Pages

Translate

samedi 11 février 2017

Nuage arc en ciel et pierres de feu

On a une colonie de bonzes qui a monté son camp dans la jungle, en retrait du restaurant, au bord de la rivière, là où sévissent les pythons. Ils sont bien une dizaine à vivre là, un peu en ermite. Ça ne me viendrait pas à l'esprit de m'installer dans ce coin, humide et froid la nuit. La journée ils marchent sur la plage ou bien restent assis sur des rochers à méditer, l'air grave. J'en ai profité pour inspecter leur camp, intrigué. Ils ont des tentes tout ce qu'il y a de plus neuf et moderne, couleur camouflage. Ils ont même un panneau solaire portatif pour recharger leurs téléphones portables. Je les ai vus branchés. Un bonze avec un portable au fond de la jungle c'est un peu surréaliste.
Ils ont des serviettes qui pendent, des restes de feu avec une bouilloire à côté. Le soir ils pêchent à la torche, dans les rochers, pour déloger des crabes. Le reste, ils l'obtiennent au restaurant. Là où il y a un bonze on se doit de leur donner à manger, c’est pour cela qu'il y en a tant ! Ils n'ont pas besoin de travailler, logés et nourris, ils n'ont pas d'autres besoins.
Le matin, à l'heure du petit déjeuner, ils arrivent au restaurant avec de grandes coupelles en métal dans les mains, façon corbeilles de fruits. Certains sont drapés d'ocre, d'autres d'étoffes plus oranges. Sans doute une différence de statut. C’est l'heure de la prière. Les rangers se sont mis en tailleur, par terre, les mains jointes sous le menton, face à l’assemblée.
Le chemin qui mène à leur campement
Le bonze en chef raconte des trucs les yeux fermés pendant que d'autre répètent d'une voix grave, douce et basse. Un moment très fort qui m'est donné de vivre, juste en face de moi pendant que j'écris ces lignes. J'ai l'impression d'être un intrus, je bouge le moins possible et évite de taper sur le clavier comme un forcené. L'office, qui dure une dizaine de minutes, se conclut par des chants que j'ai enregistrés à leur insu. J'ai mis la webcam puis j'en ai extrait la bande son. Malin. Je ne pouvais pas sortir l'appareil photo et me mettre à filmer, ça ne sa fait pas, ce ne sont pas des bêtes de foires et je ne filme pas quelque chose de si spirituel qui revêt une grande importance dans leurs coutumes. Une fois la prière terminée, les rangers ont rempli leurs coupelles de riz. C'était donc ça. Je pensais que c'était pour une offrande, en fait c'est juste leur caddie !


