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| Koh Khai, entre Tarutao et Adang |
Lors d'un départ j'ai
toujours l'humeur en berne. Je me sens le cul entre deux chaises,
encore là mais déjà ailleurs. On ne ressent plus les choses de la
même façon. On a presque l'impression de voler les derniers
instants. Je ressens une forme de malaise. Esther m'a fait remarquer
que je n'avais pas profité du dernier coucher de soleil. C'est vrai.
Je n'aime pas les derniers, alors pour ne pas y penser, le mieux est
d'ignorer. Ainsi il n'y a pas eu de dernier bain non plus, j'ai
préféré ne pas me baigner que de penser à ça et que ça me gâche
le moment. Ça va chercher loin. Par contre je n'ai pu empêcher la
pensée de la dernière nuit dans la jungle. Débarrasser le camp,
défaire le hamac, ce sont des petites morts. Il n'y a plus de trace
de mon passage, tout juste un lit de feuilles mortes bien tassées
là où j'avais le matelas.
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| T'aurais pas besoin d'un soutien-gorge, chérie? |
J'ai dénoué les cordes qui me
permettaient d’écarter les branches qui me gênaient pour la
tente. Pour fêter mon départ Mu et Hans ont débouché une
bouteille d'un alcool qu'ils avaient acheté à Bornéo. Je
m'attendais à un tord boyau mais ce n'est pas très fort, c'est
trouble, ça a un petit goût citronné, ça se boit comme un jus de
fruit. Ça se rapproche un peu du Ti Punch sauf qu'il n'y a aucun
mélange, ça vient naturellement comme ça.
Hier les gardes m'ont
invité à aller faire un tour autour de leur maison. Ils ont repéré
un bébé vache sauvage. En fait c'est plus que ça : ils l'ont
recueilli. Ils l'ont trouvé dans les herbes, abandonné par sa mère.
C’est un adorable petit veau de deux jours qui ne peut pas encore
se lever. Il a l'air mal en point.
Est-il paralysé ou est ce qu'il
leur faut du temps pour se tenir debout ? J'ai ces images
d'antilopes et de girafes qu'on voit mettre bas et où le petit se
lève quasiment instantanément pour téter. En effet, si le petit
veau reste à terre, la vache va-t-elle se coucher pour nourrir son
petit ? En fait personne ne sait dire si le veau a été
abandonné. Comme les vaches sauvages se cachent la journée, avec un
petit qui ne peut pas bouger, elles ont peut être décidé de le
laisser là avant de revenir au coucher du jour. Fallait-il le
laisser ou le prendre ? Il était en plein soleil, il n'aurait
pas survécu. Par contre les rangers l'ont manipulé et m'ont même
dit que je pouvais le caresser. La mère saura-t-elle le reconnaître
dès lors qu'il porte une autre odeur ?
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| Une dernière d'Ao Molae |
Et où le trouver ?
Est-ce qu'un veau meugle pour dire « je suis là ». Ça
me fait toujours de la peine ces drames de la nature. Le petit veau
est adorable, on dirait une biche, il a des yeux tout innocents. Il
doit se demander ce qu'il fait là, lui qui était encore si bien
dans la ventre de sa mère quelques heures plus tôt. Il a tout pour
donner un bel animal qui se débrouillera pendant de longues années.
Le poil est là, les os bien durs, je le regarde respirer. Tous les
organes fonctionnent. Chaque naissance est un miracle de la vie.
C'est magique que deux cellules aboutissent à une créature
autonome. Chez la vache c'est neuf mois comme chez nous. Quand je
vois ce petit veau tout chaud au poil doux, je me dis que je veux
plus jamais manger de bœuf. De nos jours la viande est un produit
présenté prêt à l'emploi, dans des barquettes aseptisées.
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| Esther et Akki en pleine friture de petits poissons |
Il n'y
a jamais de dessin de la bête dessus, tout est fait pour nous faire
oublier l'animal derrière. Mais s'il avait fallu voir sa naissance,
suivre sa croissance et partager ses joies, qui resterait-il pour
oser le tuer, le découper et le manger ? J'ai assisté à la
tétée. Les gardes ont préparé un biberon chaud mais le veau n'a
pas l'air d’apprécier. Il faut le forcer à ouvrir la bouche et
ensuite pincer le museau pour que ça reste en place. Ça me fait un
peu penser au gavage des oies. Mais après un temps il s’est mis à
coopérer et à téter. Ils m'ont demandé de prendre la relève mais
je ne suis pas aussi doué. Le veau a détourné la tête d'un
mouvement brusque et je n'arrivais pas à le forcer à boire. Ils ont
donc repris la situation en main. Aux dernières nouvelles ce matin
le veau va mal.
Sa mère n’est pas venue le chercher, il ne veut
plus rien boire et se laisse mourir. J'ai longtemps hésité à
savoir si je devais mettre la photo du veau en sachant cela. C'est un
peu comme s'il était en sursis. Sa vie aura été courte sur
Tarutao, pourtant il avait tout ce qu'il fallait pour être heureux
et avoir une longue vie. Il ne faut pas être triste, des choses
comme ça arrivent tous les jours dans la nature. Par contre, plus
personne ne veut aller le voir. Esther est pour que les gardes le
tuent pour qu'il ne souffre pas. Moi je garde l'espoir en me disant
qu'il doit déprimer de ne pas avoir sa maman et qu'il va reprendre
du poil de la bête. Je demanderai des nouvelles à Esther.
