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samedi 2 novembre 2013

Premières pluies sur Noah Bay


Du jamais vu en pays tropical que je ne n'avais pas ébruité plus tôt de peur de porter la poisse : depuis que je suis en Australie il n'a pas plu une goutte. Là où mon tour du monde du Pacifique m'avait un peu miné le moral par des pluies trop fréquentes, devenant stressé chaque fois que je réservais une excursion à savoir s'il ferait beau ou non pour la sortie, ici c'est « no worries » comme les australiens ont coutume de dire à chaque phrase. Tous les matins c'est le même temps, ça repose, il n'y a pas à consulter la météo et à se dire : « il faut que j'arrive là avant telle date sinon après il pleut ». Ça me permet d'avancer à mon rythme. Enfin, tout ça je devrais en parler au passé car aujourd'hui la pluie s'est invitée elle aussi à Cape Tribulation. 
Je l'accueille sans grommeler, content pour la végétation qui souffrait depuis trop longtemps. Quant à moi j'ai juste à prendre mon mal en patience. Coincé dans la voiture pendant des heures, j'ai eu tout loisir de compulser le guide de voyage. Je suis devenu incollable sur la région. Ça m'a permis aussi d'observer la faune qui était à la fête ; comme cette poule de la jungle, noire, qui avançait en transe en fouillant sous les feuilles mortes, picorant frénétiquement quelques insectes remontés à la surface, humidité oblige. D'ailleurs je devrais en faire autant car la voiture s'est vite transformée en hammam. Sous la pluie, impossible d’entrebâiller une portière ou même de baisser un peu une vitre. C'est mal étudié, ils devraient avoir conçu les voitures pour permettre de faire circuler au moins un filet d'air. 
Les taons sont encore plus nombreux. C’est un vrai fléau dans le Queensland. Le summum c'était lors du camping à Henrietta Creek. J'étais obligé d'en tuer à la pelle. Heureusement ils étaient complètement hébétés, se posant prêt à piquer sans se sauver si j'approchais une arme fatale, trop contents qu'ils étaient d'avoir trouvé un truc à piquer. Le sol autour des tables à pique nique était vite devenu un cimetière à taons. Une petite claque et paf, ils passaient de vie à trépas tout de suite sans même avoir eu le temps de remuer une patte. Foudroyés nets même si je m'y prenais mal. Ce n’est pas comme ces saloperies de petits taons plats dans les Landes qu'on peut cogner des heures sans qu'ils lâchent prise, revenant à la charge tout le temps. 
Au camp, un autre campeur n'avait pas eu la même patience que moi, s'enfermant dans sa voiture pour lire. Pour ma part j'étais devenu un bourreau à taons, m’éclatant une veine du pouce à force de cogner sauvagement.
En autres charmantes bestioles il y a aussi ce que les antillais appellent des yin-yin. Ce sont des petites mouches, on pourrait même dire des moucherons, que je reconnais entre mille. La tête est blanche alors que l'arrière est noir. Elles sont si petites qu'on ne les voit pas. En général on les sent. Leur lieu de prédilection ce sont les cheveux. Rien ne les chasse. Comme elles sont petites on ne les voit pas arriver. Elles laissent ensuite sur la peau une tache rouge. Je crois que c'est ça que les anglais appellent les sand flies. 
Il y a une seule solution pour en être épargné : le sprays anti-moustique. Ça marche aussi très bien avec ces pestes. Pour finir le tableau des nuisibles, j'avais déjà parlé des sangsues. Paraît-il qu'il y a aussi des tiques très dangereuses, vecteurs de graves maladies. Par chance je n'en ai pas vu une seule. Pourtant en culotte courte et tongs toute la journée, marchant partout et n'ayant de cesse de frôler toutes sortes de plantes, je devrais en être couvert.
Ah j'oubliais : les méduses ! A force de voir des panneaux et des bouteilles de vinaigre le long de toutes les plages alors que j'en ai jamais vraiment vu dans l'eau sauf une fois à Whitehaven, je commençais à me demander si tout cela n'était pas une légende. Entre deux averses, las de rester dans la voiture, je suis allé faire un tour sur la plage. 
J'ai vu une méduse échouée, un truc minuscule avec des filaments bleutés. C'est ça qu'ils redoutent tant par ici, au point de ne jamais voir quiconque dans l'eau autrement que couvert de combinaisons intégrales alors que l'eau est si chaude ?
D'habitude quand il pleut mon appareil photo se repose; eh bien là, pas du tout ! Malgré le temps affreux, le paysage arrive à être beau. Ça fait même plus sauvage, du style naufragé qui parvient sur une plage salvatrice après avoir dérivé sur un rondin pendant des jours suite au naufrage de son navire au cours d'une violente tempête. La plage de Noah – là où se situe le camp – donne à une extrémité sur l'embouchure de Noah Creek. L'endroit est superbe, avec cette rivière qui vient à la rencontre de l'océan, bordée de jungle et de montagnes dans les nuages. 
