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lundi 27 février 2017

Tartines au beurre et œil au beurre noir

Je vis mes derniers jours sur l'île. Je pourrais rester un peu plus longtemps mais il faut bien partir un jour. Ce sera le 1er mars pour Koh Adang et l'occasion de me réhabituer au monde. J'aurais pu n'y rester que 3 ou 4 jours mais cela m'ennuie de déménager et remonter un camp pour si peu de temps. Et puis je pourrai enfin être en short du matin au soir et me débarrasser de la moustiquaire du hamac. En cas d'afflux, j'irai me réfugier à la plage sans nom, à marée basse. En attendant, ça me rend triste de partir. Je ne réalise pas bien, mais ce sera sûrement quand je verrai l'île s'éloigner du bateau que je vais regretter.
Devinez qui est revenu ? Les varois. Ils ne seront restés que deux nuits à Koh Lipe, ils ont trouvé ça insupportable. Des prix très chers, des thaïs pas sympas, des touristes vulgaires, et tout ça pour quoi ? 
Pour se retrouver sur une plage à se baigner tous ensemble entre des long tail boat qui suintent l'essence. Comme ils ont leur avion pour Bangkok depuis Trang et que Tarutao est sur la route, ils vont rester là jusqu'au départ. Je les avais prévenus pour Koh Lipe, ils voulaient connaître et se faire leur propre opinion. Je leur avais recommandé de visiter Koh Adang, chose qu'ils ont faite pour faire un peu de snorkeling et se retrouver au calme. Ils se sont même renseignés pour un bungalow mais tout est complet, ce qui n'est pas le cas ici à Ao Molae où il reste toujours un bungalow ou deux de vide sur les 18. Le coin où je comptais me mettre au bout de la plage de snorkeling, à l'opposé du terrain de camping, est pris par une tente. Ça aura bien le temps de changer. En général les gens ne restent pas des lustres sur Koh Adang.


Les corbeaux sont les contrôleurs du ciel. Ils ne tolèrent personne dans leur périmètre. Ils se battent avec tout ce qui passe à côté. Ils n'ont peur de rien, ils foncent sur tout ce qui bouge, bec et pattes devant, prêt à picorer du poil ou des plumes. Gare aux imprudents. Ils s'en prennent même aux aigles qui patrouillent tranquillement en planant au dessus de la mer à la recherche d'un petit poisson à se mettre sous le bec. Les corbeaux les prennent en chasse, ça se bagarre en plein vol, ils tournoient sur eux mêmes et tombent comme des pierres, oubliant jusqu'à voler. Il y a le singe à lunette solitaire qui passe souvent au camp pour aller manger les feuilles de son arbre préféré au bord de l'eau. Ce matin il s'est fait attaquer par un deux corbeaux. 
Même pas parce qu’il était près du nid, non, juste parce qu'il avait le tort de se trouver en l'air à moins de 200 mètres d'eux. Le pauvre n'a rien vu venir et a failli se faire arracher une touffe de poil. Il a fait un bond et a commencé à se rebeller, cherchant à cogner de ses poings les volatiles lancés dans un nouvel assaut. Ils ne l'ont pas lâché pour autant, le pourchassant alors qu'il passait d'arbre en arbre pour fuir cet enfer. Ça m'a fait l'occasion de voir comment il évolue. Les singes sont drôlement bien adaptés à la vie dans les arbres. Ils n'ont pas le vertige, passent de branche en branche en escaladant, en se jetant dans le vide, ou en avançant suspendus par les bras tout en se balançant, le tout avec facilité et décontraction. 
Parfois ils restent assis sur une branche morte large comme une brindille, qui plie sous leur poids comme une canne à pêche. Et pourtant ils gardent l'équilibre et ont l'air d'être confortablement installés.
J'ai raté en fin de journée un singe volant. J'étais occupé sur internet au bord de la plage et j'ai entendu Esther m'appeler. En me retournant j'ai constaté qu'un petit groupe s'était massé au pied d'un cocotier, la tête en l'air et des bras chargés d'appareils photos. Le temps que je prenne le mien – qui d'habitude ne me quitte pas mais que j'avais laissé sur une table – et que je revienne et l'animal a sauté en vole plané, lassé d'être une bête de foire. Des touristes qui arrivaient tardivement pour voir ce qui se passait ont failli se prendre le vol de singe en pleine poire. 
La fille a poussé un grand cri ça a fait rire tout le monde. C'est sûr, on s'attend rarement à trouver un singe pour nous couper la route en planant. Et c’est gros comme bestiole, de la taille d'un chat voire plus. C'est roux, ça a les extrémités brunes et une longue queue touffue comme un écureuil. D'habitude ils sortent la nuit comme les écureuils volants, là c'était une heure avant le coucher du soleil. J'aurais pu faire une très belle photo, d'autant plus que la créature est restée un long moment pétrifiée à 4 mètres du sol, agrippée au tronc, avant de prendre son envol. Arrivé trop tard, je n'ai réussi qu'à saisir le moment où il s'est posé après son vol-plané, avant d'aller se cacher tout en haut d'un cocotier. J'en garde une photo floue mais un souvenir net. 
La photo c'est parfois une contrainte, on a envie de tout immortaliser ; on peut vite ne plus rien voir qu'à travers un viseur et ne pas profiter de l'instant présent avec ses deux yeux. C’est d’ailleurs pour cela que Stephan le roumain a décidé de ne plus s'encombrer d'appareil photo.
Le corridor entre jungle et mangrove au niveau du pont entre Ao Molae et Ao Jak est un bon spot pour faire des rencontres. Tantôt des loutres, tantôt des macaques ou alors les singes à lunette, « spectacles langur » en anglais. Pourquoi « spectacles », parce qu'ils sont un spectacle permanent ? Ces charmantes bestioles dodues et repues aux bonnes feuilles nutritives se plaisent à traverser à ce niveau. Il suffit juste de lever la tête. 
Les arbres sont transformés en sapin de noël avec un singe au bout de chaque branche, en boule, avec leur longue queue en guirlande. Ils sont très agiles et traversent calmement, à l'endroit où les arbres des deux côtés sont les plus proches. Le dernier spécimen à fermer la marche était une maman avec son petit, une délicieuse créature toute orange. On aurait dit une peluche. Ça y est, enfin j'en vois un. Ça me rappelle ce bébé singe que sa maman avait laissé jouer avec moi à Bornéo. Comment un singe presque noir peut il avoir un bébé tout orange ? Pour ne pas le perdre ? Les macaques ne font pour leur part pas preuve d'une telle originalité, ce serait même plutôt le contraire avec leurs nouveaux nés hideux. A singe gentil, joli bébé !