Corinne, Arnaud et Lou
sont montés dans le camion benne avec moi. « Quel comité de
départ ! » se sont ils exclamés. Mu, Hans, Akki, Esther,
tous les rangers, ce sont des dizaines de mains qui se sont levées
pour me dire au revoir. Pour contrer le chagrin, on s'est dit à
l'année prochaine. J’avais des trémolos dans la voie et les
larmes aux yeux en jetant mes bagages dans la benne. Corinne a essayé
de me consoler en me disant « tu reviendras... ». Déjà
cela me fait du bien qu'ils soient avec moi dans le camion.
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| Le débarcadère, à Ao Pante |
En fait
quand on se retrouve comme ça loin de tout, c'est comme une vie de
famille que l'on recrée. On s'entraide, on partage des trucs, on se
donne des tuyaux. La majorité des gens ont l'air cool et on crée
facilement des liens, chose qui ne pourrait pas se produire ailleurs.
Si je les connaissais comme voisins je les traiterais forcément de
gros cons. Parmi tous les gens que je vois qui ont l'air humains,
parfois je me demande comment ils sont dans la vie de tous les jours.
Combien sont-ils à être des requins, des managers tyranniques, des
DRH inhumains, des commerciaux sans pitié, des patrons sans foi ni
loi ? Ce qui est bien c'est qu'ici il n'y a plus d’échelle
sociale, plus de rapport dominant/dominé, tout le monde est égal,
partage les mêmes choses et est logé à la même enseigne.
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| Au revoir Tarutao! (Ao Molae au fond) |
Ce qui
me fait m'interroger sur les relations de travail : les gens
jouent-ils tous des rôles, font-ils tous semblant, se forcent-ils,
ont-ils tous mis de côté leurs valeurs humaines ou bien au
contraire se lâchent-ils enfin, s'épanouissant dans un monde de
relations hiérarchisées où ils trouvent leur place et se
retrouvent ?
Le speedboat pour Koh
Lipe est désormais à midi. Cela fait trois heures à attendre à Ao
Pante. En plus le bateau avait du retard et il y en a eu quatre à
arriver en même temps là où le débarcadère ne peut en accepter
que deux à la fois. Et comme ils font tous une halte d'un quart
d'heure, il faut attendre que chaque bateau déverse ses visiteurs
qui se pressent d'aller sur la plage faire des selfies. Les
asiatiques laissent tous de côté Tarutao, j'en n'ai jamais vu un
rester, ou alors des groupes scolaires ou des colos. Il leur faut
leur confort, leurs habitudes, leur internet. Plus que partout
ailleurs ils sont rivés non-stop à leur smartphone. A Langkawi,
quand je suis arrivé au dortoir, personne ne se parlait, chacun
était dans son coin, pendu au téléphone à pianoter des heures
durant, oubliant de se coucher. Alors, la jungle, la nature, tu
penses : pour quoi faire ?
Il y a un îlot à mi
parcours, Koh Kai, fameux pour sa falaise percée d'une arche. C'est
une toute petite île cernée de sable blanc, repaire des oiseaux,
couverte d'arbres. Comment une telle île a pu sortir ainsi des
flots, en pleine mer ? Évidemment la curiosité est un
incontournable à ajouter à sa collection de selfies. Tous les
bateaux s'y arrêtent en même temps, il y a embouteillage pour
accoster et ce sont des dizaines voire centaines de personnes qui se
pressent sous l'arche pour faire l'intéressant devant l'objectif. Je
leur ai laissé l'arche, aucun intérêt de prendre un truc noir de
monde. J'ai préféré explorer rapidement ce que le reste de l'île
a à offrir. De l'autre côté, il y a un rocher qui ferme la plage
et permet de contempler deux côtés de l'île qui partent du même
banc de sable. C'est un point de vue parfait et je suis le seul à
venir par là, ils ne savent pas ce qu'ils perdent...
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| Mon sac au milieu et Koh Adang au fond |
Les choses ont changé à
Koh Lipe. L'arrivée l'an dernier se faisait sur une grande barge où
l'on s'acquittait du droit d'entrée au parc national avant de monter
dans de nombreaux long tail boat. Désormais c’est un petit truc
rouillé que l'on ne voit même pas de loin. Par contre pour monter
dans le long tail boat, il y a une femme sur une chaise, en plein
cagnard, qui distribue des tickets sans ouvrir la bouche. Comme
visiblement il n'y a qu'un long tail boat, que tout le monde monte là
dedans pour être débarqué sur Koh Lipe, la possibilité de se
rendre directement à Koh Adang semble avoir disparu. J'ai demandé à
celle qui me tendait ses tickets bleus comme des tickets de tombola,
que je voulais aller à Koh Adang. « How many persons ? ».
Par chance deux autres personnes parties de Tarutao avec moi ont
réservé un bungalow sur Koh Adang. Ils ont donc appelé une autre
barcasse.
Le contraste entre Koh
Lipe et Koh Adang est saisissant. D'un côté une île presque plate,
couverte de bungalows, d'antennes, de gens et de bruit. De l'autre, à
deux kilomètres à peine, une île presque vierge bien plus grande
et escarpée. Koh Adang appartient au parc de Tarutao, contrairement
à Koh Lipe. Il y a juste un village de pécheurs au nord est de
l'île, que l'on aperçoit du speedboat sur le chemin de Koh Lipe. Le
reste est intact. Je ne sais pas pourquoi Koh Lipe a autant la côte.
Entre les deux îles, il n'y a pas photo. Pour le camping, il faut
signaler combien de jours on reste et tout payer d'avance. Sans doute
pour éviter que les gens partent sans payer. Arrivé à 14h30, j'ai
trouvé le restaurant clos. Tant pis, je mangerai mieux ce soir. J'ai
retrouvé mon coin au bout de la plage, sous les filaos où j'ai
placé la tente derrière des petits gits pour être bien abrité du
vent, dérangeant au passage de gros lézards bariolés qui ont leur
terrier creusé dans le sable.













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