Je vis mes derniers jours
sur l'île. Je pourrais rester un peu plus longtemps mais il faut
bien partir un jour. Ce sera le 1er mars pour Koh Adang et l'occasion
de me réhabituer au monde. J'aurais pu n'y rester que 3 ou 4 jours
mais cela m'ennuie de déménager et remonter un camp pour si peu de
temps. Et puis je pourrai enfin être en short du matin au soir et me
débarrasser de la moustiquaire du hamac. En cas d'afflux, j'irai me
réfugier à la plage sans nom, à marée basse. En attendant, ça me
rend triste de partir. Je ne réalise pas bien, mais ce sera sûrement
quand je verrai l'île s'éloigner du bateau que je vais regretter.
Devinez qui est revenu ?
Les varois. Ils ne seront restés que deux nuits à Koh Lipe, ils ont
trouvé ça insupportable. Des prix très chers, des thaïs pas
sympas, des touristes vulgaires, et tout ça pour quoi ?
Pour se
retrouver sur une plage à se baigner tous ensemble entre des long
tail boat qui suintent l'essence. Comme ils ont leur avion pour
Bangkok depuis Trang et que Tarutao est sur la route, ils vont rester
là jusqu'au départ. Je les avais prévenus pour Koh Lipe, ils
voulaient connaître et se faire leur propre opinion. Je leur avais
recommandé de visiter Koh Adang, chose qu'ils ont faite pour faire
un peu de snorkeling et se retrouver au calme. Ils se sont même
renseignés pour un bungalow mais tout est complet, ce qui n'est pas
le cas ici à Ao Molae où il reste toujours un bungalow ou deux de
vide sur les 18. Le coin où je comptais me mettre au bout de la
plage de snorkeling, à l'opposé du terrain de camping, est pris par
une tente. Ça aura bien le temps de changer. En général les gens
ne restent pas des lustres sur Koh Adang.
Les corbeaux sont les
contrôleurs du ciel. Ils ne tolèrent personne dans leur périmètre.
Ils se battent avec tout ce qui passe à côté. Ils n'ont peur de
rien, ils foncent sur tout ce qui bouge, bec et pattes devant, prêt
à picorer du poil ou des plumes. Gare aux imprudents. Ils s'en
prennent même aux aigles qui patrouillent tranquillement en planant
au dessus de la mer à la recherche d'un petit poisson à se mettre
sous le bec. Les corbeaux les prennent en chasse, ça se bagarre en
plein vol, ils tournoient sur eux mêmes et tombent comme des
pierres, oubliant jusqu'à voler. Il y a le singe à lunette
solitaire qui passe souvent au camp pour aller manger les feuilles de
son arbre préféré au bord de l'eau. Ce matin il s'est fait
attaquer par un deux corbeaux.
Même pas parce qu’il était près
du nid, non, juste parce qu'il avait le tort de se trouver en l'air à
moins de 200 mètres d'eux. Le pauvre n'a rien vu venir et a failli
se faire arracher une touffe de poil. Il a fait un bond et a commencé
à se rebeller, cherchant à cogner de ses poings les volatiles
lancés dans un nouvel assaut. Ils ne l'ont pas lâché pour autant,
le pourchassant alors qu'il passait d'arbre en arbre pour fuir cet
enfer. Ça m'a fait l'occasion de voir comment il évolue. Les singes
sont drôlement bien adaptés à la vie dans les arbres. Ils n'ont
pas le vertige, passent de branche en branche en escaladant, en se
jetant dans le vide, ou en avançant suspendus par les bras tout en
se balançant, le tout avec facilité et décontraction.
Parfois ils
restent assis sur une branche morte large comme une brindille, qui
plie sous leur poids comme une canne à pêche. Et pourtant ils
gardent l'équilibre et ont l'air d'être confortablement installés.
J'ai raté en fin de
journée un singe volant. J'étais occupé sur internet au bord de la
plage et j'ai entendu Esther m'appeler. En me retournant j'ai
constaté qu'un petit groupe s'était massé au pied d'un cocotier,
la tête en l'air et des bras chargés d'appareils photos. Le temps
que je prenne le mien – qui d'habitude ne me quitte pas mais que
j'avais laissé sur une table – et que je revienne et l'animal a
sauté en vole plané, lassé d'être une bête de foire. Des
touristes qui arrivaient tardivement pour voir ce qui se passait ont
failli se prendre le vol de singe en pleine poire.
La fille a poussé
un grand cri ça a fait rire tout le monde. C'est sûr, on s'attend
rarement à trouver un singe pour nous couper la route en planant. Et
c’est gros comme bestiole, de la taille d'un chat voire plus. C'est
roux, ça a les extrémités brunes et une longue queue touffue comme
un écureuil. D'habitude ils sortent la nuit comme les écureuils
volants, là c'était une heure avant le coucher du soleil. J'aurais
pu faire une très belle photo, d'autant plus que la créature est
restée un long moment pétrifiée à 4 mètres du sol, agrippée au
tronc, avant de prendre son envol. Arrivé trop tard, je n'ai réussi
qu'à saisir le moment où il s'est posé après son vol-plané,
avant d'aller se cacher tout en haut d'un cocotier. J'en garde une
photo floue mais un souvenir net.
La photo c'est parfois une
contrainte, on a envie de tout immortaliser ; on peut vite ne
plus rien voir qu'à travers un viseur et ne pas profiter de
l'instant présent avec ses deux yeux. C’est d’ailleurs pour cela
que Stephan le roumain a décidé de ne plus s'encombrer d'appareil
photo.
