J'aime quand il n'y a pas
de programme. Après m'être perdu la veille au nord de Djemaa
el-Fna, place au sud. Le gérant qui me reconnaît et m'appelle de
mon prénom m'a conseillé de visiter les palais. Je vais suivre son
conseil. Ça me changera des souks d'hier. Après les trucs un peu
miteux, place aux trucs princiers ! Il a dû pleuvoir des cordes
dans la nuit car en montant sur la terrasse pour le petit déjeuner
ce matin, les tables n'étaient pas dressées, la préposée au
service étant à quatre pattes avec un seau en train d'éponger les
flaques. C'est beau un toit terrasse mais dans ces contrées où la
pluie ne doit pas tomber souvent, ils n'ont rien prévu pour
l'évacuation.
Ça fait donc piscine. Les banquettes épaisses ont
été retirées et placées sur leur flanc pour les faire sécher.
Les tentures sont comme une serpillière. C'est la cata. Du coup tout
a l'air en chantier. Et il flotte un parfum de chien mouillé. La
pluie a bien rafraîchi l'atmosphère et on a perdu au moins dix
degrés dans la nuit. Il fait même limite frais. Après tout, pour
se balader en ville, on ne pouvait tomber mieux. Et c'est une chance
que ça arrive maintenant et pas quand je serai dans les montagnes de
l'Atlas.
Le premier palais le plus
proche est celui de la Bahia. Je l'ai trouvé du premier coup, sans
tournicoter, plan en mains. Ça change d'hier !
Le palais a été
commencé en 1860 par un vizir et a nécessité 14 ans de travaux.
Puis il a été embelli à la fin des années 1800 par un autre
vizir. La Bahia signifie « la splendide » car le palais
est entièrement décoré du sol au plafond. Il couvre 8 hectares et
« seules » 150 pièces sont ouvertes au public. C'est un
vrai dédale où l'on pourrait se perdre si le sens de la visite
n'était pas fléché. On passe de cours à des jardin fleuris,
plantés de bananiers et ornés de fontaines. Mais pourquoi avoir
fait autant de pièces ? La réponse est simple, le vizir avait
4 femmes et 24 concubines. Ça fait du monde à loger. Sans compter
les gosses dont personne ne parle.
Il avait aussi une favorite,
placée dans l'aile la plus splendide, avec des paravents en soie,
des vitraux, de délicates marqueteries et de plafonds peints de
bouquets de rose. Je n'ose imaginer les scènes de ménage et de
jalousie qui ont dû se dérouler là dedans. D'ailleurs, dès la
mort du vizir le mobilier fut pillé par les veuves et ex-concubines
qui dégagèrent en laissant un palais vide. Il est depuis resté en
l'état et on passe de pièce en pièce sans savoir quel en était
l'usage. Le palais attire beaucoup de visiteurs. Avec les groupes et
leur guide, on a tôt fait de se rentrer dedans dans le coin d'une
pièce. Pour les photos c'est mission impossible.
Vous aurez toujours
quelqu'un pour faire tâche et jurer dans ce décor. Si vous attendez
comme moi qu'un groupe dégage, vous en aurez deux autres à la place
en suivant. Il n'y a donc rien à en tirer et il faut faire avec ce
qu'on a. Ce qui est un peu dommage et gâche le plaisir de la visite.
Pas très loin du palais
de la Bahia se trouve le palais el-Badi auquel on accède en
traversant la place des Ferblantiers où l'on essaiera de vous vendre
tout un tas de choses inutiles. Les vendeurs de rue connaissent le
circuit des touristes et vous attendent. A côté de sympathiques
stands d'épices, vous trouverez des femmes avec plein de bracelets
dans les bras qu'elles vous laisseront dans la main. « Celui là
est gratuit, c'est gratuit, garde-le ».
Malheur à vous si vous
acceptez le « cadeau ». Cela voudrait dire que la vente
est conclue. Car ce qu'elle oublie de vous dire c'est que le bracelet
est gratuit... si vous lui en achetez deux autres ! C'est un peu
le cadeau empoisonné. Pas dupe, dès qu'elle me le donnait, je lui
rendais aussi sec mais elle n'en voulait pas « non non,
gratuit, gratuit », jusqu'à ce qu'il tombe par terre près
d'une bouche de caniveau. Tout de suite sa main fermée s'est
rouverte pour le prendre et j'en ai profité pour tracer.
Le palais el-Badi,
considéré comme l'un des must par mon guide, ne paye pas vraiment
de mine vu de l'extérieur et le descriptif qui en est donné ne
donne pas franchement envie.
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| Djemaa el-Fna |
Ce palais date du XVIe siècle et le
sultan qui le fit construire vu les choses en grand, en le pavant
d'or, de turquoise et de cristal. Son bouffon ironisa alors :
« Cela fera une ruine splendide ». La suite de l'histoire
lui donna raison car le palais fut pillé. Il ne reste désormais
plus qu'une cour déserte et des remparts en pisé d'où l'on peut
contempler Marrakech ainsi qu'une pièce où est exposée la chaire
de la mosquée de la Koutoubia, le minbar, toute en bois de cèdre
sculpté et incrusté de calligraphies en or et en argent. Sa photo
trône à l'entrée et montre un bout d'escalier dans une pièce
vide. Dans ces conditions j'ai préféré tourner les talons et
garder mes sous pour la visite d'un jardin que je réserve pour cet
après midi et qui vaut parait-il le détour.
Ça tombe bien, la
nature me manque dans ce Marrakech tout en souk. Et puis pour la vue
de la ville depuis là haut, j'en ai une bien plus belle depuis les
terrasses des restaurants de la place Djemaa el-Fna. Justement, alors
que j'y retournais, un vieux m'a fait arrêter car il n'avait pas
l'air méchant. Il avait l'air de plus vouloir parler que de vouloir
me vendre quelque chose. « Bonjour, d’où es-tu ?
