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mercredi 1 mars 2017

Destination Koh Adang

Koh Khai, entre Tarutao et Adang
Lors d'un départ j'ai toujours l'humeur en berne. Je me sens le cul entre deux chaises, encore là mais déjà ailleurs. On ne ressent plus les choses de la même façon. On a presque l'impression de voler les derniers instants. Je ressens une forme de malaise. Esther m'a fait remarquer que je n'avais pas profité du dernier coucher de soleil. C'est vrai. Je n'aime pas les derniers, alors pour ne pas y penser, le mieux est d'ignorer. Ainsi il n'y a pas eu de dernier bain non plus, j'ai préféré ne pas me baigner que de penser à ça et que ça me gâche le moment. Ça va chercher loin. Par contre je n'ai pu empêcher la pensée de la dernière nuit dans la jungle. Débarrasser le camp, défaire le hamac, ce sont des petites morts. Il n'y a plus de trace de mon passage, tout juste un lit de feuilles mortes bien tassées là où j'avais le matelas. 
T'aurais pas besoin d'un soutien-gorge, chérie?
J'ai dénoué les cordes qui me permettaient d’écarter les branches qui me gênaient pour la tente. Pour fêter mon départ Mu et Hans ont débouché une bouteille d'un alcool qu'ils avaient acheté à Bornéo. Je m'attendais à un tord boyau mais ce n'est pas très fort, c'est trouble, ça a un petit goût citronné, ça se boit comme un jus de fruit. Ça se rapproche un peu du Ti Punch sauf qu'il n'y a aucun mélange, ça vient naturellement comme ça.
Hier les gardes m'ont invité à aller faire un tour autour de leur maison. Ils ont repéré un bébé vache sauvage. En fait c'est plus que ça : ils l'ont recueilli. Ils l'ont trouvé dans les herbes, abandonné par sa mère. C’est un adorable petit veau de deux jours qui ne peut pas encore se lever. Il a l'air mal en point. 
Est-il paralysé ou est ce qu'il leur faut du temps pour se tenir debout ? J'ai ces images d'antilopes et de girafes qu'on voit mettre bas et où le petit se lève quasiment instantanément pour téter. En effet, si le petit veau reste à terre, la vache va-t-elle se coucher pour nourrir son petit ? En fait personne ne sait dire si le veau a été abandonné. Comme les vaches sauvages se cachent la journée, avec un petit qui ne peut pas bouger, elles ont peut être décidé de le laisser là avant de revenir au coucher du jour. Fallait-il le laisser ou le prendre ? Il était en plein soleil, il n'aurait pas survécu. Par contre les rangers l'ont manipulé et m'ont même dit que je pouvais le caresser. La mère saura-t-elle le reconnaître dès lors qu'il porte une autre odeur ? 
Une dernière d'Ao Molae
Et où le trouver ? Est-ce qu'un veau meugle pour dire « je suis là ». Ça me fait toujours de la peine ces drames de la nature. Le petit veau est adorable, on dirait une biche, il a des yeux tout innocents. Il doit se demander ce qu'il fait là, lui qui était encore si bien dans la ventre de sa mère quelques heures plus tôt. Il a tout pour donner un bel animal qui se débrouillera pendant de longues années. Le poil est là, les os bien durs, je le regarde respirer. Tous les organes fonctionnent. Chaque naissance est un miracle de la vie. C'est magique que deux cellules aboutissent à une créature autonome. Chez la vache c'est neuf mois comme chez nous. Quand je vois ce petit veau tout chaud au poil doux, je me dis que je veux plus jamais manger de bœuf. De nos jours la viande est un produit présenté prêt à l'emploi, dans des barquettes aseptisées.
Esther et Akki en pleine friture de petits poissons
Il n'y a jamais de dessin de la bête dessus, tout est fait pour nous faire oublier l'animal derrière. Mais s'il avait fallu voir sa naissance, suivre sa croissance et partager ses joies, qui resterait-il pour oser le tuer, le découper et le manger ? J'ai assisté à la tétée. Les gardes ont préparé un biberon chaud mais le veau n'a pas l'air d’apprécier. Il faut le forcer à ouvrir la bouche et ensuite pincer le museau pour que ça reste en place. Ça me fait un peu penser au gavage des oies. Mais après un temps il s’est mis à coopérer et à téter. Ils m'ont demandé de prendre la relève mais je ne suis pas aussi doué. Le veau a détourné la tête d'un mouvement brusque et je n'arrivais pas à le forcer à boire. Ils ont donc repris la situation en main. Aux dernières nouvelles ce matin le veau va mal. 
Sa mère n’est pas venue le chercher, il ne veut plus rien boire et se laisse mourir. J'ai longtemps hésité à savoir si je devais mettre la photo du veau en sachant cela. C'est un peu comme s'il était en sursis. Sa vie aura été courte sur Tarutao, pourtant il avait tout ce qu'il fallait pour être heureux et avoir une longue vie. Il ne faut pas être triste, des choses comme ça arrivent tous les jours dans la nature. Par contre, plus personne ne veut aller le voir. Esther est pour que les gardes le tuent pour qu'il ne souffre pas. Moi je garde l'espoir en me disant qu'il doit déprimer de ne pas avoir sa maman et qu'il va reprendre du poil de la bête. Je demanderai des nouvelles à Esther.
Corinne, Arnaud et Lou sont montés dans le camion benne avec moi. « Quel comité de départ ! » se sont ils exclamés. Mu, Hans, Akki, Esther, tous les rangers, ce sont des dizaines de mains qui se sont levées pour me dire au revoir. Pour contrer le chagrin, on s'est dit à l'année prochaine. J’avais des trémolos dans la voie et les larmes aux yeux en jetant mes bagages dans la benne. Corinne a essayé de me consoler en me disant « tu reviendras... ». Déjà cela me fait du bien qu'ils soient avec moi dans le camion. 
Le débarcadère, à Ao Pante
En fait quand on se retrouve comme ça loin de tout, c'est comme une vie de famille que l'on recrée. On s'entraide, on partage des trucs, on se donne des tuyaux. La majorité des gens ont l'air cool et on crée facilement des liens, chose qui ne pourrait pas se produire ailleurs. Si je les connaissais comme voisins je les traiterais forcément de gros cons. Parmi tous les gens que je vois qui ont l'air humains, parfois je me demande comment ils sont dans la vie de tous les jours. Combien sont-ils à être des requins, des managers tyranniques, des DRH inhumains, des commerciaux sans pitié, des patrons sans foi ni loi ? Ce qui est bien c'est qu'ici il n'y a plus d’échelle sociale, plus de rapport dominant/dominé, tout le monde est égal, partage les mêmes choses et est logé à la même enseigne. 
Au revoir Tarutao! (Ao Molae au fond)
Ce qui me fait m'interroger sur les relations de travail : les gens jouent-ils tous des rôles, font-ils tous semblant, se forcent-ils, ont-ils tous mis de côté leurs valeurs humaines ou bien au contraire se lâchent-ils enfin, s'épanouissant dans un monde de relations hiérarchisées où ils trouvent leur place et se retrouvent ?
Le speedboat pour Koh Lipe est désormais à midi. Cela fait trois heures à attendre à Ao Pante. En plus le bateau avait du retard et il y en a eu quatre à arriver en même temps là où le débarcadère ne peut en accepter que deux à la fois. Et comme ils font tous une halte d'un quart d'heure, il faut attendre que chaque bateau déverse ses visiteurs qui se pressent d'aller sur la plage faire des selfies. Les asiatiques laissent tous de côté Tarutao, j'en n'ai jamais vu un rester, ou alors des groupes scolaires ou des colos. Il leur faut leur confort, leurs habitudes, leur internet. Plus que partout ailleurs ils sont rivés non-stop à leur smartphone. A Langkawi, quand je suis arrivé au dortoir, personne ne se parlait, chacun était dans son coin, pendu au téléphone à pianoter des heures durant, oubliant de se coucher. Alors, la jungle, la nature, tu penses : pour quoi faire ?



