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lundi 6 février 2017

Un sanglier de sang lié

Les journées sont de plus en plus chaudes. Cela fait maintenant pas mal de jours qu'il n'a pas plu. La saison sèche a l'air finalement d'être là. Je ferais peut être mieux de me taire car il suffit d'en parler pour que ça change. Il est devenu impossible de se balader dans la jungle la journée. La chaleur y est étouffante. Dire qu'il y a encore deux jours je frissonnais sous ma polaire. J'ai vraiment dû me chopper une saloperie mais maintenant je suis guéri. Je peux recommencer à prendre des douches car avant je la trouvais glaciale. En fait l'eau est à température ambiante et tout le monde est logé à la même enseigne. Il n'y a pas de chauffe eau dans les bungalows. 
Parfois quand il fait très chaud le choc thermique est un peu violent mais après on s'y fait. C’est peut être ce choc là qui m'a rendu malade. Ce qui me fait rire c'est que les bungalows ont des ventilateurs mais ceux ci ne peuvent être mis en marche. En effet l'électricité est en service de 18 à 22 heures. Aussi, à moins de dormir comme les poules et d'avoir des nuits très courtes, ça n'aide pas franchement. Du coup les gens crèvent de chaud dans leurs bungalows, même fenêtre ouverte.
Ce matin au petit déjeuner un singe à lunettes est venu nous observer en se positionnant dans la fourche d'un des filaos qui bordent l'allée entre les sanitaires et la gargote. 
Pour arriver là il a traversé la prairie, ne pouvant pas sauter de branche en branche. C'est la première fois que j'en vois un au sol et il n'avait pas l'air vraiment à l'aise en faisant de grandes enjambées pour se réfugier dans un arbre au plus vite. Il a posé quelques instants pour notre plus grand plaisir. Que venait il faire là à part nous passer un petit coucou ? Je ne sais pas si je vous ai raconté mais ils vont couper ces filaos. Des arbres sont cerclés de peinture, ce qui n'est jamais bon signe. En fait, pris dans leur frénésie de travaux, ils veulent bétonner les chemins du camp, celui qui mène aux bungalows, à la mer ou encore ceux des sanitaires. Ce sera joli non, une fois tout artificialisé. Ça fait tellement plus raccord dans un parc national. 
Je les aime bien moi mes toilettes déglinguées
Comme ça, les gens n'auront plus à pester avec leurs valises qui s'enlisent dans le sable. Un trolley c'est tellement mieux, ça amène des gens avec des gros billets. Les sacs à dos, ça va un temps mais c'est des fauchés. Le profit c'est mieux, c'est le progrès. On pourrait même y construire une base d'hélicoptère pour faire venir les russes, ils adorent ça. Voire un aérodrome, ce ne sont pas les prairies qui manquent avec toutes ces foutues vaches qui ne servent à rien. D'ailleurs il faudrait faire un grand barbecue, en tuer une de temps en temps et les offrir à de gros américains sur des tables aux nappes blanches dressées au bord de l'eau avec des serveurs en uniforme discrets et vêtus de beige qui remplissent un verre de Chardonnay avant qu'il ne soit vide. 
Ah le luxe sur une île sauvage et déserte, si ça c’est pas la vraie vie de Robinson, pas celle de ce clodo pouilleux édenté qui n'avait rien compris de la vie ! Mais minute : il me semble que ça existe déjà aux Maldives, à l'île Maurice, aux Seychelles, dans plein d'île des Caraïbes, à Bali ou même juste à côté à Langkawi. C'est ce qu'ils veulent faire de Koh Tarutao ? Il y a un beau potentiel, un peu de pesticides déversés sur toute l'île et les sandflies ne seront plus. C'est magnifique, vive les parcs nationaux !
