C'est ma dernière
journée à Ao Son. Je profite de chaque instant et scrute le moindre
mouvement dans les branches. J'aime me balader au bord de la rivière,
le coin est joli et bien jungleux. Je sursaute toujours un peu quand
une petite branche me tombe dessus ; avec ces pythons suspendus
dans les arbres, je ne me sens pas très tranquille en passant
dessous. On y trouve aussi plein de papillons et de libellules rouge
métallisé. Il y a un papillon que j'ai failli écraser. Il était à
pois jaunes. Je n'en avais jamais vus de la sorte. Un petit varan
s'est sauvé devant moi. Il a eu tellement peur qu'il s'est jeté à
l'eau. Il nageait en zigzagant comme un serpent puis arrivé sur la
berge, il l'a escaladée dare-dare avant de courir aussi vite qu'il
pouvait dans les feuilles mortes. J'ai dû lui filer la peur de sa
vie.
Un bateau de pêcheurs
mouille dans la baie depuis hier soir. Un vrai, pas de ces long tail
boat bricolés. Ils sont venus à la gargote pour le déjeuner,
question de discuter avec les rangers. J'étais assis à la table d'à
côté et l'un des pêcheurs s'est pris de sympathie pour moi. Il
parlait un peu anglais et voulait tout savoir, d'où je venais,
combien de temps je restais, si j'allais à Koh Lipe (il a un
business là bas), si j'avais une famille avec moi. En Asie, les gens
ont dû mal à concevoir que l'on voyage seul, et plus encore de ne
pas être marié avec des gosses. Il faut dire, par ici ils sont un
peu portés sur la chose. Sarah se plaignait un peu d'être harcelée
par les gamins qui travaillent pour la route.
Elle allait même à la
douche quand ils étaient loin sinon elle se faisait reluquer. Elle
me disait : « on dirait qu'ils n'ont jamais vu de femme ».
Elle avait aussi droit à des « I love you », sans doute
les seuls mots qu'ils connaissent. Les rangers d'Ao Molae sont un peu
plus gros sabots. Dès qu'une fille seule arrive au camp, ils me
regardent en simulant un rapport dès qu'elle a le dos tourné,
ajoutant « tonight ». Ça les fait toujours beaucoup
rire.
Les deux pêcheurs m'ont
invité à bord de leur bateau. Mais pour cela je dois y aller à la
nage. Ils ont un kayak que les rangers leur ont refilé mais il n'a
que deux places. Dois-je accepter l'invitation ?
Pourquoi
suis-je invité si facilement ? Ils veulent m'attacher, me
droguer, me soutirer des sous ? Je ne pense pas. Ce n'est pas en
rejoignant un bateau en maillot de bain que je risque d'emmener quoi
que ce soit sur moi ! Et puis ils m'ont l'air de gens simples et
honnêtes, francs et directs, pas du style à tirer des plans sur la
comète. Je prends cela comme une occasion unique de partager la vie
d'un pêcheur. A mon avis, cela risque d'être très intéressant. Je
les ai donc suivis.
Pour monter à bord, pas
d'échelle, rien que ce soit pour arriver à se hisser. Je me suis
donc servi du kayak amarré pour m'extirper de l'eau plus facilement.
J'y suis allé comme un godiche, en me hissant par les bras pour
d'abord poser le buste au fond avant de m'agiter comme un ver pour
extraire le reste, le tout sur le ventre, à la façon d'un scarabée
qui cherche à retomber sur ses pattes, mais en version inverse. Le
kayak n'est pas amarré, il y a juste une petite corde jaune attachée
à une extrémité pour éviter qu'il ne dérive. Aussi quand je me
suis mis debout pour monter à bord, le kayak s’est mis à glisser
et je me suis retrouvé écartelé. J'avais vraiment l'impression du
marin d'eau douce. Je suis monté sur le bateau par l'arrière où il
y a une petite butée. Mais elle est couverte d'un truc graisseux,
une espèce de glaise ou de morve transparente.
A bord ça sent le
poisson pourri, comme sur les marchés aux poissons une fois qu'il
sont tout remballé. L'espace est très réduit. Pour circuler autour
de la cabine, on ne peut poser qu'un pied à la fois, en enjambant
plein de filets et de vieux chiffons. Pour se tenir, il n'y a que des
cordes lâches suspendues qui ne soutiennent rien. On n'ose se tenir
à la cabine, faite d'un contreplaqué peint de bleu, de peur que
tout s'affaisse comme un château de cartes.
Ils me demandent de les
rejoindre à l'intérieur. La cabine est longue d'un mètre cinquante
sur un mètre de large. On ne tient pas debout, cela va de soi. Et en
tailleur il faut être complètement voûté.
