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mercredi 15 février 2017

Vie de camp à Ao Son

Je suis devenu guide accrédité de Koh Tarutao. Tout ceux qui viennent à Ao Son me demandent où se trouve la seconde cascade. Ils veulent tous les détails, un peu inquiets de ne pas trouver ou de devoir escalader des portions raides. Je vais finir par afficher un plan pour ne pas avoir à répéter. Il y a un voilier qui mouille dans la petite baie devant le restaurant. Le capitaine s’appelle apparemment Gary, si j'en juge le nom du réseau wifi qui est soudain apparu. Chaque fois que je vois un voilier ou un catamaran, je regarde si je peux capter son signal. Car de nos jours tous les marins ont internet à bord. Ce sont souvent des voyageurs au long cours, jamais au même endroit, qui égrènent les pays et leurs côtes là où les vents les poussent. Internet est alors le seul lien qui les relie au monde. 
Gary est un américain ou canadien (il parle français avec un accent américain) qui a son bateau qu'il laisse en Malaisie quand il n'est pas là. Il doit servir de capitaine car il a avec lui un couple d'une cinquantaine d'années et un jeune à son bord qui parlent une autre langue. Ils doivent repartir dans l'après midi pour Langkawi, après leur balade à la cascade. Ça me rappelle la première fois en Thaïlande. J'en ai un peu la nostalgie. J'aime le bateau et la liberté que l'on ressent. C'est la formule idéale pour explorer les côtes de Thaïlande ou d'autres pays. Pas d'horaire à respecter, on lève l'ancre quand on veut, on peut dormir dans des baies où personne ne va, bercé par le roulis et le clapotis sur la coque, le tout avec sa maison qui suit, certes petite, mais avec tout le confort nécessaire : cuisine, chambre avec vrai lit, toilettes. 
Voici la vue qu'il a du bateau
Tout est exiguë comme dans une caravane mais on s’en moque. C’est même mieux, on a tout sous la main et quasiment pas de ménage à faire. Plus jeune j'avais envie de passer le permis bateau. D'abord le côtier, puis le hauturier qui permet d'aller en haute mer. Mais ce qui m'intéresse ce ne sont pas les bateaux à moteur mais à voile. C'est mieux, ça coûte rien en carburant, c'est plus écolo et ça trace sans bruit de moteur, juste avec les voiles qui claquent au vent. Je me verrais bien vivre sur un bateau, ça correspond bien à mon caractère : solitaire mais avec la possibilité de mouiller dans le port d'une ville quand le manque se fait sentir. Par contre c’est un gouffre financier. Déjà à l'achat, mais ensuite avec les frais d'entretien, les droits de port, le carburant. Il faut être très riche pour s’offrir ce style de vie. Cela restera sans doute un rêve. 
Coucou du matin au petit déjeuner
En fait j'avais dans l'idée de faire ce que beaucoup de skippers font : offrir leurs services dans une marina quelques jours par mois, pour renflouer les caisses. Il y a toujours une demande pour emmener des touristes faire un tour. Et c'est quelque chose d'universel, qui peut se pratiquer dans tous les pays. Il y a peu de métiers de rêve comme ça, libres, indépendants et sans attache. Moniteur de plongée est une autre option. Mais là je ne suis pas fan, je garde un souvenir douloureux de mon baptême de plongée aux Maldives.
A part guide des lieux, je suis aussi connu comme revendeur de cartes SIM. J'ai refilé la dernière qui me restait. En fait je n'avais pas besoin de plusieurs cartes. Une seule suffit. C'est du prépayé. Quand on n'a plus de crédit internet, la carte ne devient pas muette pour autant. On reçoit encore un peu internet, pour charger son compte avec le montant de l'offre à laquelle on veut souscrire. Le paiement se fait par carte bleue. 
Vue depuis la gargote
On a le choix entre plein de formules : internet à la journée avec capacité illimitée ou non, avec appels inclus ou sans. Et la même chose se décline à la semaine ou au mois. J'ai pris un mois à 199 bahts avec 1.5Gb d'internet. C’est peu mais normalement suffisant pour consulter les mails et mettre à jour le blog. Comme toutes mes photos sont compressées et réduites de manière à permettre un affichage fluide et à consommer moins de mémoire sur le site Blogger (la capacité n’est pas illimitée), je consomme peu de données. Je ne sais pas si la carte SIM sera encore valide l'an prochain. Sans doute qui si je ne m'en sers pas pendant plusieurs mois elle devient inactive. En général ça fonctionne comme ça avec les formules prépayées.
