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dimanche 21 septembre 2014

Palais et jardins marrakchis

J'aime quand il n'y a pas de programme. Après m'être perdu la veille au nord de Djemaa el-Fna, place au sud. Le gérant qui me reconnaît et m'appelle de mon prénom m'a conseillé de visiter les palais. Je vais suivre son conseil. Ça me changera des souks d'hier. Après les trucs un peu miteux, place aux trucs princiers ! Il a dû pleuvoir des cordes dans la nuit car en montant sur la terrasse pour le petit déjeuner ce matin, les tables n'étaient pas dressées, la préposée au service étant à quatre pattes avec un seau en train d'éponger les flaques. C'est beau un toit terrasse mais dans ces contrées où la pluie ne doit pas tomber souvent, ils n'ont rien prévu pour l'évacuation. 
Ça fait donc piscine. Les banquettes épaisses ont été retirées et placées sur leur flanc pour les faire sécher. Les tentures sont comme une serpillière. C'est la cata. Du coup tout a l'air en chantier. Et il flotte un parfum de chien mouillé. La pluie a bien rafraîchi l'atmosphère et on a perdu au moins dix degrés dans la nuit. Il fait même limite frais. Après tout, pour se balader en ville, on ne pouvait tomber mieux. Et c'est une chance que ça arrive maintenant et pas quand je serai dans les montagnes de l'Atlas.
Le premier palais le plus proche est celui de la Bahia. Je l'ai trouvé du premier coup, sans tournicoter, plan en mains. Ça change d'hier ! 
Le palais a été commencé en 1860 par un vizir et a nécessité 14 ans de travaux. Puis il a été embelli à la fin des années 1800 par un autre vizir. La Bahia signifie « la splendide » car le palais est entièrement décoré du sol au plafond. Il couvre 8 hectares et « seules » 150 pièces sont ouvertes au public. C'est un vrai dédale où l'on pourrait se perdre si le sens de la visite n'était pas fléché. On passe de cours à des jardin fleuris, plantés de bananiers et ornés de fontaines. Mais pourquoi avoir fait autant de pièces ? La réponse est simple, le vizir avait 4 femmes et 24 concubines. Ça fait du monde à loger. Sans compter les gosses dont personne ne parle. 
Il avait aussi une favorite, placée dans l'aile la plus splendide, avec des paravents en soie, des vitraux, de délicates marqueteries et de plafonds peints de bouquets de rose. Je n'ose imaginer les scènes de ménage et de jalousie qui ont dû se dérouler là dedans. D'ailleurs, dès la mort du vizir le mobilier fut pillé par les veuves et ex-concubines qui dégagèrent en laissant un palais vide. Il est depuis resté en l'état et on passe de pièce en pièce sans savoir quel en était l'usage. Le palais attire beaucoup de visiteurs. Avec les groupes et leur guide, on a tôt fait de se rentrer dedans dans le coin d'une pièce. Pour les photos c'est mission impossible. 
Vous aurez toujours quelqu'un pour faire tâche et jurer dans ce décor. Si vous attendez comme moi qu'un groupe dégage, vous en aurez deux autres à la place en suivant. Il n'y a donc rien à en tirer et il faut faire avec ce qu'on a. Ce qui est un peu dommage et gâche le plaisir de la visite.
Pas très loin du palais de la Bahia se trouve le palais el-Badi auquel on accède en traversant la place des Ferblantiers où l'on essaiera de vous vendre tout un tas de choses inutiles. Les vendeurs de rue connaissent le circuit des touristes et vous attendent. A côté de sympathiques stands d'épices, vous trouverez des femmes avec plein de bracelets dans les bras qu'elles vous laisseront dans la main. « Celui là est gratuit, c'est gratuit, garde-le ». 
Malheur à vous si vous acceptez le « cadeau ». Cela voudrait dire que la vente est conclue. Car ce qu'elle oublie de vous dire c'est que le bracelet est gratuit... si vous lui en achetez deux autres ! C'est un peu le cadeau empoisonné. Pas dupe, dès qu'elle me le donnait, je lui rendais aussi sec mais elle n'en voulait pas « non non, gratuit, gratuit », jusqu'à ce qu'il tombe par terre près d'une bouche de caniveau. Tout de suite sa main fermée s'est rouverte pour le prendre et j'en ai profité pour tracer.
Le palais el-Badi, considéré comme l'un des must par mon guide, ne paye pas vraiment de mine vu de l'extérieur et le descriptif qui en est donné ne donne pas franchement envie. 
Djemaa el-Fna
Ce palais date du XVIe siècle et le sultan qui le fit construire vu les choses en grand, en le pavant d'or, de turquoise et de cristal. Son bouffon ironisa alors : « Cela fera une ruine splendide ». La suite de l'histoire lui donna raison car le palais fut pillé. Il ne reste désormais plus qu'une cour déserte et des remparts en pisé d'où l'on peut contempler Marrakech ainsi qu'une pièce où est exposée la chaire de la mosquée de la Koutoubia, le minbar, toute en bois de cèdre sculpté et incrusté de calligraphies en or et en argent. Sa photo trône à l'entrée et montre un bout d'escalier dans une pièce vide. Dans ces conditions j'ai préféré tourner les talons et garder mes sous pour la visite d'un jardin que je réserve pour cet après midi et qui vaut parait-il le détour. 
