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samedi 4 février 2017

L'amande à l'amende

Ces derniers jours point de blog. La faute à un mal de gorge qui m'a pris le matin de la dernière excursion et que je taisais au début sur un simple coup de chaud/froid. Mais après deux jours à comater dans le hamac sans arriver à déglutir, couvert de mon polaire avec lequel j'ai quitté l'Europe par un degré dehors, et une nuit sans fermer l’œil, je me suis dit qu'il fallait agir. Par miracle, Sarah a dans sa trousse de premier secours un antibiotique d'urgence qui se prend en seulement trois prises journalières et qui traite les angines. Elle a toujours ça où qu'elle aille car elle sait qu'une angine bactérienne à streptocoque peut avoir de graves complications sur le cœur et les reins. Elle m'a vendu sa petite boîte hier, juste le jour où elle partait. 
Une chance que j'en ai parlé ce jour là, je ne savais même pas qu'elle avait ça. Quelle était la probabilité que quelqu'un ait un antibiotique avec lui et qui traite en plus les angines ? Comme elle part elle n'en a plus besoin. Il lui reste à présent peu de jours en Thaïlande et ne pense pas qu'elle tombera malade avant le retour. Elle s'en va pour fuir les travaux. Elle a craqué, elle n'en peut plus. Les sandflies avaient déjà bien entamé son moral. Elle déménage pour Koh Adang, espérant rejoindre de là Koh Rawi. Elle cherche comme moi quelque chose de calme et sauvage. Ça fait drôle de voir partir quelqu'un de notre petite tribu d'aventuriers, la place est vide ensuite, c'est comme s'il manquait quelqu'un à l'appel.
J'ai changé de coin à Ao Jak. C'est peut être lui qui m'a rendu malade. Le timing coïncide. J'y dormais très mal et je trouvais le coin trop humide. J'avais déniché un truc sous les pandanus, infesté de moustiques. En déblayant le sol des vieilles feuilles coupantes, j'avais trouvé en dessous un réseau de petites racines mélangées à des filaments blancs de champignons et posé ma tente dessus. C'est peut être un muguet que j'ai. Si l'antibiotique ne fonctionne pas, faudra envisager peut être cette probabilité. En attendant je me suis mis en terrain plus sec, sous un arbre qui a des feuilles qui ressemblent à celles du lilas, en bien plus grosses. Le hic, c'est qu'il y a une jungle pas très loin et le matin il y a des bagarres de macaques qui éclatent.
Voleur d'ananas!
Sinon la nuit, il y a un chemin de bestioles qui passe juste entre la tente et la jungle et une nuit sur deux, il est emprunté par les vaches sauvages. L'autre nuit elles ont défilé ainsi pendant une bonne demie heure. Ce chemin permet de rejoindre Ao Molae mais il faut passer sous des branches, la voie est un peu obstruée. Aussi je n'ai pas arrêté d'entendre des bruits de feuilles qui craquent. Dès que c'était fini, ça continuait quelques minutes plus tard par le passage d'une nouvelle vache. C'est la ferme des milles femmes par ici ou quoi ? Je ne les vois toujours pas en détail mais de ma tente je peux les apercevoir au clair de lune à travers la moustiquaire. Quand ils passent par là les bœufs ne meuglent pas. Ils doivent le faire quand ils ont trouvé une belle prairie où ils laissent éclater leur joie. 
Sinon, à part ça, à trois mètres de la tente, j'ai fait pipi sur un serpent sans le voir. Un truc de 50 centimètres de long, brun, d'un centimètre de large, qui est allé se mettre à l'abri en glissant sous une bûche à côté. Un abri, son abri ? Il a filé là dessous comme si c'était chez lui. Je n'aime pas trop l'idée d'avoir ma tente à quelques mètres de la tanière d'un serpent. Quand j’arrive à la nuit tombée, on se sait jamais où l'animal peut se trouver. Et comme je ne vois jamais où je pose les pieds...
Akki a trouvé des amandes. Il est tout content d'avoir quelque chose à se mettre sous la dent. Son truc, c'est de se débrouiller le plus par lui même, de pécher et de manger un minimum à la gargote. 
Y en a une ouverte avec la forme de l'amande
On trouve plein de ces amandes un peu partout. Le coin où je dormais avant comporte un des ces arbres. C'est justement celui qui abrite le gecko dont je parlais. On en trouve plein par terre. Je sais qu'elles sont comestibles, d'ailleurs ils en parlent souvent dans l'émission Koh Lanta. Par contre je me suis toujours demandé pourquoi les macaques les dédaignaient, eux qui courent après la moindre calorie cachée au fond d'un dentifrice ! Maintenant je sais. Il n'y a qu'à regarder Akki. Il est à la peine pour essayer de les ouvrir. Sans casse noix il y va comme à l'âge de pierre, en cognant sur un vieux tronc. Faut s'y prendre à maintes reprises, s'essuyer le front et finir au couteau en risquant de s'empaler la main si jamais on vient à ripper. Et tout ça pour quoi ? Pour une amande de la taille d'un pignon de pin parasol ! 
C’est pour ça que les macaques n'en veulent pas. Pas fous, ils savent qu'ils doivent brûler plus de calories pour en ouvrir une qu'ils ne peuvent en gagner. Pas rentable. Circulez, y a rien à se mettre sous la dent !
La journée est belle, elle me redonne de l'élan, l'envie de prendre des photos, de sortir de mon état de larve du hamac. Signe que ça s'arrange sûrement. En plus la barge est partie hier après midi et ne réapparaîtra pas avant lundi en principe. Si l'on pouvait avoir du répit pour deux jours... Je suis content, j'ai réussi à bien saisir la couleur verte de la mer. Je suis allé me balader de l'autre côté de la plage, au niveau des bungalows. La vue sur la baie est très différente, et toujours magnifiée en se positionnant un peu en retrait de la plage, derrière un rideau de verdure qu’on écarte d'une main. Ça fait vue de pirate. Et sans la barge au milieu, Ao Molae retrouve sa sauvagerie naturelle.