Depuis que je suis arrivé sur Tarutao, rien ne me manque. Sauf ce soir où j'avais envie d'olives. C'est arrivé soudainement. 
Riz ananas
Pas le pain, ni le fromage ou encore les laitages. Tout ce qu'on consomme normalement tous les jours, je ne sais plus ce que c'est. Et ça me va bien. Avant je me sentais tout le temps gonflé. Là j'ai retrouve un ventre tout plat. Le régime asiatique me réussit bien. En plus les portions ne sont pas pantagruéliques mais suffisantes. Comme à chaque fois je ne prends qu'un plat par repas, je dois être un peu en restriction calorique. Mais je m'en sens bien mieux. Mes repas n'ont plus ni gluten ni lactose. Les seuls féculents que j'ai sont amenés par le riz. Je devrais essayer ce régime au retour. Je suis peut être intolérant à quelque chose. Au petit déjeuner c'est assiette de fruits frais (ananas et pastèque) avec le thé vert que j'ai amené. Au déjeuner, un plat végétarien (omelette et riz, ou riz aux légumes ou riz à l'ananas) et une assiette de fruits suffisent. 
Pendant ce temps passe un varan
Pour le dîner c'est un plat avec du poulet, au choix entre curry vert, aux noix de cajou, feuilles de basilic piquantes ou sauce aigre douce avec tomates et ananas, accompagné d'une timbale de riz et d'une bière. Le tout me revient à 500 bahts la journée, soit 14 euros. C'est mon budget quotidien, hors transports maritimes et coût du camping (30 bahts la nuit). Soit la vie d'aventurier au grand air pour moins de 500 euros par mois. Budget pour deux mois, tout compris vols/camping/transferts/repas : 1500 euros. Avec ça vous avez droit à quoi en France ? Une pauvre semaine au ski ?
On vit sur Tarutao comme dans les anciens temps que je n'ai pas connus. La nourriture est conservée au frais dans de grandes glaciaires hautes comme une benne à ordure, remplies de glaçons au fond qui tiennent longtemps. 
La cuisine à l'ancienne
La cuisinière passe une demie heure matin et soir à pilonner dans un mortier des épices et aromates qui lui serviront à confectionner les plats. Elle y met toute son énergie, assise en tailleur sur un banc, en s'essuyant le front. On l'entend à des dizaines de mètres à la ronde. Pour l'électricité ils ont un gros générateur à mazout derrière les toilettes qu'ils ne branchent que le soir pendant quelques heures, et encore s'il y a un peu de monde. Le reste de la journée, grâce à la rivière qui coule à côté, ils ont un peu d'électricité produite par un petit moulin à eau, suffisant pour recharger téléphones et allumer deux ampoules. J'ai eu le malheur un jour de brancher mon ordinateur juste avant qu'il mettent en route le générateur. La différence de courant a produit un grésillement dans le chargeur que j'ai de suite retiré alors que les ampoules vacillaient. J'ai failli faire sauter le camp ! 
Jolie petite écorce nouée d'une liane
Mais le mal est fait, le chargeur est grillé. Du coup je suis bien embêté pour charger l'ordinateur. Ça m'a beaucoup préoccupé car j'aime bien écrire et cela allait signifier la fin. Mais par chance Akki et Esther ont un chargeur USB qui s'adapte à mon appareil et qui réussit à le charger assez rapidement. Ils n'en ont pas besoin dans l'immédiat car ils ont un chargeur solaire qui répond à leurs besoins. Et comme ils partent vendredi faire un visa run en Malaisie, ils vont voir si en chemin ils peuvent me trouver un chargeur. Je suis donc tranquille jusqu'à fin février. Après, sur Koh Adang, soit j'aurai un nouveau chargeur, soit je devrai me débrouiller avec celui du téléphone qui ne recharge quasiment pas l'ordinateur en raison de son faible ampérage. Mais bon, il ne me restera que dix jours à tenir.
