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lundi 20 février 2017

Des loutres outrées

Le matin quand je quitte la tente pour rejoindre Ao Molae, je traverse la jungle par un chemin de bestioles bien tracé, celui emprunté par les vaches sauvages. Elles ne viennent plus roder. La prairie ne les intéresse plus, elle a grillé au soleil, ce n’est plus que du foin rabougri. Les bouses sont toujours là et je dors dans une odeur d'étable car les plantes qui sentaient bon la verveine ont crevé à leur tour. Le chemin a beau être foulé, il faut quand même passer sous des branches ou en écarter d'autres. Après, j'arrive sur la route d'Ao Molae, juste avant de passer le petit pont qui enjambe la mangrove. J'ai entendu de grands « plouf » et des grognements à ce niveau.
En y regardant de plus près, il y avait une colonie de loutres que j'ai dérangées dans leurs ablutions matinales. Elles étaient une dizaine, avec des petits. Elles grognaient et montraient leurs dents, dotées de longues canines avec une petite langue rose toute ronde au milieu. Pas contentes d'avoir de la visite, elles grognaient très fort. Comment elles sortaient de l'eau elles étaient toutes luisantes, le poil bien lustré et épousant le corps comme une combinaison de plongeur. Elles ressemblent presque à des phoques. C'est mignon comme tout avec leurs moustaches et leurs pattes presque palmées pourvues de grosses griffes. C’est la seconde fois que j'en vois sur l’île et la première que je peux les prendre en photo. 
Elles ne se sont pas enfuies tout de suite. Comme j'étais de l'autre côté de la mangrove – bien qu'à une dizaine de mètres seulement – elles devaient se sentir en sécurité. J'ai eu tout loisir de les observer quelques instants. Certaines continuaient à batifoler dans l'eau. Ça avance en silence, dans un clapotis comme peuvent le faire certains poissons quand ils se mettent à nager vers la surface. On ne voit souvent que des ombres qui se déplacent. Mais parfois elles nagent la tête hors de l'eau. On entend alors leur souffle. Elles sont très rigolotes à observer. Après elles sont toutes parties ensemble dans la pénombre de la jungle, en grimpant vers le gros rocher qui sépare Ao Molae et Ao Jak. 
Elles ont rencontré un sanglier qui devait encore dormir et qui a grogné, mécontent d'être réveillé ainsi de si bon matin. Les bestioles aiment être seules ou rester ensemble au sein de la même espèce. Chacun reste bien à sa place et s'évite soigneusement. Quand elles viennent à se croiser, c'est la guerre, c'est une violation intolérable de leur territoire. Elles doivent alors montrer qui est le plus fort et qui est chez soi. C'est la loi de la jungle, elle a le mérite d'être claire. Il n'y a pas de ruses, de manipulation, de communicants et autres lobbys qui œuvrent dans l'ombre pour étendre leur empire et accroître leur pouvoir. 


Deux personnes sont arrivées au camp hier avec un drôle de matériel. C'est un hamac très large avec trois points d'ancrage, de forme triangulaire, avec une moustiquaire intégrée et une bâche qui peut se positionner tout autour en cas de pluie. On dirait une soucoupe volante en stationnement entre trois cocotiers. D'autant plus qu'elle est à deux mètres du sol et qu’elle dispose d'une échelle de corde qui part direct du centre du hamac. J'ai regardé de près, le procédé est ingénieux. C'est plus une tente dans les airs qu'un hamac. On peut y dormir complètement à plat et tenir au moins à trois, voire d'avantage. Les deux personnes tiennent en longueur à la queue leu-leu sans se gêner. C'est devenu l’attraction du camp, tout le monde s'arrête devant et voir de plus près.
La marque de l'engin est « Stingray », comme la raie, ce poisson plat qui a un peu sa forme. Il y a d'autres mutants du style, qui essaient d'allier l'avantage du hamac avec le confort d'une tente. En général ce sont des modèles très coûteux à plus de 400 euros. Un fabricant scandinave propose par exemple un modèle solo dont on peut régler le degré d'inclinaison, de manière à avoir un siège suspendu en journée, pour lire ou pêcher, et qui se transforme en lit le soir venu. Leurs vidéos publicitaires donnent bien envie. On voit des aventuriers camper en pleine forêt sous la neige l'hiver tout en restant à l'abri du contact de la neige, ou bien l'été au bord d'un lac bordé de sapins, jouant de la guitare au coin du feu avant de repartir sur un autre îlot en kayak. J'étais prêt à ouvrir le porte monnaie. Pour la Stingray ce doit être encore plus cher, vues les dimensions de la bête.
Les bungalows du bout de la plage sont dans un coin vraiment chouette. Tout le monde trouve que c'est un cadre de rêve, inégalable et accessible. Partout ailleurs ce serait un resort de luxe avec des nuitées à plus de mille euros. Ici compter juste 600 bahts pour un coin de paradis, soit moins de 20 euros. Il y a 18 bungalows répartis en 9 blocs, chacun étant mitoyen avec un autre. Ils disposent tous d'une douche extérieure, pour qui veut se rincer en rentrant de la plage ou simplement se doucher en pleine nature. J'ai testé le jour où je rentrais d'Ao Jak après avoir tendu la bâche en plein midi. La douche est construite dans un petit muret incurvé et qui comprend des ouvertures face à la mer, de sorte que quand on prend sa douche, personne ne peut nous voir. On peut être pieds nus toute la journée, la plage étant à 20 mètres.
On peut placer son hamac sous les arbres et rester ainsi à buller, à lire ou se baigner. Les gens ont beaucoup de mal pour s’extirper de cette douce torpeur. Beaucoup remettent au lendemain leur excursion à la cascade de Lu-Du ou à Too Boo Cliff. J'entends aussi souvent : « on part demain », et le jour venu je les vois négocier avec un ranger pour rester un peu plus longtemps. Quand on a connu Koh Tarutao on ne veut plus bouger. Il y a des français qui comptent poursuivre sur Koh Lipe mais avec tout ce qu'ils entendent, tout ce qu'il sont vu déjà, ils se disent qu'ici c’est vraiment à part et qu'ils ne sont pas pressés de retrouver des îles fréquentées. Je n'étonne plus grand monde quand j'annonce le temps depuis lequel je suis sur Tarutao et surtout le fait que je viens d'Europe spécialement pour rester ici. On me comprend. Il n'y a pas beaucoup d'équivalent comme ça sur Terre et je suis bien content d'avoir trouvé ce coin !

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