Le corridor entre jungle
et mangrove au niveau du pont entre Ao Molae et Ao Jak est un bon
spot pour faire des rencontres. Tantôt des loutres, tantôt des
macaques ou alors les singes à lunette, « spectacles langur »
en anglais. Pourquoi « spectacles », parce qu'ils sont un
spectacle permanent ? Ces charmantes bestioles dodues et repues
aux bonnes feuilles nutritives se plaisent à traverser à ce niveau.
Il suffit juste de lever la tête.
Les arbres sont transformés en
sapin de noël avec un singe au bout de chaque branche, en boule,
avec leur longue queue en guirlande. Ils sont très agiles et
traversent calmement, à l'endroit où les arbres des deux côtés
sont les plus proches. Le dernier spécimen à fermer la marche était
une maman avec son petit, une délicieuse créature toute orange. On
aurait dit une peluche. Ça y est, enfin j'en vois un. Ça me
rappelle ce bébé singe que sa maman avait laissé jouer avec moi à
Bornéo. Comment un singe presque noir peut il avoir un bébé tout
orange ? Pour ne pas le perdre ? Les macaques ne font pour
leur part pas preuve d'une telle originalité, ce serait même plutôt
le contraire avec leurs nouveaux nés hideux. A singe gentil, joli
bébé !
Cela faisait longtemps
que les macaques ne m'avaient rien piqué. Hormis les dents dans le
dentifrice ou le thé vert, aucun vol à l'arrachée au restaurant.
J'en venais à ne plus faire trop attention. Mal m'en a pris. Au
petit déjeuner j'ai commandé deux œufs sur le plat avec des
toasts. Alors que j'étais en train de beurrer les toasts, deux
macaques ont sauté sur la table et se sont emparés des tranches
sans que j'ai le temps de réagir. Ils savent y faire. Tandis que
j'étais en train de jeter une godasse sur un macaque, celui qui
avait déjà une main pleine d'un toast a profité du bordel ambiant
pour prendre celui qui restait. Ils ne peuvent pas se débrouiller
par eux mêmes et se chercher à manger plutôt que de toujours
piquer ? Quelle éducation ! Décidé à leur apprendre les
bonnes manières, j'ai pris la fronde au fond de mon sac.
Le voleur
aux deux tranches s'était réfugié dans un cocotier, je n'allais
pas le laisser déguster ça tranquille. Bien mal acquis ne profite
jamais, je vais lui apprendre la leçon. Ah il s'en souviendra !
J'ai armé la fronde avec un caillou. Loupé, mais suffisant pour que
le macaque aille plus haut, même encombré des tartines. Ensuite je
ne sais pas comment je me suis débrouillé, pris dans l'énervement,
en lâchant l'élastique tendu au maximum, j'ai reçu le projectile
en plein dans l’œil gauche. J'ai vu 36 chandelles puis c'est
revenu, mais avec une image trouble et assombrie. L’œil n’est
pas rouge, je ne saigne pas mais c'est contusionné tout autour. Je
vais avoir un beau coquard. J'ai de la chance, j'aurais pu finir
éborgné dans l'opération. Le nez a un peu amorti l'impact.
Finalement la leçon, c'est moi qui l'ai reçue. Il devait bien se
marrer là haut avec mes tartines beurrées. Je les lui laisse, je
préfère garder mon œil !
Les températures ne
cessent de grimper depuis deux semaines. On grille au soleil même
avec un chapeau. Dans le hamac, pourtant à l'ombre toute la journée,
les après midis sont étouffants. On revit au passage du moindre
petit nuage. Cela ne pouvait pas continuer ainsi indéfiniment.
Depuis hier des orages éclatent en journée. Ils arrivent sans
prévenir et s'arrêtent comme ils sont venus. Leur spécialité :
nous faire courir pour nous mettre à l'abri, arrivant trempé sous
un toit au moment où tout s'arrête. Je vais désormais me munir
d'un sac plastique pour mettre les affaires au sec et me réfugier
dans la mer en attendant qu'une averse passe. C’est le meilleur
moyen pour rester au chaud.
![]() |
| Construction du parking |
Sinon les travaux
continuent toujours à Ao Molae. Ils ont bétonné l'accès au
restaurant et fait un parking où plusieurs voitures peuvent se garer
en épi. Quelle idée, il n'y a pas de voitures sur l'île ! A
moins qu'ils envisagent bel et bien de faire un resort de luxe où
ils gareront ces ridicules voiturettes de golf. Akki a dénoncé des
ouvriers. Ils se mettent à braconner à présent. Ils ont un
pistolet et s'en vont le soir munis d'une torche, scrutant tout ce
qui se passe dans la jungle. Les gardes laissent faire, on est
sidéré. C'est du n'importe quoi, les ouvriers font ce qu'ils
veulent, ils envahissent tout, mettent la musique au fond dans leur
pick-up, jouent de la tractopelle pour aller pisser... Enfin, j'ai
déjà dit tout ça. Ce qui m'attriste le plus c’est qu'au fond en
près de deux mois sur Tarutao je n'aurai jamais connu Ao Molae
tranquille, moi qui me faisais une joie de retrouver ce petit
paradis. Et qui sait comment ce sera l'an prochain...













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