Aujourd'hui il y a du poisson à sécher au soleil, des filets déjà un peu grillés, disposés sur un tamis. Je croyais qu'ils étaient couverts de petits moucherons mais c'était des traces de grill. Stefano m'a raconté comment ils pêchent. Ils ont un grand filet dont ils se servent pour encercler une zone. Ensuite il n'y a qu'à resserrer le cercle progressivement jusqu'à joindre les bords pour avoir une pêche abondante et sans trop d'efforts. Il suffit d’être deux, un de chaque côté. Au soleil, le poisson sèche si vite qu'il n'a pas le temps de pourrir. Le soir il était déjà transformé en chips. Après ils mangent ça comme une friandise.
Entre autres friandises, j'ai droit à de petits cadeaux maintenant que les rangers ont vu que j'étais là pour rester. Ils ne parlent toujours pas de langage avec moi, juste des gestes, comme par exemple une main qu'on tourne sur le ventre pour demander si j'ai faim. 
La rivière qui coule à côté...
Parfois Stefano sert d'interprète. Il parle thaï. Ceux qui restent longtemps comme Akki conversent avec les rangers, ils leurs donnent des mots qu'ensuite on écrit sur son bras avant de les retranscrire sur un carnet. Pour moi c'est trop compliqué. Leur langue est si différente. Et pour la prononciation, l’accent fait qu'on a l'impression qu'il ne sort qu'un son, une longue syllabe dont on ne comprend s'il y a une consonne ou une voyelle qui traîne là dedans. Déjà qu'ailleurs sur l'île, quand ils parlent anglais je fais répéter... Il n'y a jamais de dessert à la carte mais ce soir j'ai eu deux espèces de boules de pâte molle, façon pâte à modeler. L’intérieur était fourré d'un truc sec et vert avec un genre d'amande marron au milieu. Au final, ce n'est pas mauvais, presque pas sucré mais c'est assez bourratif. Comme ils ont vu que j'avais fini les deux boules, ils sont revenus avec un cookie fourré à toutes sortes de noix. 
... garnie d'un python dans les branches!
Je le garde pour le petit déjeuner. Puis avec Stefano j'ai été invité à piocher dans un sac en plastique un truc bouilli qui ressemblait à ces vers de noix de coco. Stefano ne voulait pas me dire ce que c'était, je commençais à m'inquiéter. J'ai demandé si c'était végétal. C’est une graine. Mais d'un fruit que je n'aime pas. Si ce n’est que ça, allons-y ! La graine, de la taille d'une noix de pécan, a une pellicule transparente très épaisse et dure comme du plastique. L'intérieur est farineux et a goût de châtaigne. Pour arriver à ce stade, ils doivent faire bouillir les graines pendant 40 minutes. C'est la graine du « jackfruit », un fruit que j'ai découvert cette année par Mu qui nous avait ramené ça un jour. Le fruit est jaune, a la couleur et la forme d'une grosse banane, sauf que ça sent le durian, autrement dit la merde de chien ! Ou le roquefort si l'on préfère, pour ne pas couper l'appétit. Ça n'a pas le goût de ce que ça sent, mais ce n'est pas agréable pour autant. Je peux en manger, mais je n'ai aucun plaisir. Aussi à ceux qui pensent me faire plaisir en m'en offrant, je préfère dire que je n'aime pas. Comme ça ils en auront plus pour eux.
La plage d'Ao Son
Ça fait plus d’une semaine maintenant que je suis à Ao Son. A force, on finit par se sentir chez soi. Une certaine routine s'installe, on prend ses marques, on finit par faire des choses machinalement sans les penser. Du coup quand le midi les promeneurs débarquent ça me fait tout drôle, j'ai l'impression d'être envahi. Et quand j'en vois certains pas discrets, je regarde s'ils n'ont pas un gros sac à dos, de peur qu'ils ne passent la nuit ici. Mais ils ne font que passer. Comme ce canadien que j'ai eu deux fois à table. Un canadien anglophone dont on ne voit pas la différence d'avec un américain. L'accent est le même, on comprend juste un peu mieux les mots. Il était tout content d'avoir quelqu'un à qui parler. Il m'est tombé dessus et n'a pas cessé de me raconter ses aventures. Rendez-vous compte, il circule en kayak. Il l'a acheté à Koh Lipe, à un réceptif de location de kayak qui ferme boutique et vend son matériel. 