En attendant les travailleurs font n'importe quoi. Ils font du transfert de personnel vers la barge en tractopelle en mettant le bonhomme dans la pelle pour éviter qu'il ne mouille ses petits pieds pour monter dans le bateau. S'il n'y avait que ça... Ils ont un vieux pick-up qui ne sert à rien à part distiller une espèce de musique sirupeuse, de vieux airs vintages comme ceux que les assassins écoutent dans les films d'horreur tandis qu'ils découpent tranquillement d'innocentes victimes encore vivantes. 
Ça leur met du baume au cœur. Ils viennent aussi en tractopelle pisser un coup aux sanitaires. Ou alors ils font démarrer le moteur de leur camion en pleine nuit pour allumer les phares afin de repérer le chemin des toilettes. Les camions fonctionnent sans batterie ? C'est Akki qui me raconte ça, il est témoin de tout ce qui se passe en étant aux premières loges. Avec Esther, ils sont allés mettre une deuxième tente à Ao Jak qu'un ranger leur a prêté. Une solution de repli en cas de bordel excessif. On va tous finir par se retrouver à Ao Jak ! Et puis là bas j'aime bien, je dors dans des odeurs de plantes médicinales. Juste à côté de la tente il y a un arbuste qui fait des fleurs roses qui sentent un peu le miel et ressemblent à une aubépine. Sauf que c'est un arbuste et que la feuille ressemble plus à celle du camélia. Peut être un cousin...
Parasites fichés dans la tête d'un poisson. Brr...
Maintenant que je vais mieux, il serait temps que je bouge vers Ao Son. Deux semaines déjà sur Ao Molae. Le mois de février avance, si je veux passer une semaine ou dix jours là bas et revenir ensuite avant de déménager à Koh Adang début mars, il ne faut pas que je traîne. Il faut que je vois Kaï pour savoir s'il peut m'y conduire en moto. Mais il n'est pas là depuis plusieurs jours. Il s'est absenté sur le continent. Akki me conseille de m'adresser à un des travailleurs qui font les allées et venues avec Ao Son. Mais je n'ai pas très envie de leur demander quoique ce soit après tout le mal que j'en ai dit. Comme je préfère qu'ils ne soient pas là je les ignore. Ce n'est pas pour aller leur demander une faveur.
Akki est allé pêché et les cuisinières lui ont préparé le poisson qu'il a trouvé. Ce soir, là où l'on charge les appareils, il y avait deux monstruosités blanchâtres, des espèces de crustacés ramassés de la forme d'un ver, plus large que long, de plusieurs centimètres d'envergure. Le poisson avait ça fiché dans la tête. Beurk ! Imaginez avoir un parasite dans le ciboulot qui vous grignote un peu plus chaque jour...
Les couchers de soleil rivalisent chaque soir de beauté. Ce n'est jamais le même spectacle. Les couleurs, les motifs, ça change à chaque fois, de sorte qu'on est émerveillé tous les soirs. C'est une palette qui évolue à chaque seconde. Les oranges arrivent les premiers puis se transforment en rouge avant de tourner vers le rose et de finir sur des violets jusqu'au dernier souffle avant de s'estomper vers les gris. Un vrai tableau vivant. Les peintres n'ont pas encore inventé ça, pas vrai ?
Au dîner on a eu la visite d'un phacochère pas du tout farouche. Il suivait tout le monde et avait l'air de particulièrement m'apprécier. Je lui faisais faire des tours de table. Il tournait en rond en même temps que moi. Dès que je m’arrêtais pour vouloir le prendre en photo il posait son groin sur l'appareil photo. Et si j'avais le malheur de ne pas lui prêter l'attention en parlant aux autres il ouvrait la gueule comme s'il allait me croquer le bras. Plusieurs fois j'ai reculé d'un bond. Akki est arrivé à lui caresser la crinière. Il n'en avait rien à faire mais ne bronchait pas. Ce qu'il voulait c'est manger. Il nous a fait rire toute la soirée et est resté à nous tenir compagnie pendant plus d'une heure, avant de repartir comme il était arrivé, ombre mouvante sous la lune.

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