Après le déjeuner j'ai rodé autour de la cabane des rangers. Ils sont tranquilles, j'aime bien leur cadre avec leur petit potager devant et leur fil à linge tendu entre deux cocotiers avec la corbeille posée au pied du tronc. Dommage qu'à présent ils doivent composer avec deux camps de travailleurs juste à côté qui ont monté des cabanes avec tôles ondulées et bâches. Et a côté c'est là que le dépôt des gravats atteint des sommets, adossés aux cocotiers, avec une tractopelle en folie juchée en haut du tas comme un coq sur son tas de fumier. J'ai toujours été un peu surpris que les rangers vivent dans une cabane si rustique, quasi sans fenêtre, en tôle ondulée, alors que les bungalows destinés aux touristes sont modernes, en béton et baie vitrée. 
Mais je crois que les standards thaï sont très différentes de ceux des occidentaux. Cela m'a été confirmé plus tard. Pour nous, tu mets les deux types d'habitats côte à côte, tout le monde va choisir le bungalow. Mais pas eux. Et c'est bien comme ça. Ça prouve que la culture occidentale n'a pas encore imprégné les mentalités par ici. Tout le monde vante les bienfaits de la mondialisation. Moi je trouve cela affreux. C'est une dilution des cultures, une perte de repères, tout se retrouve brouillé, noyé dans un bouillon insipide qui ne ressemble plus à rien. Ce qui est bien en revanche, c'est une identité forte et différente dans chaque pays. Il n'y a rien de pire que toutes ces villes occidentales qui sont toutes pareilles, avec les mêmes commerces, les mêmes enseignes, les mêmes fast-foods et qui ne distinguent plus que par ce que le passé a su ériger comme monument.
Il y a quatre jeunes français qui sont arrivés ce soir en kayak et se sont gratifiés d'une bière au coucher du soleil assis dans la mer. Ils ont dormi là pour la nuit, avant de repartir au petit matin. Je les écoutais à la table derrière moi pendant le dîner. Ils arrivent d'Inde, du Laos, du Cambodge, je les entendais parler de Malaisie, Nouvelle Calédonie puis Nouvelle Zélande, sans doute leurs prochaines destinations. Des gars simples qui jouaient aux cartes pour occuper leur soirée. Ça me remet dans l'ambiance de mon tour du monde il y a 5 ans. A cette époque j'étais en Australie. Ça me donne la nostalgie. Je repartirais bien pour un tour. En plus maintenant j'ai tout le temps que je veux... mais plus l'argent. 
En route pour leur tour du monde...
C'est bien aussi d'être toujours dans la découverte, c'est quelque chose de grisant. C'est très différent du voyage contemplatif. J'aime les deux. Par contre il est vrai que de repartir ainsi en cavale, j'aimerais que ce soit avec quelqu'un. C'est très dommage de ne pas partager ça. On en garde des souvenirs inoubliables qui pour ma part sont rangés dans un coin de ma mémoire et ont tendance à s'y faner faute de les ressortir autour d'anecdotes et rigolades. Je les envie un peu sur leur kayak, filant vers de nouvelles destinations et aventures. Leur sillage me laisse rêveur, comme s'il était là pour me dire : et toi, tu ne veux pas laisser de sillage, qu'attends-tu ?

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