C'est merveilleux de se
réveilleur doucement avec le jour sur la plage d'Ao Son, au chant
des oiseaux. Ici point de corbeaux assourdissants comme à Ao Pante,
juste de petits piafs qui chantent langoureusement. La plage est
lisse et vierge, la marée est redescendues depuis peu. Il y a juste
plein de traces de bernard-l’hermite qui tracent de leurs petites
pattes des motifs sur le sable sec qui ressemblent à des chaînes
dont les maillons se coupent et se recoupent. Pendant ce temps je
dors très bien et ne me doute pas de toute cette vie qui transite
autour de la tente. Ce matin la ligne de sable mouillé est plus
haute, aussi j'ai construit une digue, aidé d'un d'un râteau pour
ramasser les feuilles, miraculeusement abandonné par la mer juste
devant la tente.
Certes le manche est cassé au milieu et il faut
être accroupi pour toucher le sol avec mais cela m’est bien utile.
J'ai fait un rempart de trente centimètres de haut. Je ne pense pas
que la mer arrive souvent à ce niveau. En plus te terrain est en
légère pente à cet endroit, aussi la mer aura plus de mal à me
rattraper. Sinon, en cas d'urgence, je peux monter en haut du talus
et passer sous la jungle. J'ai déblayé un peu pour mettre à jour
un faux plat qui pourra accueillir la tente.
Le coin est parfait,
seulement à dix minutes à pied de la gargote. Nul doute que je
reviendrai camper là. C'est ma meilleure expérience de camping sur
Tarutao.
Aucun bruit, pas de long tail boat à pétarader, pas de
chantier, pas de promeneurs à marcher au bord de l'eau la nuit en
bavassant, pas de bains de minuits bruyants, pas de gémisseuses...
Le coin à tout pour plaire aux Robinson de mon espèce. Je suis même
étonné que les roumains préfèrent camper devant le restaurant où
règne un micro climat avec la rivière. Il y fait toujours plus
frais et quand je reviens le matin il y fait presque froid et l'herbe
est trempée alors que dans mon coin il y fait bon toute la journée.
Avec la mer à côté elle agit comme un radiateur naturel qui ne
s'éteint jamais. Il suffit de marcher au bord de l'eau la nuit pour
sentir monter la chaleur. Oui la nuit la mer est bien plus chaude que
l'air. Pour ceux que ça intéresserait d'y dormir !
Le matin en marchant le
long de la plage, les macaques grognent sur mon passage. Ils sont
acariâtres ces macaques, jamais contents. Des clameurs s'élèvent
des branchages, un peu en retrait de la plage. Ici ils sont éduqués.
Pas habitués à piquer la bouffe des autres, ils se sont toujours
débrouillés par eux mêmes, de sorte qu'on ne les voit jamais. Il
restent dans leur jungle et ce n'est pas plus mal ainsi. Jamais ils
ne sont venus lorgner du côté de la tente ou de mes sacs suspendus
aux branches quand je fais la sieste dans le hamac. Ici la cage ne me
servirait à rien. Je l'ai de toute façon laissée à Ao Molae. La
cuisinière en était très contente et est repartie avec. Je veux
bien lui laisser quand je ne suis pas là, mais j'ai peur de la
trouver customisée, arrangée à son goût et ses usages.
Je me
demande si elle n'a pas pensé que je la lui donnais. Je compte bien
la récupérer quand je serai de retour à Ao Molae. Et puis aussi la
prochaine fois que je reviendrai sur Koh Tarutao.
Il y avait déjà trois
jeunes au restaurant, arrivés en vélo. Un gars et deux filles. A 7
heures du matin, il y a des lève tôt ! Ils ont dû partir à
l'aube depuis Ao Pante pour prendre leur petit déjeuner avant de
partir pour la lagune du bout de la plage, sans doute pour espérer
marcher avant qu'il ne fasse trop chaud. C'est marrant car je
pourrais faire la sociologie des visiteurs de Tarutao. Les plus
jeunes, le genre routard à sac à dos des quatre coins du monde,
très souvent une bière à la main, optent pour Ao Pante.
Tout comme
les asiatiques qui ne poussent jamais au delà. Dès qu'on commence à
aller plus loin, le profil change à Ao Molae. Surtout des couples,
des gens dans la trentaine, plus calmes. Et à Ao Son on ne trouve
plus personne à part quelques intrépides et des ermites. On est à
dix kilomètres d'Ao Pante, en pleine jungle, aussi la civilisation
est très loin. Mais la gargote apporte tout ce dont on a besoin.
Elle agit comme un phare où tout le monde transite pour manger avant
de se disséminer ensuite un peu partout. Après tout, de quoi a-t-on
besoin d'autre par ici que de manger et se laver un peu ?
Demandez le programme du
jour ! Contrairement aux trois jeunes, je vais moi aussi aller à
la lagune, mais cet après midi, après une sieste.
La marée y sera
basse et surtout le soleil au meilleur endroit dans le ciel pour
éclairer cet endroit magique. C’est le plus beau coin de Tarutao
alors autant le voir sous son meilleur profil. Les jeunes sont
revenus exténués pour le déjeuner. J'avais envie de leur dire
qu'il fallait y retourner mais ils auraient moyennement apprécié
mon humour. C'est pourtant dommage de faire tout ce déplacement pour
y être à marée haute. Ils n'auront rien vu des immenses bancs de
sable qui ferment la lagune. Hans et Mu sont aussi là pour le
déjeuner, sur le chemin de leur balade vers la lagune.