Parle-moi je ne suis pas un cannibale ». Erreur ! Il
cachait dans son dos un miroir qu'il me tendit pour que je m'y admire
et veuille le suivre dans sa boutique où il en avait plein d'autres.
« Regarde le bord, que vois-tu ? ». Michelin !
Eh oui ce qui ressemblait à un cadre en bois d'ébène sculpté
n'est qu'un miroir sur lequel on a collé tout autour un vieux pneu
dont la surface fait le relief.
«Rien ne se crée, rien ne se perd,
tout se transforme mon ami ! » Devant le peu
d'enthousiasme que je manifestais, il m'a sorti une carte de dessous
sa tunique pour me vanter les mérites d'un spa qui fait des
gommages, à deux pas de là, vers là où je vais. « Viens je
t'y emmène ». C'était mal barré. Je lui ai sorti un
ingénieux « Je passe à mon hôtel là, plus tard peut être ».
Et là, le bonhomme s'est évanoui comme par enchantement, happé par
la foule du souk. Arrivé à l'hôtel, surprise ! Dans la salle
de bain, le miroir qui pend au mur est lui aussi en véritable pneu.
Mais celui ci n'a pas de marque. Ça fait plus stylé...
Dans la rue qui mène à
la place, il y a toujours une faune digne d'une cour des miracles.
Des femmes par terre avec des gosses dans les bras, sans dignité,
qui passeraient pour des roms partout ailleurs. Des types vous
hèlent : « Eh, t'as rien à troquer ? ». Si,
mon appareil photo, mais je le garde précieusement. Il y aussi des
étals de vendeurs à la sauvette, qui exposent leur marchandise à
même la charrette, prêts à déguerpir. Il y en avait un qui
vendait du raisin. C'est la saison, il y a plein de ces vendeurs
aussi le long des routes. Mais ici il ne fait pas recette, les gens
achètent des babouches, pas des raisins. Alors, en attendant, il les
grignote, grain après grain, exposant des grappes dont il ne reste
plus que le squelette.
A ce rythme, il va bouffer toute sa
marchandise ! Dans les kiosques à journaux ils ont plein de
quotidiens arabes illisibles, sauf une spécialité écrite en
français. C'est le Canard Libéré. Parodie du Canard Enchaîné, ou
même quotidien décliné en version marocaine ? Après tout ici
Auchan s'appelle bien Acima. Le journal qui reprend le même logo est
plein de titres d'affaires auxquelles on ne comprend rien. J'hésite
à l'acheter, plus pour le fun qu'autre chose.
Après le déjeuner, je
suis parti vers le jardin Majorelle après avoir bien étudié le
plan. Car pour s'y rendre il faut traverser toute la médina pour
aller dans la ville nouvelle. Pas question donc de se perdre.
J'ai
repéré les artères principales, des avenues larges d'une seule
charrette. Il y en a une qui se prend de la place, traversant un souk
couvert sous des canisses et rempli de stands de lampes d'Aladin, de
tapis, draperies et autres T-shirts. Sans compter les fameux plats de
tajine en terre cuite, peints et vernis de toutes les couleurs qu'on
veut. Je ne me suis pas perdu, tout juste égaré autour de la place
ben Youssef où je devais bifurquer subtilement. Mais j'ai su me
remettre en selle rapidement. Il y a progrès.
Le jardin Majorelle est
un petit havre de paix dans cette ville surpeuplée de 1,6 millions
d'habitants. Il n'est pas bien grand et ressemble plus à un jardin
japonais.
Mais il a le mérite d'exister car on ne peut pas dire que
les maisons au Maroc brillent par leurs fleurs. Les habitants leur
préfère les immondices. Ce jardin est l’œuvre de Jacques
Majorelle, un peintre français né en 1886 qui vint à Marrakech en
1919 où il acheta un bout de terrain en 1924 pour le transformer en
jardin qu'il ouvra au public en 1947. Il y collectionna des plantes
du monde entier. On y trouve des bougainvillées, des cactus, des
bambous, des fontaines, des petits bassins remplis de nénuphars et
de poissons rouges. Le jardin fut ensuite racheté par Yves
Saint-Laurent en 1980 où ses cendres ont été dispersées en 2008.
Il y a un lieu de recueillement, derrière des bambous, avec un
mémorial, une sorte de colonne et des bancs tout autour où des gens
s’essuient les yeux derrière leurs lunettes. Ce que j'ai préféré
dans le parc ce sont les cactus, tous superbes, que les gens
commentent en s'émerveillant : « J'ai les mêmes à la
maison mais ils sont moins beaux. Ici ils sont d'une beauté et d'une
vigueur incroyables. Faut dire que le climat leur va mieux que celui
de Normandie ».
Hier soir j'étais sorti
dîner sans mon appareil photo pour ne pas tenter le diable. Chose
que j'ai bien regretté. Car la place Djemaa el-Fna est plus
intéressante la nuit que le jour, avec tous ses stands de
restauration en plein air.
Il s'élève dans les airs de larges
colonnes de fumée des grills de brochettes et merguez qui
envahissent toute la place en la plongeant dans une brume mystérieuse
avec les tours des minarets éclairées tout autour et les
innombrables appels à la prière scandés par les muezzins. Ça fait
une ambiance des mille et une nuits. Et depuis la terrasse du toit
des restaurants, c'est encore mieux. On surplombe tout et on peut
jouer au paparazzi à cœur joie. Dans ces conditions, je n'ai pas
trop fait attention à ce qui était dans l'assiette, bien calé
contre la rambarde où j'avais posé mon appareil photo, plus occupé
à regarder à travers le viseur.















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