 habitants, avant qu'un larcin soit commis, il y a le temps de voir venir. Et puis le voleur n'irait pas bien loin. Sans compter que toute le monde se connaît sur l'île. On s'est garé le long de la maison. Le chemin peut en revanche se prendre encore un peu en 4x4. L'an dernier j'en avais vu un garé plus bas, presque à mi chemin, au niveau d'un champ en terrasse, le dernier avant que ça devienne abrupte. Comme c'est un chemin de tracteur, pour ménager l'engin, il faut compter plusieurs lacets qui ne font que rallonger le temps de marche. 
En plein cagnard on s'en passerait bien. On a donc tenté un raccourci à vol d'oiseau. D'autres étaient passés là avant nous. Des chèvres ! Elle savent y faire, vous croyez qu'elles vont suivre un chemin à la con qui n'en finit pas de tournicoter ? Elles savent se ménager.
Le sentier pour Potamaos prend ensuite au fond d'un ravin, dominé par une falaise d'argiles gris vert qui donne un paysage unique que l'on ne rencontre nulle part ailleurs sur l'île ni ailleurs en Méditerranée. Je ne connais aucun autre coin équivalent. D'ordinaire je peux dire que tel endroit me fait penser à tel coin, là je reste bouche bée. 
Ce sont des canyons de couleur jaune orangée qui ensuite débouchent sur une plage de sable orange qui devient rouge au coucher du soleil. La baie est magnifique, enchâssée par deux caps qui s'avancent de part et d'autre comme deux bras. La plage est très large, séparée en deux par de petits rochers. La seconde est également profonde et tout autour se trouvent des cyprès où l'on peut se mettre à l'ombre ou planter la tente. J'y ai trouvé deux campements. C'est la plus belle plage de Gavdos. Et de la Méditerranée selon Sébastien. Je suis bien d'accord avec lui. En revanche je suis toujours sidéré de voir des campeurs ici. 
Je rêverais aussi de poser ma tente dans un tel cadre mais avec la descente depuis Ambelos (compter une heure), plus les kilomètres à parcourir jusqu'à trouver une épicerie, pas avant le port, c'est mission impossible. Certes on peut amener des boîtes de conserve et autres trucs mais bon ça charge d'autant la mule et le stock n'est pas éternel. Et de toute façon ça ne règle pas le problème de l'eau. Descendre des packs d'eau dans un sentier si raide et si longtemps, non merci. J'ai donné l'an dernier avec ma randonnée entre Agia Roumeli et Domata. Sinon on peut essayer d'appeler la baraque à pizza. Mais pas sûr qu'ils livrent ici, cela doit faire partie des quelques lieux d'exclusion du contrat de services !
Il y a souvent des vagues sur la plage car celle ci est exposée plein ouest, recevant de ce fait le vent qui souffle le plus souvent dans cette direction. On peut donc s'y amuser plus que sur d'autres plages de l'île, offrant ainsi un intérêt supplémentaire. En regardant les falaises tout autour, on a réalisé que c'était mission impossible quand on a essayé l'autre jour de rejoindre Potamos par Pyrgos. On a bien fait de rebrousser chemin car si on avait continué c'était de plus en plus vertical et impossible à franchir. Il n'y a aucun moyen de descendre là dedans. Ce sont des canyons à l'américaine. On a ainsi une plage et derrière un décor de parc national américain. 
C'est incroyable de voir un tel endroit. Le spectacle est partout, devant et derrière. Je serais même tenté de dire plus derrière.
En fin de journée on a exploré un de ces canyons, le principal, en remontant le lit asséché de la rivière. Plus on s'engouffre et plus on se croit dans un autre monde. La majeure partie du canyon est à cette heure ci plongée dans l'ombre mais cela offre un beau contraste avec le fond qui reste éclairé par un soleil qui l'embrase. Sébastien a trouvé la clef de l'énigme. Parti en exploration devant moi, resté à la traîne pour les photos, il a découvert en bas d'une paroi un endroit où de l'eau perlait au compte goutte. 
Un petit tuyau avait été installé, alimentant un bidon qui faisait office de réservoir d'où partait un autre tuyau pour alimenter en contrebas une douche avec son pommeau. J'ai ouvert le robinet, il y avait un bon débit. Une douche grand luxe en plein milieu d'un canyon, c’est complètement surréaliste. En plus ils ont orné l'endroit de mobiles, de pierres tout autour et autre œuvres d'art hippies. On en trouve du reste partout sur les autres plages. Des cercles avec des motifs à l'intérieur ou alors des inscriptions en grec dont on ne comprend rien. Et partout des mobiles, de coquillages ou de cailloux suspendus au bout de cordes et qui se balancent sous le vent. 
Douche en plein air
Quand l'homme se rapproche de la nature et se débarrasse du superflu ça donne ça, c’est presque de l'art rupestre, venu de la nature et se fondant avec.
Maintenant que je sais qu'il y a de l'eau à Potamos, il faudra que je revienne un jour, après avoir emporté un stock conséquent de provisions. Je me vois bien y rester quelques jours pour bien m’imprégner du décor et le voir évoluer au fil des heures devant mes yeux ébahis. Rendez vous est pris pour l'année prochaine ! Maintenant que je ne travaille plus je vais me clochardiser, comme Steve à Agios Ioannis. De toute façon à part boire et manger on n'a besoin de rien d'autre ici. Les vêtements sont de trop, le chauffage est apporté par le soleil et l'ombre par les cyprès. 
Pour la télévision, c'est cinéma au grand air, en 3 D sur écran géant, déroulant un long film dont on ne se lasse jamais.
Tout comme l'an dernier, Potamos me captive. J'essaye d'en saisir les moindres recoins, de traduire les vibrations que je ressens en photo ou en mots mais une impression ne pourra jamais se transmettre. Elle se vit au présent. C'est un ensemble de choses qui se mêlent ensemble dans une harmonie parfaite jusqu'à toucher notre âme. C’est la pureté et la grandeur à l'état originel. On se sent touché par la grâce, comme si on était tout près de Dieu. Tous ceux qui viennent à Gavdos ressentent ça, c'est une île qui hypnotise et qui fait qu'on y revient toujours. 
Un seul autre lieu m'a fait le même effet, Koh Tarutao en Thaïlande. D'ailleurs j'y retourne passer l'hiver. Gavdos-Tarutao, joli programme ! Mais pour l'heure à force d'émerveillement le temps passe et c'est ainsi qu'on s’est retrouvé à prendre un bain au coucher du soleil avant de remonter le sentier entre chien et loup. Au passage on a croisé un couple de campeurs qui redescendait avec des packs d'eau sur l'épaule. Ils n'ont pas dû trouver la source... Même le soleil couché Potamos a encore quelque chose à offrir. Les canyons devenus pâles se retrouvent entourés d'une aura rosée tandis que la plage s'assombrit dans des tons de plus en plus rouges, avant de disparaître pour de bon dans un noir que seul un mince filet de lune et une myriade d'étoiles viennent illuminer pour mieux la veiller.

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