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dimanche 3 novembre 2013

Cape Tribulation


Je laisse dorénavant la tente à demeure, en retrait de la plage, cachée juste par un rideau de végétation, à quelques 200 mètres du camp. Je m'y suis fait mon nid, en enveloppant la tente dans la bâche norvégienne que j'avais eu la bonne idée d'emporter. Je l'ai tendue à deux arbres de sorte qu'elle ne claque pas au vent. Elle m'offre une abside à l'avant et l'autre à l'arrière ; ainsi lorsqu'il pleut je peux laisser la porte entrebâillée et je ne suis pas importuné par le bruit de la pluie qui tombe sur la toile à quelques centimètres de ma tête. En laissant la tente là, ça m’épargne de tout avoir à recommencer tous les soirs. Par contre je prends le risque d'être démasqué. Mais la plage est si grande et les rangers ont déjà pas mal à faire à s'occuper sur le camp entre remplir les citernes d'eau pour les toilettes et contrôler les emplacements. 
Le seul risque est qu'un promeneur voit la tente et ne me dénonce. Ou tout du moins rapporte le fait qu'un SDF vit derrière la plage et que le soir venu je trouve toutes mes affaires disparues, mises à la benne par les gardes. A cet effet, je ne laisse rien d'utile dans la tente.
Le matin est l'occasion de voir les nouveaux venus. Je crois que pas mal de gens resquillent, arrivant après la tombée de la nuit et partant aux premières lueurs. Ça fait deux nuits de suite que j'ai pour voisins deux vans garnis de jeunes qui dorment jusqu'à des 10 heures du matin avec des cadavres de bouteille de vin et de bières au pied des véhicules, ce qui me donne raison de préférer mon petit coin sous le souffle des alizés. Plus loin il y a un vieux van vert hors d'âge avec un carton scotché sur le pare brise arrière indiquant « Jobs wanted ». 
Celui là semble pas plus pressé que moi de trouver un boulot ! Il attend que ça vienne et si ça vient pas, tant pis, il continue à bourlinguer. Il a bien raison, le travail doit juste être un élément pour subvenir à ses besoins essentiels, rien d'autre.
En arrivant sur Cape Tribulation, seulement à quelques kilomètres du camp de Noah Bay, il y a à nouveau un boardwalk qui fait une boucle de près de deux kilomètres parmi le même style de biotopes que son cousin Marrja. Mais en plus fort ! C'est Dubuji. Je ne veux pas voir de commentaires apparaître ici disant que c'est la même chose que l'épisode d'hier ! Depuis que je suis en Australie chaque jour est différent et apporte son lot de surprises et de trouvailles. J'ai commencé le parcours à l'envers, c’est à dire depuis la plage de Myall et non du parking, me reposant sur le sable le temps que le soleil sorte d'un large passage nuageux. 
J'ai donc débuté la balade par la mangrove que le ponton longe, à cheval avec la jungle sur un côté. Tout comme à Marrja on trouve des arbres au milieu du passage. Ils ont découpé la passerelle pour laisser les plantes s'épanouir. C’est bien ces pontons de bois car ils permettent d'explorer un habitat de mangrove qui nous serait interdit, sinon englué avec de la vase au genou et couvert de sangsues. On se sent là dedans comme un crocodile en goguette !
J'avance au pas d'un escargot, en admettant qu'un escargot ait des pattes. Je tripote tout, évaluant la texture des feuilles, soupesant les fruits tombés par terre, décortiquant les fleurs pour voir comment elles sont constituées. Je m'émerveille de tout. Il y a de gros fruits bleus comme des myrtilles de la taille et de la forme d'une mangue. On trouve aussi des fruits rouges, tout ronds, brillants comme des billes de loto. 
Parfois je m'adosse à un arbre, assis à même le ponton, méditant, humant l'air, écoutant les bruits de la jungle en profitant juste de l'instant présent. Les gens interloqués s'arrêtent en me voyant, sortent leur appareil photo en regardant dans ma direction qui ne fixe rien, croyant que je suis en train d'observer un casoar, un crocodile ou une autre trouvaille. Au bout d'un moment ils continuent, déçus, se retournant une dernière fois pour vérifier ce que je fous là à bloquer le passage. Je m'en fiche ! C'est ma jungle, laissez moi l'apprécier en silence. Je pourrais y rester des heures. Chose que j'ai d'ailleurs faite car j'ai mis trois heures à faire la boucle, ce qui fait une moyenne de 900 mètres à l'heure ! Heureusement que je suis tout seul, personne ne supporterait ça. 
C'est l'un des nombreux avantages de voyager seul. Pas de compromis, pas de compte à rendre, juste la liberté de faire ce qu'on veut, où l'on veut, quand on veut et aussi longtemps qu'on veut. Et ça, c'est un luxe !
Ma star de Daintree c'est le palmier ventilo, le « fan palm ». Je ne me lasse pas de ses ombrelles géantes si bien dessinées qui s'entrechoquent et claquent au vent. Et je suis gâté, il y a un endroit où l'on passe dans une véritable forêt où il n'y a que ces plantes. Là comme ailleurs des panneaux nous permettent d'en apprendre un peu plus. Rien que leur lecture prend du temps. Je ne les lis pas tous en entier, seulement ceux qui m’interpellent. Dont celui ci :
« Fan-tastic. Palms can tolerate low soil oxygen levels better than most other rainforest plants. They form great galleries where rainforest soils are waterlogged or regularly flooded. 