Alors qu'il est écrit partout qu'il faut éviter la proximité de tous les cours d'eau, principalement les embouchures où se plaisent les crocodiles d'estuaires, je suis là à prendre des photos, regardant malgré tout autour de moi avant de regarder par le viseur de l'appareil. Je n'ai pas vu un crocodile. C'est bien dommage. Il paraît que si on les laisse tranquilles et à distance ils n'attaquent pas. Je ne connais pas les mœurs de ces bestioles. Que font-elles en cas de pluie ? Elles vont au cinéma ? Ou sortent-elles de leurs cours d'eau pour s'aventurer sur la terre ferme ? A Cape Tribulation, comme ailleurs en Australie, il existe deux types de crocodiles : ceux qui aiment l'eau douce et ceux qui la préfère salée. Ce sont ces derniers, ceux des estuaires qui sont les plus dangereux, encore faudrait-il en voir...
Avec l'accalmie qui est arrivée, je ne suis pas le seul sorti de sa voiture. Les autres campeurs en ont fait autant, heureux de pouvoir se dégourdir les jambes. J'ai rencontré deux jeunes, un français et un allemand. Le français est en Australie depuis 9 mois. Il m'a raconté qu'avant il était à Melbourne où il a fait plongeur pendant plusieurs mois à raison de 70 heures par semaine. En échange cela lui a permis de s'acheter un vieux van à 4000 dollars qui dispose d'une tente escamotable dans le toit, comme les flashs des appareils photos. Il en est très heureux et il parcourt depuis les routes de l'Australie dont le terrain de jeu lui semble infini. Il est le parfait exemple de cette jeunesse qui vient tenter sa chance en Australie, non pas pour réussir, mais tout du moins pour barouder. Ces jeunes viennent pour une longue période, font de petits boulots pour mettre de l'argent de côté afin de continuer leur périple. 
Quant ils n'ont plus d'argent ils s’arrêtent quelque part et repartent travailler pour quelques mois, allant de ville en ville. Il est très facile de trouver des petits boulots en Australie. De plus ils ne sont pas contraignants au sens qu'on peut commencer et arrêter quand on veut. Le rêve pour tout routard. En revanche, il ne faut pas compter ses heures. Mais le sacrifice vaut le coup dès lors qu'on sait que c'est pour une durée limitée et que ce qu'on va vivre après sera un rêve devenu réalité. C'est une autre mentalité qu'en France où l'on est prisonniers d'un contrat de travail et de crédits qui nous enferment dans un train-train dont il est difficile de s'extraire. Au fond, cette approche des routards australiens me convient mieux. C'est un truc de jeunes mais même à mon âge ce style de vie ne me rebute pas.
Dans l'après midi le soleil est ressorti, permettant d'aller me balader à deux pas de là, à Marrja, un « boardwalk interpretative » que je ne saurais traduire en français. Cette promenade est une merveille. Un ponton de bois serpente depuis la jungle jusque dans la mangrove. C'est un régal pour les botanistes et les amoureux de la nature. Il y a des pancartes à foison qui expliquent les mœurs et coutumes de telle ou telle plante. Chaque arbre de la mangrove est passée au crible, expliquant à quelle saison il fleurit et à quoi ressemble le fruit. D'autres essences donnent des graines qui germent à même la plante avant de se détacher pour tomber dans la mangrove pour donner naissance à un jeune plant qui peut survivre dans l'eau salée pendant près d'un an avant de finir par s'ancrer dans un lieu propice. 
Tout cela porte à réfléchir sur le fait de comment une plante qui n'a ni cerveau ni yeux, a pu évoluer de telle manière qu'elle « comprenne » l'environnement qui est autour d'elle et s'y adapte pour assurer sa survie. Comment de telles plantes savent que la mer monte et descend, que les courants marins vont amener les jeunes plants dans d'autres régions à coloniser ? Comment savent elles que les graines doivent germer avant de tomber au sol du fait qu'il n'y a pas de sol ? C'est trop miraculeux pour que cela soit le fruit du hasard et de l'évolution, non ?
La portion de jungle est aussi absolument magnifique. J'aime beaucoup la plante aux ombrelles comme celles en papier qu'on met sur les coupes de glace. On a envie d'en couper une tige pour en faire un parapluie. Avec un rayon de soleil qui passe à travers c'est encore mieux, la feuille devient presque translucide, émettant une nuance de vert unique. 
On trouve aussi une fougère très particulière qui pousse dans les arbres, la fougère panier. Elle doit son nom à la particularité de s’installer dans les fourches et de former un nid très impressionnant, plein de feuilles mortes et d'autres éléments tombés du ciel qui servent de substrat à la plante. On voit que ce sont des amoureux de la nature qui ont fait la promenade, allant jusqu'à découper des pans entiers de passerelle pour laisser les troncs ou les les racines pousser tranquillement alors qu'il aurait été plus facile de couper. Vraiment le parc national de Daintree est un écosystème unique et merveilleux où des forêts pluviales impénétrables descendent des montagnes jusqu'aux plages en un florilège de plantes uniques et parfaitement adaptées à leurs conditions. Il y a peu d'endroits sur terre où l'on peut avoir la chance d'observer tout ça...

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