La hauteur sous plafond
ne doit pas excéder un mètre. Il y a des traverses de bois pour
soutenir le plafond, où sont logées ce qui peut l'être : un
pantalon roulé en boule, des filets de pêche, un paquet de
cigarettes... Ça sert de coin rangement. Une ampoule suspendue au
bout de fils tordus sert d'éclairage d'ambiance le soir, quand ils
font tourner le moteur. Ils vivent là de façon très rudimentaire
et dépouillée. L'un des pêcheurs m'explique qu'il dort là, à
même le sol, une planche de contreplaqué en guise de matelas. Il a
autour de lui des sacs de riz, des gamelles remplies de nourriture
laissées à l'air libre, des casseroles avec des restes de riz et de
genre de petits pois qui attendent d'être réchauffées.
Je suis
invité à goûter une boisson locale, un truc de feuilles macérées
aux vertus hallucinogènes. Ça je ne le savais pas, c'est au fur et
à mesure que je l'ai appris quand ils me demandaient si je n'avais
pas la tête en vrac ! Mon compte est bon. Je ne vais pas finir
drogué, je doute que l'effet soit violent et puis je bois par
petites gorgées, question de faire plaisir et honneur à leur
hospitalité. J'ai plus peur de finir avec une tourista carabinée.
Car la mixture est déjà prête et trône au fond d'une gamelle, un
liquide couleur pisse pas très avenant. Le pécheur y rajoute tout
un tas de truc piochés à gauche et à droite parmi le bric-à-brac.
Une dosette de je ne sais quoi, un peu de liquide d’une vieille
bouteille de coca-cola qui sert de contenant. Pendant ce temps
l'autre pêcheur prépare à manger. Car je suis invité à dîner.
En plein milieu d'après midi, quoi de plus normal ! Le repas
sera du porc gardé à l'air libre avec des crevettes dans un jus de
citron vert qu'il est en train de presser, après avoir essuyé son
couteau à un vieux chiffon qui traînait par terre et qui sert
d'essuie-tout perpétuel, le tout accompagné du reste de riz et de
la nage de petits pois. Le coin cuisine est à l'arrière, la
bonbonne de gaz dans la cabine.
Le matériel de cuisine est disposé
par terre. La cabine a deux panneaux coulissants sur les côtés, qui
servent de fenêtre la journée et de volets la nuit.
La boisson surprise se
déguste fraîche. Ça tombe bien, le bateau regorge de glace en
soute, là où ils entreposent les poissons. J'ai cru qu'il allait en
mettre directement dedans, mais il a pris un autre récipient et
placé celui de la mixture par dessus, le temps d'attendre que ça
refroidisse. Un bain marie à l'envers. On me laisse la seule vraie
tasse qu'ils ont. Pour eux, ce sera culot de petite bouteille de
cola-cola pour trinquer avec moi. Cheers ! La boisson n'est pas
mauvaise, ce n'est ni amer, ni fermenté, ni alcoolisé. Ça a un
goût que je ne saurais décrire, un truc inédit, qui se rapproche
peut être de l'ice-tea, ce soda glacé à base de thé. A voir par
la suite si ça a un effet débouche évier sur ma tuyauterie
interne!
Boire c’est l'occasion
d'échanger, de discuter, c'est un moyen convivial de se rapprocher.
On se passe les tasses, on les remplit à nouveau. Je me sens un peu
un intrus. Ils donnent tout, moi je ne donne rien, j'ai l'impression
de prendre le peu qu'ils ont. Ils n'ont l'air de rien attendre en
retour. Alors on se raconte nos vies. Ils sont partis pour une
semaine en mer avant de rejoindre leur famille à Satun. L'un n'a
plus de dents de devant, l'autre est tatoué de partout. Ils ne
fument pas que du tabac. Question poissons, ils se désolent du vent
qui rend la pêche impossible et les fait fuir. Plus tard, deux
rangers sont arrivés en kayak. But de la traversée : récupérer
des poissons et de la glace.
A l'avant du bateau il y a une trappe
recouverte d'une bâche épaisse et qui donne sur la cale. C'est là
où les poissons sont stockés, jetés directement sur un lit de
glace. Ils n'ont pas de frigo aussi ils ont dû embarquer sacrément
de glace pour que ça tienne une semaine. L'un des pécheurs y va à
la pelle pour extraire des morceaux qui serviront à garnir des
boites de polystyrène. Il y a toutes sortes de poissons, des petites
comme des sardines jusqu'à ce qui ressemble à des dorades. Je
n'avais pas d'appareil photo mais je n'ai rien perdu de la scène.
Comme je me sentais un peu voyeur alors que tout le monde était fort
occupé, j'ai sauté à l'eau pour rejoindre le rivage, en disant au
revoir de la main aux deux pécheurs qui m'avaient si gentiment
accueillis. Je n'aurai jamais partager leur repas mais il valait sans
doute mieux pour mon confort gastrique.











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