Cela faisait longtemps que les macaques ne m'avaient rien piqué. Hormis les dents dans le dentifrice ou le thé vert, aucun vol à l'arrachée au restaurant. J'en venais à ne plus faire trop attention. Mal m'en a pris. Au petit déjeuner j'ai commandé deux œufs sur le plat avec des toasts. Alors que j'étais en train de beurrer les toasts, deux macaques ont sauté sur la table et se sont emparés des tranches sans que j'ai le temps de réagir. Ils savent y faire. Tandis que j'étais en train de jeter une godasse sur un macaque, celui qui avait déjà une main pleine d'un toast a profité du bordel ambiant pour prendre celui qui restait. Ils ne peuvent pas se débrouiller par eux mêmes et se chercher à manger plutôt que de toujours piquer ? Quelle éducation ! Décidé à leur apprendre les bonnes manières, j'ai pris la fronde au fond de mon sac. 
Le voleur aux deux tranches s'était réfugié dans un cocotier, je n'allais pas le laisser déguster ça tranquille. Bien mal acquis ne profite jamais, je vais lui apprendre la leçon. Ah il s'en souviendra ! J'ai armé la fronde avec un caillou. Loupé, mais suffisant pour que le macaque aille plus haut, même encombré des tartines. Ensuite je ne sais pas comment je me suis débrouillé, pris dans l'énervement, en lâchant l'élastique tendu au maximum, j'ai reçu le projectile en plein dans l’œil gauche. J'ai vu 36 chandelles puis c'est revenu, mais avec une image trouble et assombrie. L’œil n’est pas rouge, je ne saigne pas mais c'est contusionné tout autour. Je vais avoir un beau coquard. J'ai de la chance, j'aurais pu finir éborgné dans l'opération. Le nez a un peu amorti l'impact. Finalement la leçon, c'est moi qui l'ai reçue. Il devait bien se marrer là haut avec mes tartines beurrées. Je les lui laisse, je préfère garder mon œil !
Les températures ne cessent de grimper depuis deux semaines. On grille au soleil même avec un chapeau. Dans le hamac, pourtant à l'ombre toute la journée, les après midis sont étouffants. On revit au passage du moindre petit nuage. Cela ne pouvait pas continuer ainsi indéfiniment. Depuis hier des orages éclatent en journée. Ils arrivent sans prévenir et s'arrêtent comme ils sont venus. Leur spécialité : nous faire courir pour nous mettre à l'abri, arrivant trempé sous un toit au moment où tout s'arrête. Je vais désormais me munir d'un sac plastique pour mettre les affaires au sec et me réfugier dans la mer en attendant qu'une averse passe. C’est le meilleur moyen pour rester au chaud.
Construction du parking
Sinon les travaux continuent toujours à Ao Molae. Ils ont bétonné l'accès au restaurant et fait un parking où plusieurs voitures peuvent se garer en épi. Quelle idée, il n'y a pas de voitures sur l'île ! A moins qu'ils envisagent bel et bien de faire un resort de luxe où ils gareront ces ridicules voiturettes de golf. Akki a dénoncé des ouvriers. Ils se mettent à braconner à présent. Ils ont un pistolet et s'en vont le soir munis d'une torche, scrutant tout ce qui se passe dans la jungle. Les gardes laissent faire, on est sidéré. C'est du n'importe quoi, les ouvriers font ce qu'ils veulent, ils envahissent tout, mettent la musique au fond dans leur pick-up, jouent de la tractopelle pour aller pisser... Enfin, j'ai déjà dit tout ça. Ce qui m'attriste le plus c’est qu'au fond en près de deux mois sur Tarutao je n'aurai jamais connu Ao Molae tranquille, moi qui me faisais une joie de retrouver ce petit paradis. Et qui sait comment ce sera l'an prochain...

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