Gecko au dîner
Il est venu de Koh Lipe à la rame. C'est très loin. Il faut compter une heure par un speedboat qui va très vite, je n'ose imaginer avec une pagaie. Et puis être comme ça en pleine mer loin de toute côte, avec le vent qui souffle en tornades depuis quatre jours, il faut en vouloir. Il s'en est vu d'ailleurs, surtout arrivé à la pointe sud de Tarutao. Là, en plus du vent, il devait lutter contre des courants qui voulaient le fracasser contre des rochers acérés. Il a dormi la nuit dernière à la lagune, dans son hamac. Il a juste un sac poubelle et un petit sac de plongée étanche. Il sent aussi bon qu'un SDF peut l'être en plein été. Il parle à bâton rompu à tous ceux qu'il croise sur son chemin. Il doit être an manque de contact. La fin de son expédition est pour Pak Bara, la jetée sur le continent d'où partent tous les bateaux pour Koh Lipe et Koh Tarutao. Il va passer cette nuit à Ao Pante, avant d'aller explorer la mangrove et Crocodile Cave. A Pak Bara il compte revendre son kayak. 
Le camp le soir avant le coucher du soleil
Pour un peu je lui aurais bien repris, si j'avais un peu plus de bahts sur moi et s'il ne prenait pas l'eau. Car dès qu'il y a une vague ça rentre dedans et il est obligé d’écoper. Je n'ai pas vu son kayak, mais ce doit être un kayak fermé. Je ne les aime pas trop. On est engoncé dedans et j'ai toujours peur de rester coincé à l'intérieur s'il venait à se retourner. Je préfère les kayaks ouverts avec des trous aux quatre coins pour évacuer l'eau. Il n'empêche que je l'envie un peu. Avoir un kayak sur Tarutao c’est ce qu'il y a de mieux pour explorer ses côtes, en s’arrêtant dans des baies inaccessibles pour y passer la nuit. D'ailleurs j'avais dans l'idée d'en acheter un gonflable et de l'emmener en avion. Mais c’est encore 10 kilos de plus à traîner. Matériel de camping ou kayak, il faut choisir.
La baie devant le restaurant, au coucher du soleil
Il s'avère que la moustiquaire que j'ai autour du hamac s'avère inefficace contre les sandflies. Il y en a tellement sur la plage qu’elles ont trouvé la parade. Je trouvais que ça virevoltait de plus en plus à l'intérieur et je mettais ça sur le fait que je devais en apporter de nouvelles avec moi chaque fois que je m'enferme dans le hamac. Mais ce soir il y en avait beaucoup trop. Elles arrivaient par le bas, je les voyais par transparence de l'autre côté du hamac sous mes jambes. J'ai regardé en dessous et là j'ai compris. Je n'ai pas de trou mais en fait elles sont toutes agglutinées sur la moustiquaire, par dizaines, comme si c'était un attrape mouches. Et elles marchent dessus jusqu'à trouver un passage. En fait quand elles ne volent pas, elles sont si petites qu'elles peuvent passer par les trous, je les ai vues faire. 
Tant qu'elles volent elles ne peuvent passer mais si elles se posent c’est foutu. Je n'avais pas pensé à ça. Du coup l'intérieur du hamac est devenu une cage à sandflies. Je suis sûr que j'en aurais moins sans la moustiquaire. Je suis obligé d'être couvert des pieds à la tête, avec le pantalon rentré dans les chaussettes toute la journée. Ça me donne une dégaine d'enfer. Et ceux qui viennent se balader sur la plage et qui ne savent pas doivent me prendre pour un cinoque. Mais le fou n'est pas celui qu'on croit. Cinq jeunes bruyants sont arrivés dans l'après midi et ont convoité mon coin bien à l'ombre sous ce grand arbre qui avance sur la plage et qu'on voit de loin. Ils ne m'ont vu dans le hamac qu'au dernier moment mais ça ne les a pas incité pour autant à aller plus loin. 
Vue imprenable quand je me baigne
Ils ont commencé à mettre leur serviette à deux mètres. J'ai lancé un œil noir par dessus le rebord du hamac, en soufflant et pestant « j'y crois pas ! ». C'est l'effet grégaire, certains adorent se mettre à côté d'autres personnes. La fille du groupe qui sentait que j'avais pas l'air très sympathique m'a demandé s'ils pouvaient se mettre là. J'ai répondu : « la plage fait quatre kilomètres, il y a des arbres plus loin et je me baigne à poil ! ». Le dernier argument a fait mouche, ils sont allés plus loin ignorer ces fesses que je ne saurais voir.

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