Les journées sont de
plus en plus chaudes. Cela fait maintenant pas mal de jours qu'il n'a
pas plu. La saison sèche a l'air finalement d'être là. Je ferais
peut être mieux de me taire car il suffit d'en parler pour que ça
change. Il est devenu impossible de se balader dans la jungle la
journée. La chaleur y est étouffante. Dire qu'il y a encore deux
jours je frissonnais sous ma polaire. J'ai vraiment dû me chopper
une saloperie mais maintenant je suis guéri. Je peux recommencer à
prendre des douches car avant je la trouvais glaciale. En fait l'eau
est à température ambiante et tout le monde est logé à la même
enseigne. Il n'y a pas de chauffe eau dans les bungalows.
Parfois
quand il fait très chaud le choc thermique est un peu violent mais
après on s'y fait. C’est peut être ce choc là qui m'a rendu
malade. Ce qui me fait rire c'est que les bungalows ont des
ventilateurs mais ceux ci ne peuvent être mis en marche. En effet
l'électricité est en service de 18 à 22 heures. Aussi, à moins de
dormir comme les poules et d'avoir des nuits très courtes, ça
n'aide pas franchement. Du coup les gens crèvent de chaud dans leurs
bungalows, même fenêtre ouverte.
Ce matin au petit
déjeuner un singe à lunettes est venu nous observer en se
positionnant dans la fourche d'un des filaos qui bordent l'allée
entre les sanitaires et la gargote.
Pour arriver là il a traversé
la prairie, ne pouvant pas sauter de branche en branche. C'est la
première fois que j'en vois un au sol et il n'avait pas l'air
vraiment à l'aise en faisant de grandes enjambées pour se réfugier
dans un arbre au plus vite. Il a posé quelques instants pour notre
plus grand plaisir. Que venait il faire là à part nous passer un
petit coucou ? Je ne sais pas si je vous ai raconté mais ils
vont couper ces filaos. Des arbres sont cerclés de peinture, ce qui
n'est jamais bon signe. En fait, pris dans leur frénésie de
travaux, ils veulent bétonner les chemins du camp, celui qui mène
aux bungalows, à la mer ou encore ceux des sanitaires. Ce sera joli
non, une fois tout artificialisé. Ça fait tellement plus raccord
dans un parc national.
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| Je les aime bien moi mes toilettes déglinguées |
Comme ça, les gens n'auront plus à pester
avec leurs valises qui s'enlisent dans le sable. Un trolley c'est
tellement mieux, ça amène des gens avec des gros billets. Les sacs
à dos, ça va un temps mais c'est des fauchés. Le profit c'est
mieux, c'est le progrès. On pourrait même y construire une base
d'hélicoptère pour faire venir les russes, ils adorent ça. Voire
un aérodrome, ce ne sont pas les prairies qui manquent avec toutes
ces foutues vaches qui ne servent à rien. D'ailleurs il faudrait
faire un grand barbecue, en tuer une de temps en temps et les offrir
à de gros américains sur des tables aux nappes blanches dressées
au bord de l'eau avec des serveurs en uniforme discrets et vêtus de
beige qui remplissent un verre de Chardonnay avant qu'il ne soit
vide.
Ah le luxe sur une île sauvage et déserte, si ça c’est pas
la vraie vie de Robinson, pas celle de ce clodo pouilleux édenté
qui n'avait rien compris de la vie ! Mais minute : il me
semble que ça existe déjà aux Maldives, à l'île Maurice, aux
Seychelles, dans plein d'île des Caraïbes, à Bali ou même juste à
côté à Langkawi. C'est ce qu'ils veulent faire de Koh Tarutao ?
Il y a un beau potentiel, un peu de pesticides déversés sur toute
l'île et les sandflies ne seront plus. C'est magnifique, vive les
parcs nationaux !