Ça tombe bien, la nature me manque dans ce Marrakech tout en souk. Et puis pour la vue de la ville depuis là haut, j'en ai une bien plus belle depuis les terrasses des restaurants de la place Djemaa el-Fna. Justement, alors que j'y retournais, un vieux m'a fait arrêter car il n'avait pas l'air méchant. Il avait l'air de plus vouloir parler que de vouloir me vendre quelque chose. « Bonjour, d’où es-tu ? Parle-moi je ne suis pas un cannibale ». Erreur ! Il cachait dans son dos un miroir qu'il me tendit pour que je m'y admire et veuille le suivre dans sa boutique où il en avait plein d'autres. « Regarde le bord, que vois-tu ? ». Michelin ! Eh oui ce qui ressemblait à un cadre en bois d'ébène sculpté n'est qu'un miroir sur lequel on a collé tout autour un vieux pneu dont la surface fait le relief. 
«Rien ne se crée, rien ne se perd, tout se transforme mon ami ! » Devant le peu d'enthousiasme que je manifestais, il m'a sorti une carte de dessous sa tunique pour me vanter les mérites d'un spa qui fait des gommages, à deux pas de là, vers là où je vais. « Viens je t'y emmène ». C'était mal barré. Je lui ai sorti un ingénieux « Je passe à mon hôtel là, plus tard peut être ». Et là, le bonhomme s'est évanoui comme par enchantement, happé par la foule du souk. Arrivé à l'hôtel, surprise ! Dans la salle de bain, le miroir qui pend au mur est lui aussi en véritable pneu. Mais celui ci n'a pas de marque. Ça fait plus stylé...
Dans la rue qui mène à la place, il y a toujours une faune digne d'une cour des miracles. Des femmes par terre avec des gosses dans les bras, sans dignité, qui passeraient pour des roms partout ailleurs. Des types vous hèlent : « Eh, t'as rien à troquer ? ». Si, mon appareil photo, mais je le garde précieusement. Il y aussi des étals de vendeurs à la sauvette, qui exposent leur marchandise à même la charrette, prêts à déguerpir. Il y en avait un qui vendait du raisin. C'est la saison, il y a plein de ces vendeurs aussi le long des routes. Mais ici il ne fait pas recette, les gens achètent des babouches, pas des raisins. Alors, en attendant, il les grignote, grain après grain, exposant des grappes dont il ne reste plus que le squelette. 
A ce rythme, il va bouffer toute sa marchandise ! Dans les kiosques à journaux ils ont plein de quotidiens arabes illisibles, sauf une spécialité écrite en français. C'est le Canard Libéré. Parodie du Canard Enchaîné, ou même quotidien décliné en version marocaine ? Après tout ici Auchan s'appelle bien Acima. Le journal qui reprend le même logo est plein de titres d'affaires auxquelles on ne comprend rien. J'hésite à l'acheter, plus pour le fun qu'autre chose.
Après le déjeuner, je suis parti vers le jardin Majorelle après avoir bien étudié le plan. Car pour s'y rendre il faut traverser toute la médina pour aller dans la ville nouvelle. Pas question donc de se perdre. 
J'ai repéré les artères principales, des avenues larges d'une seule charrette. Il y en a une qui se prend de la place, traversant un souk couvert sous des canisses et rempli de stands de lampes d'Aladin, de tapis, draperies et autres T-shirts. Sans compter les fameux plats de tajine en terre cuite, peints et vernis de toutes les couleurs qu'on veut. Je ne me suis pas perdu, tout juste égaré autour de la place ben Youssef où je devais bifurquer subtilement. Mais j'ai su me remettre en selle rapidement. Il y a progrès.
Le jardin Majorelle est un petit havre de paix dans cette ville surpeuplée de 1,6 millions d'habitants. Il n'est pas bien grand et ressemble plus à un jardin japonais. 
Mais il a le mérite d'exister car on ne peut pas dire que les maisons au Maroc brillent par leurs fleurs. Les habitants leur préfère les immondices. Ce jardin est l’œuvre de Jacques Majorelle, un peintre français né en 1886 qui vint à Marrakech en 1919 où il acheta un bout de terrain en 1924 pour le transformer en jardin qu'il ouvra au public en 1947. Il y collectionna des plantes du monde entier. On y trouve des bougainvillées, des cactus, des bambous, des fontaines, des petits bassins remplis de nénuphars et de poissons rouges. Le jardin fut ensuite racheté par Yves Saint-Laurent en 1980 où ses cendres ont été dispersées en 2008. 
Il y a un lieu de recueillement, derrière des bambous, avec un mémorial, une sorte de colonne et des bancs tout autour où des gens s’essuient les yeux derrière leurs lunettes. Ce que j'ai préféré dans le parc ce sont les cactus, tous superbes, que les gens commentent en s'émerveillant : « J'ai les mêmes à la maison mais ils sont moins beaux. Ici ils sont d'une beauté et d'une vigueur incroyables. Faut dire que le climat leur va mieux que celui de Normandie ».
Hier soir j'étais sorti dîner sans mon appareil photo pour ne pas tenter le diable. Chose que j'ai bien regretté. Car la place Djemaa el-Fna est plus intéressante la nuit que le jour, avec tous ses stands de restauration en plein air. 
Il s'élève dans les airs de larges colonnes de fumée des grills de brochettes et merguez qui envahissent toute la place en la plongeant dans une brume mystérieuse avec les tours des minarets éclairées tout autour et les innombrables appels à la prière scandés par les muezzins. Ça fait une ambiance des mille et une nuits. Et depuis la terrasse du toit des restaurants, c'est encore mieux. On surplombe tout et on peut jouer au paparazzi à cœur joie. Dans ces conditions, je n'ai pas trop fait attention à ce qui était dans l'assiette, bien calé contre la rambarde où j'avais posé mon appareil photo, plus occupé à regarder à travers le viseur.

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