Il y a un îlot à mi parcours, Koh Kai, fameux pour sa falaise percée d'une arche. C'est une toute petite île cernée de sable blanc, repaire des oiseaux, couverte d'arbres. Comment une telle île a pu sortir ainsi des flots, en pleine mer ? Évidemment la curiosité est un incontournable à ajouter à sa collection de selfies. Tous les bateaux s'y arrêtent en même temps, il y a embouteillage pour accoster et ce sont des dizaines voire centaines de personnes qui se pressent sous l'arche pour faire l'intéressant devant l'objectif. Je leur ai laissé l'arche, aucun intérêt de prendre un truc noir de monde. J'ai préféré explorer rapidement ce que le reste de l'île a à offrir. De l'autre côté, il y a un rocher qui ferme la plage et permet de contempler deux côtés de l'île qui partent du même banc de sable. C'est un point de vue parfait et je suis le seul à venir par là, ils ne savent pas ce qu'ils perdent...
Mon sac au milieu et Koh Adang au fond
Les choses ont changé à Koh Lipe. L'arrivée l'an dernier se faisait sur une grande barge où l'on s'acquittait du droit d'entrée au parc national avant de monter dans de nombreaux long tail boat. Désormais c’est un petit truc rouillé que l'on ne voit même pas de loin. Par contre pour monter dans le long tail boat, il y a une femme sur une chaise, en plein cagnard, qui distribue des tickets sans ouvrir la bouche. Comme visiblement il n'y a qu'un long tail boat, que tout le monde monte là dedans pour être débarqué sur Koh Lipe, la possibilité de se rendre directement à Koh Adang semble avoir disparu. J'ai demandé à celle qui me tendait ses tickets bleus comme des tickets de tombola, que je voulais aller à Koh Adang. « How many persons ? ». 
Par chance deux autres personnes parties de Tarutao avec moi ont réservé un bungalow sur Koh Adang. Ils ont donc appelé une autre barcasse.
Le contraste entre Koh Lipe et Koh Adang est saisissant. D'un côté une île presque plate, couverte de bungalows, d'antennes, de gens et de bruit. De l'autre, à deux kilomètres à peine, une île presque vierge bien plus grande et escarpée. Koh Adang appartient au parc de Tarutao, contrairement à Koh Lipe. Il y a juste un village de pécheurs au nord est de l'île, que l'on aperçoit du speedboat sur le chemin de Koh Lipe. Le reste est intact. Je ne sais pas pourquoi Koh Lipe a autant la côte. 
Entre les deux îles, il n'y a pas photo. Pour le camping, il faut signaler combien de jours on reste et tout payer d'avance. Sans doute pour éviter que les gens partent sans payer. Arrivé à 14h30, j'ai trouvé le restaurant clos. Tant pis, je mangerai mieux ce soir. J'ai retrouvé mon coin au bout de la plage, sous les filaos où j'ai placé la tente derrière des petits gits pour être bien abrité du vent, dérangeant au passage de gros lézards bariolés qui ont leur terrier creusé dans le sable.

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