La nuit dernière j'ai eu un petit criquet qui n'a eu de cesse de me sauter dessus. Dès que j'allumais pour voir ce que c'était, il n'y avait plus rien, tapi dans un coin ou sous un sac et attendant que je ne bouge plus et commence à m'endormir avant de recommencer son petit jeu. Ce n'est qu'au petit jour que j'ai compris de quoi il retournait ; je te l'ai expulsé en le mettant dans mon short avant de le secouer dehors pour qu'il aille sauter ailleurs.
A la gargote ils n'ont pas de grande bouteille d'eau. Juste des petites. C'est insuffisant pour tenir la journée et pas très écolo de multiplier les contenants en plastique avec tout ce que rejette déjà la mer. Stefan m'a dit que je n'avais pas à m'enquérir de flotte.
La gargote au bord de la rivière
Depuis qu'ils sont sur Tarutao – soit un sacré bout de temps car ils sont arrivés dix jours après moi – ils boivent l'eau du robinet. Bon, c’est vrai qu'elle ne doit pas être très polluée. Elle est captée de la cascade de Lu Du, juste plus haut. On voit un vilain tuyau bleu qui courre tout le long de la rivière. Mais je crains un peu qu'elle ne renferme des protozoaires ou autres parasites. Les rangers ont un filtre pour la rendre plus pure mais le dispositif n'est que pour alimenter leur case. Je m'y suis quand même mis. Elle a bon goût. Enfin, un goût d'eau, quoi. Aucun désordre gastrique à déplorer. Il faut juste faire couler l'eau avant car au début elle sort bouillante.
Les toilettes sont tout ce qu'il y a de plus basique et ont un défaut de conception. Il n'y a aucun débit à la douche, ça tombe au goutte à goutte.
C’est un vrai supplice. Par contre un robinet au niveau du sol a un bon débit. Va comprendre. Sans doute que la douche est trop haute pour que l'eau puisse y couler. Pour arranger la chose ils ont construit les sanitaires sur une hauteur. C'est donc « bucket shower ». A l'indienne. Le robinet coule dans une grande barrique où surnage un petit baquet muni d'un manche. On pioche dans la barrique et on s'asperge avec à coups de grands splashs. Ça mouille bien. On en met partout, il vaut mieux mettre toutes ses affaires en dehors de la douche. C'est la douche à l'ancienne quand l'eau courante n'existait pas. Remarque ça fait bien l'affaire et la contenance de la barrique a de quoi tenir deux douches. L'avantage du système c'est que l'eau est à température ambiante. Par contre les ablutions terminées, il faut bien penser à remplir la barrique en pensant aux suivants.
Pour les toilettes c'est tout aussi rustique. La Turquie a exporté ce qu'elle sait faire de mieux : ses chiottes ! Je déteste le truc. On a deux pieds posés sur un rebord étroit en porcelaine, on a l'air d'une poule en train de pondre et y a rien pour se tenir. On a l'impression qu'on va perdre l'équilibre et se rattraper là où il ne faut pas. Je préfère encore être en pleine nature où il y a tout loisir à se tenir à une branche ou bien muni d'un bâton pour mieux se caler. Pour la vidange, c'est aussi avec la gamelle. La barrique est juste incorporée aux toilettes. C’est un bac en béton qui fait le bonheur des moustiques. Pour le nettoyage, c'est à la douchette. Je trouve le système très bien par contre. Je suis fan du concept et en installerai probablement une dans mon prochain logement. Adieu papier toilette qui râpe et nettoie mal. Un coup de jet bien positionné c'est quand même plus hygiénique. Bon, j'ai de ces sujets de discussion...
L'équipe du restaurant a changé. La sourde et la petite vielle ont été remisées à Ao Pante. Elles ne sont plus en service. Mais on peut toujours aller manger chez elles dans leurs quartiers. Car c'étaient les meilleures cuisinières de Tarutao. Les nouvelles ne sont pas mal non plus. Le seul problème est qu’elles ne parlent rien d'anglais. Tout juste elles comprennent « chicken », on a dû leur apprendre au moins ça. Quand je commande je montre donc toujours la carte avec la photo. Malgré ça je me retrouve souvent avec tout autre chose, par exemple un poulet sauce aigre douce là où j'avais demandé un poulet aux noix de cajou. Mais ce n'est pas très grave, tous les plats sont bons. On peut aussi demander des extras.
Dana ne s'en prive pas. Elle fait une cure de tomates, même au petit déjeuner. Ce sont des petites tomates qui sont arrivées spécialement pour elle. Et pas qu'un peu : 5 kilos ! Tout ça pour 150 bahts soit 4 euros.
Les anciennes cuisinières d'Ao Son avaient deux chiens, pas forcément toujours calmes, ce qui ne m'incitait pas à vouloir dormir dans le coin. Mais à présent ils sont partis avec elles. Ou presque. Car ils ont la nostalgie. Ils font des kilomètres pour venir passer la journée à Ao Molae. Je les ai même vu passer dans l'après midi en train de se diriger vers la lagune où j'étais hier. Elle doit leur manquer. Sinon pourquoi ils feraient une quinzaine de kilomètres et autant au retour pour rien?
Je me suis toujours demandé si les animaux savaient apprécier les paysages. Apparemment. Il n'y a qu'à les voir déprimer dans les zoos. Et mettez un chien sur une plage, tout de suite il devient fou, comme un gamin qu'on met en maillot de bain.
Je suis arrivé le 11 le mois dernier. C'est mon premier « moisiversaire » en quelque sorte, déjà plus de la moitié du séjour. Ça file à toute allure. Déjà, pour la première fois, je n'ai pas le désagrément de devoir quitter Tarutao pour me rendre en Malaisie faire un visa run. Je suis tellement bien ici que je n'ai guère envie de partir. Dana et Stefan c’est pareil. Quand je leur demande combien de temps ils comptent rester, ils répondent « On sait pas » ! Je pense qu'ils sont cuits comme moi et vont rester là.
Leur gosse est foutu. Sachant que les souvenirs les plus forts sont acquis pendant l'enfance, quand je le vois le matin courir pieds nus en chantonnant et en défiant les fourmis rouges, je me dis qu'il est très heureux. Il gardera le souvenir de Koh Tarutao et des voyages à jamais dans son cœur. Après ça, je le vois mal en costard derrière un écran sur un open space où tout le monde est agglutiné, encombré de dossiers, de mobilier gris-noir et de collègues zombies à la mine déconfite. Il aura toujours une petite voix qui l'appellera et l'invitera à tout lâcher, de vivre sa vie au grand air, de retrouver son innocence et sa joie de gamin. Pour moi aussi le départ sera rude. Mais une chose est sûre, j'en ai pris la décision hier à la lagune, je reviendrai l'an prochain. Inutile de changer mes bahts restants, ils resserviront ! Peut être même que j'achèterai mon billet dès mon retour, comme pour garder le contact avec Koh Tarutao. C'est impossible de faire mon blasé, on a toujours l'impression de découvrir l'île pour la première fois.
En plus il se passe toujours quelque chose de nouveau. Avez-vous déjà vu un nuage aux couleurs de l'arc en ciel ? Pour moi c'est la première fois. C'était le seul à être ainsi. Pourquoi ce nuage et pas tous les autres ? Je pensais que ça n'arrivait que sur l’Île aux Enfants avec Casimir en maître de cérémonie. Et les couchers de soleil, parlons-en ! C'est un jeu d'ombres chinoises, de couleurs et de reflets. C'est ainsi que j'ai découvert par hasard que le coucher de soleil éclairait les pierres de la rivière d'un orange incandescent. Le résultat est féerique. Tout comme la surface de l'eau qui prend les teintes du ciel tel un miroir de feu. La lune fait aussi des facéties. Lorsqu'elle surgit au dessus de la jungle, elle apparaît déformée, comme sil elle pendouillait du bas. C'est pleine lune mais elle n'est pas ronde. Tout est mystérieux et transcendé sur cette île ensorcelante.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...