The Daintree Cost is home to 16 palm species. Fan palm fruits are eaten by many birds, including cassowaries. The circular palm fronds grow almost two metres in diameter. Shining starlings and other birds gather the leaf fibres to weave and line their nests. Sunbirds sometimes shelter under these pleated umbrellas during a downpour. Palm forests in the Wet Tropics are now rare. They have been almost entirely cleared for farms. This loss of habitat has severely affected lowland cassowary populations. »
Il est vrai que j'ai lu dans le Lonely Planet que 96% de la rainforest du Queensland a été abattue pour laisser place à des fermes, des champs pour le bétail et la construction de maisons. 
C'est énorme quand on pense que les australiens ne sont là que depuis quelques siècles. Espérons que leur démographie ne soit pas galopante, sinon il ne restera à terme plus que les parcs nationaux pour se souvenir de comment c'était avant.
Au cours de la promenade, tout comme partout, je ne fais que croiser des jeunes dans leur vingtaine.
Où sont les vieux loustics de mon espèce ? A croire que le goût de l'aventure, de la liberté, de l’indépendance et de la légèreté de vivre est l'apanage de la jeunesse. Et qu'après il faut devenir un adulte responsable, rivé à sa maison, sa voiture, son travail et dévoué à sa famille. Car c’est bien le modèle de société qu'on nous fait rêver dès notre plus bel âge avec les barbies, les voitures miniatures et autres chalets à construire. 
Ceci dit, j'y suis passé aussi – pas à la barbie, qu'on se rassure ! Et ça me plaisait bien, je croyais moi aussi que c'était là mon avenir, ma maison, mon jardin, mon crédit. Mais depuis 10 ans, les voyages m'ont transformé, j'ai réalisé qu'une vie sédentaire m'étouffait, qu'il me fallait de l'action, que je n'étais bien nul part mais partout. Dès lors on devient beaucoup moins matérialiste et on a envie de se défaire de tout ce qui nous encombre et nous retient.
Tous ceux que je croise me saluent d'un « hégamai » qui doit vouloir dire « hey guy mate » ou parfois d'un «hémeille » que l'on pourra interpréter comme « hey man » ou « hey mate ». On ne saura jamais... Quoi qu'il en soit le « hey » tout court n’existe pas en Australie. Trop court, trop laconique. C'est pourtant ce que je dis quand je vois quelqu'un. 
Ça ne sonnerait pas très naturel dans ma bouche de lancer à un inconnu « salut mec mon pote ». C’est pourtant bien ce qu'ils disent !
La plage de Cape Tribulation est bondée ! Venant d'endroits où l'on ne croise quasiment personne, trouver une cinquantaine de personnes sur une plage relève presque d'un cauchemar ! A Cape Trib', il y a un « lookout », ces points de vue aménagés en plateforme, qui permettent d'admirer la plage d'un peu plus haut. Ici les arbres poussent dans l'eau. Il faut visiter la plage à marée basse car sinon à marée haute il n'y a plus de plage. On est en plein dans Palau. La végétation qui n'en peut plus gagne sur la mer jusqu'à plus soif, construisant de vraies haies de plusieurs mètres de haut au ras de l'eau. 
Les arbres vont jusqu'à être couchés au dessus de la mer pour avoir leur part de lumière, n’hésitant pas à sacrifier quelques branches qui, posées sur le sable, permettent de maintenir l'arbre dans cette position sans finir déraciné. D'autres plantes en profitent à leur tour pour grimper autour de ce nouveau support tandis que d'autres ne se donnent même pas cet effort en poussant carrément sur les branches, sans être pour autant des plantes épiphytes. C'est à qui se montera dessus. On a l'impression que tout germe et vient, où que la graine se pose. On trouve aussi une plante aux feuilles en forme de corne de caribou dont le pied est pourvu d'une grosse ventouse collée aux branches et qui pousse en massif, élaborant alors des sortes de nids comme la fougère d'hier.
Tandis que j'attendais qu'un nuage passe, planté à l'extrémité d'un banc de sable, je me suis vite fait encerclé par la mer. J'ai alors songé : quel phénomène étrange que celui des marées. On y est tellement habitué qu'on n'y prête pas attention mais quand la mer baisse, où va toute cette eau ? Le fond des océans est toujours à la même profondeur. On va me dire que si ça baisse d'un côté, ça doit monter de l'autre. Ah oui ? Et s'il n'y avait pas de continents, il n'y aurait pas de marée ? Sur ces réflexions dignes d'un gamin de deux ans, la clef de la voiture m'a échappé des mains pour finir dans une flaque à mes pieds. Je l'ai tout de suite récupérée, l'essuyant avec mon T-shirt, démontant le couvercle des piles. J'angoisse qu'elle ne fonctionne plus. Ces trucs ça vaut une fortune. 
Le pire est que j'y fais très attention depuis le début, vérifiant toujours que je ne l'ai pas dans une poche avant de me baigner. Et là, encombré avec les appareils photos il a fallu que je la fasse tomber alors que j'avais de l'eau aux pieds, ce qui n'est pas tous les jours. On dirait que c'est fait exprès ! Heureusement, en arrivant sur le parking j'ai pu vérifier que tout fonctionnait comme avant. J'ai remercié mon ange gardien pour ça !
Quelle chance j'ai d'être ici ! Je suis au point de rencontre entre deux sites classés au au patrimoine mondial de l'Unesco : les Wet Tropics pour sa jungle si particulière et le domaine maritime pour la Grande barrière de corail que l'on ne présente plus. Et cette barrière alors, qu'on ne voit jamais, me direz vous ? C'est bien la peine de faire le déplacement. Chut... Je vous réserve une surprise...

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