![]() |
| En version panorama. Géant! |
15 heures. C'est
l'heure ! Je m'extirpe du hamac où de toute façon je commence
à ne plus trop être à l'ombre, la faute à une trouée dans les
branches qui ne descendent pas assez bas au seul endroit où j'ai pu
tendre le hamac entre deux branches. Le ciel est incertain. Il y a un
voile nuageux persistant et quelques nuages gris qui plongent le bout
de la plage dans l'ombre. Est-ce que ça vaut vraiment le coup d'y
aller aujourd'hui ? J'en ai très envie et puis jamais je
n'aurai la mer aussi basse et qui tombe pile en ce moment. Il y a du
vent et les nuages ont l'air de circuler rapidement. Au pire, en
attendant un peu là bas je serai bien en mesure de prendre des
photos entre deux nuages. Sinon, s'il le faut je pourrai toujours y
retourner un autre jour. C'est l'avantage de camper à Ao Son. Allez,
je me lance ! C'est idéal d'y aller en milieu d'après midi. Il
ne fait plus aussi chaud et puis les nuages apportent une ombre bien
agréable. En plus ça tombe bien, ils vont dans le même sens que
moi, aussi c'est comme si j'avais un parasol qui se déplaçait à
mon rythme.
C'est incroyable ce que
la nature a pu dessiner sur cette plage. Quel architecte a bien pu
tracer une ligne si droite ? Non seulement le rivage est
rectiligne car la plage est parfaitement plate mais les arbres
forment un rideau au cordeau. A part marcher droit devant il n'y a
pas grand chose à faire d'autre que de regarder les aigles dans le
ciel ou des crabes affolés qui s'enfuient en zigzags. Sinon on a
l'impression de faire du sur-place. Le bout ne se rapproche jamais.
Les autres années, Stefano et Jean-Pierre avaient habillé un poteau
planté dans le sable à peu près à mi distance en l'affublant d'un
casque de moto et en lui faisant des bras avec des branches. C'était
devenu le bonhomme d'Ao Son.
Mais cette année il ne ressemble plus à
rien, le pauvre a perdu ses bras. Stefano a construit à l'orée de
la jungle un genre de temple bouddhiste avec des plaques de
polystyrène de différentes largeurs superposées comme une pièce
montée au sommet de laquelle trône un Bouddha sauvé des eaux. A
ses pieds, un éléphant. C'est bien fait et drôle.
Je ne suis jamais arrivé
au niveau de la lagune avec une marée si basse. Le coin est
stupéfiant. On a la quintessence de Koh Tarutao. La rivière est
seulement large de cinq mètres, peu profonde, on peut passer de
l'autre côté à pied mais je ne m'y risquerais pas. La mer monte
très vite à cet endroit et tous les bancs de sable se découvrent
et se recouvrent en un instant.
![]() |
| Drôles de concrétions de vers de sable |
Je n'ai jamais vu un tel paysage qui
change aussi vite. Le banc de sable à la sortie de la rivière est
interminable et permet d'observer la plage d'Ao Son sous un nouvel
angle, le banc allant très loin à la perpendiculaire de la plage.
Tout est vierge. Les bancs sont immaculés, c'est d'une beauté à
tomber. Tous les paysages se confondent à ce niveau en une harmonie
parfaite. C'est comme un cirque fermé par les plus hauts sommets de
l'île qui culminent à plus de 700 mètres d'altitude. Ce sont des
dômes dodus et tout verts, d'où la jungle descend jusque vers la
mangrove où serpente la rivière en formant de nombreux bras aux
courbes douces et parfaites. C'est un vrai paradis. Et un paradis du
photographe. Le plus intéressant n’est pas forcément sur la
plage, mais vers la mangrove, la jungle et la montagne. Chaque vue,
chaque angle, chaque détail est unique. J'aime m'appliquer et
peaufiner mes cadrages. Je regarde chaque détail dans le viseur. En
décentrant légèrement l'objectif on obtient souvent un autre
résultat. L'avantage d'un viseur électronique c'est qu'on contrôle
le résultat en temps réel, contrairement à un écran qui souffre
toujours de couleurs et de contrastes pas fidèles et trop flatteurs.
On est dans un endroit de
carte postale, celle qu'on imagine quand on pense à une île vierge
montagneuse et mystérieuse. Mais c’est une carte postale à vivre
et ressentir. Dire que cette île est semblable à ce qu'elle fut
depuis la nuit des temps, telle que Dieu l'a créée. J'espère
qu'elle restera ainsi à jamais et que les visiteurs qui me suivront
pourront toujours profiter de cette expérience. La lagune d'Ao Son
est un endroit en or. Nul doute que des promoteurs mettraient des
milliards sur la table pour construire un resort de luxe sur pilotis.
Je ferais peut être mieux de me taire que de donner des idées. Mais
il faut que les gens comprennent. Il y a des choses qui n'ont pas de
prix, qui ne s’achètent pas. Devant un tel spectacle on ne peut
que rester bouche bée et ravaler ses dollars. C'est un endroit qu'on
ressent au fond de ses tripes et qu'on ne peut pas s'approprier. Il
est ouvert à tous, pour qui veut y venir et ses portes sont ouvertes
24 heures sur 24. Tout le monde y est le bienvenu et sera récompensé
au centuple des efforts fournis pour arriver ici. C'est là où bat
le cœur de Koh Tarutao. Là où toute son énergie se concentre, de
là que partent toutes les bonnes vibrations. Un cœur ne s'achète
pas, tout le monde sait ça...














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