En attendant les
travailleurs font n'importe quoi. Ils font du transfert de personnel
vers la barge en tractopelle en mettant le bonhomme dans la pelle
pour éviter qu'il ne mouille ses petits pieds pour monter dans le
bateau. S'il n'y avait que ça... Ils ont un vieux pick-up qui ne
sert à rien à part distiller une espèce de musique sirupeuse, de vieux airs vintages comme ceux que les assassins
écoutent dans les films d'horreur tandis qu'ils découpent
tranquillement d'innocentes victimes encore vivantes.
Ça leur met du
baume au cœur. Ils viennent aussi en tractopelle pisser un coup aux
sanitaires. Ou alors ils font démarrer le moteur de leur camion en
pleine nuit pour allumer les phares afin de repérer le chemin des
toilettes. Les camions fonctionnent sans batterie ? C'est Akki
qui me raconte ça, il est témoin de tout ce qui se passe en étant
aux premières loges. Avec Esther, ils sont allés mettre une
deuxième tente à Ao Jak qu'un ranger leur a prêté. Une solution
de repli en cas de bordel excessif. On va tous finir par se retrouver
à Ao Jak ! Et puis là bas j'aime bien, je dors dans des odeurs
de plantes médicinales. Juste à côté de la tente il y a un
arbuste qui fait des fleurs roses qui sentent un peu le miel et
ressemblent à une aubépine. Sauf que c'est un arbuste et que la
feuille ressemble plus à celle du camélia. Peut être un cousin...
![]() |
| Parasites fichés dans la tête d'un poisson. Brr... |
Maintenant que je vais
mieux, il serait temps que je bouge vers Ao Son. Deux semaines déjà
sur Ao Molae. Le mois de février avance, si je veux passer une
semaine ou dix jours là bas et revenir ensuite avant de déménager
à Koh Adang début mars, il ne faut pas que je traîne. Il faut que
je vois Kaï pour savoir s'il peut m'y conduire en moto. Mais il
n'est pas là depuis plusieurs jours. Il s'est absenté sur le
continent. Akki me conseille de m'adresser à un des travailleurs qui
font les allées et venues avec Ao Son. Mais je n'ai pas très envie
de leur demander quoique ce soit après tout le mal que j'en ai dit.
Comme je préfère qu'ils ne soient pas là je les ignore. Ce n'est
pas pour aller leur demander une faveur.
Akki est allé pêché et
les cuisinières lui ont préparé le poisson qu'il a trouvé. Ce
soir, là où l'on charge les appareils, il y avait deux
monstruosités blanchâtres, des espèces de crustacés ramassés de
la forme d'un ver, plus large que long, de plusieurs centimètres
d'envergure. Le poisson avait ça fiché dans la tête. Beurk !
Imaginez avoir un parasite dans le ciboulot qui vous grignote un peu
plus chaque jour...
Les couchers de soleil
rivalisent chaque soir de beauté. Ce n'est jamais le même
spectacle. Les couleurs, les motifs, ça change à chaque fois, de
sorte qu'on est émerveillé tous les soirs. C'est une palette qui
évolue à chaque seconde. Les oranges arrivent les premiers puis se
transforment en rouge avant de tourner vers le rose et de finir sur
des violets jusqu'au dernier souffle avant de s'estomper vers les
gris. Un vrai tableau vivant. Les peintres n'ont pas encore inventé
ça, pas vrai ?
Au dîner on a eu la
visite d'un phacochère pas du tout farouche. Il suivait tout le
monde et avait l'air de particulièrement m'apprécier. Je lui
faisais faire des tours de table. Il tournait en rond en même temps
que moi. Dès que je m’arrêtais pour vouloir le prendre en photo
il posait son groin sur l'appareil photo. Et si j'avais le malheur de
ne pas lui prêter l'attention en parlant aux autres il ouvrait la
gueule comme s'il allait me croquer le bras. Plusieurs fois j'ai
reculé d'un bond. Akki est arrivé à lui caresser la crinière. Il
n'en avait rien à faire mais ne bronchait pas. Ce qu'il voulait
c'est manger. Il nous a fait rire toute la soirée et est resté à
nous tenir compagnie pendant plus d'une heure, avant de repartir
comme il était arrivé, ombre mouvante sous la lune.









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