Je laisse dorénavant la
tente à demeure, en retrait de la plage, cachée juste par un rideau
de végétation, à quelques 200 mètres du camp. Je m'y suis fait
mon nid, en enveloppant la tente dans la bâche norvégienne que
j'avais eu la bonne idée d'emporter. Je l'ai tendue à deux arbres
de sorte qu'elle ne claque pas au vent. Elle m'offre une abside à
l'avant et l'autre à l'arrière ; ainsi lorsqu'il pleut je peux
laisser la porte entrebâillée et je ne suis pas importuné par le
bruit de la pluie qui tombe sur la toile à quelques centimètres de
ma tête. En laissant la tente là, ça m’épargne de tout avoir à
recommencer tous les soirs. Par contre je prends le risque d'être
démasqué. Mais la plage est si grande et les rangers ont déjà pas
mal à faire à s'occuper sur le camp entre remplir les citernes
d'eau pour les toilettes et contrôler les emplacements.
Le seul
risque est qu'un promeneur voit la tente et ne me dénonce. Ou tout
du moins rapporte le fait qu'un SDF vit derrière la plage et que le
soir venu je trouve toutes mes affaires disparues, mises à la benne
par les gardes. A cet effet, je ne laisse rien d'utile dans la tente.
Le matin est l'occasion
de voir les nouveaux venus. Je crois que pas mal de gens resquillent,
arrivant après la tombée de la nuit et partant aux premières
lueurs. Ça fait deux nuits de suite que j'ai pour voisins deux vans
garnis de jeunes qui dorment jusqu'à des 10 heures du matin avec des
cadavres de bouteille de vin et de bières au pied des véhicules, ce
qui me donne raison de préférer mon petit coin sous le souffle des
alizés. Plus loin il y a un vieux van vert hors d'âge avec un
carton scotché sur le pare brise arrière indiquant « Jobs
wanted ».
Celui là semble pas plus pressé que moi de trouver
un boulot ! Il attend que ça vienne et si ça vient pas, tant
pis, il continue à bourlinguer. Il a bien raison, le travail doit
juste être un élément pour subvenir à ses besoins essentiels,
rien d'autre.
En arrivant sur Cape
Tribulation, seulement à quelques kilomètres du camp de Noah Bay,
il y a à nouveau un boardwalk qui fait une boucle de près de deux
kilomètres parmi le même style de biotopes que son cousin Marrja.
Mais en plus fort ! C'est Dubuji. Je ne veux pas voir de
commentaires apparaître ici disant que c'est la même chose que
l'épisode d'hier ! Depuis que je suis en Australie chaque jour
est différent et apporte son lot de surprises et de trouvailles.
J'ai commencé le parcours à l'envers, c’est à dire depuis la
plage de Myall et non du parking, me reposant sur le sable le temps
que le soleil sorte d'un large passage nuageux.
J'ai donc débuté la
balade par la mangrove que le ponton longe, à cheval avec la jungle
sur un côté. Tout comme à Marrja on trouve des arbres au milieu du
passage. Ils ont découpé la passerelle pour laisser les plantes
s'épanouir. C’est bien ces pontons de bois car ils permettent
d'explorer un habitat de mangrove qui nous serait interdit, sinon
englué avec de la vase au genou et couvert de sangsues. On se sent
là dedans comme un crocodile en goguette !
J'avance au pas d'un
escargot, en admettant qu'un escargot ait des pattes. Je tripote
tout, évaluant la texture des feuilles, soupesant les fruits tombés
par terre, décortiquant les fleurs pour voir comment elles sont
constituées. Je m'émerveille de tout. Il y a de gros fruits bleus
comme des myrtilles de la taille et de la forme d'une mangue. On
trouve aussi des fruits rouges, tout ronds, brillants comme des
billes de loto.
Parfois je m'adosse à un arbre, assis à même le
ponton, méditant, humant l'air, écoutant les bruits de la jungle en
profitant juste de l'instant présent. Les gens interloqués
s'arrêtent en me voyant, sortent leur appareil photo en regardant
dans ma direction qui ne fixe rien, croyant que je suis en train
d'observer un casoar, un crocodile ou une autre trouvaille. Au bout
d'un moment ils continuent, déçus, se retournant une dernière fois
pour vérifier ce que je fous là à bloquer le passage. Je m'en
fiche ! C'est ma jungle, laissez moi l'apprécier en silence. Je
pourrais y rester des heures. Chose que j'ai d'ailleurs faite car
j'ai mis trois heures à faire la boucle, ce qui fait une moyenne de
900 mètres à l'heure ! Heureusement que je suis tout seul,
personne ne supporterait ça.
C'est l'un des nombreux avantages de
voyager seul. Pas de compromis, pas de compte à rendre, juste la
liberté de faire ce qu'on veut, où l'on veut, quand on veut et
aussi longtemps qu'on veut. Et ça, c'est un luxe !
Ma star de Daintree c'est
le palmier ventilo, le « fan palm ». Je ne me lasse pas
de ses ombrelles géantes si bien dessinées qui s'entrechoquent et
claquent au vent. Et je suis gâté, il y a un endroit où l'on passe
dans une véritable forêt où il n'y a que ces plantes. Là comme
ailleurs des panneaux nous permettent d'en apprendre un peu plus.
Rien que leur lecture prend du temps. Je ne les lis pas tous en
entier, seulement ceux qui m’interpellent. Dont celui ci :
« Fan-tastic. Palms
can tolerate low soil oxygen levels better than most other rainforest
plants. They form great galleries where rainforest soils are
waterlogged or regularly flooded.
The Daintree Cost is home to 16
palm species. Fan palm fruits are eaten by many birds, including
cassowaries. The circular palm fronds grow almost two metres in
diameter. Shining starlings and other birds gather the leaf fibres to
weave and line their nests. Sunbirds sometimes shelter under these
pleated umbrellas during a downpour. Palm forests in the Wet Tropics
are now rare. They have been almost entirely cleared for farms. This
loss of habitat has severely affected lowland cassowary
populations. »
Il est vrai que j'ai lu
dans le Lonely Planet que 96% de la rainforest du Queensland a été
abattue pour laisser place à des fermes, des champs pour le bétail
et la construction de maisons.
C'est énorme quand on pense que les
australiens ne sont là que depuis quelques siècles. Espérons que
leur démographie ne soit pas galopante, sinon il ne restera à terme
plus que les parcs nationaux pour se souvenir de comment c'était
avant.
Au cours de la promenade,
tout comme partout, je ne fais que croiser des jeunes dans leur
vingtaine.
Où sont les vieux
loustics de mon espèce ? A croire que le goût de l'aventure,
de la liberté, de l’indépendance et de la légèreté de vivre
est l'apanage de la jeunesse. Et qu'après il faut devenir un adulte
responsable, rivé à sa maison, sa voiture, son travail et dévoué
à sa famille. Car c’est bien le modèle de société qu'on nous
fait rêver dès notre plus bel âge avec les barbies, les voitures
miniatures et autres chalets à construire.
Ceci dit, j'y suis passé
aussi – pas à la barbie, qu'on se rassure ! Et ça me
plaisait bien, je croyais moi aussi que c'était là mon avenir, ma
maison, mon jardin, mon crédit. Mais depuis 10 ans, les voyages
m'ont transformé, j'ai réalisé qu'une vie sédentaire m'étouffait,
qu'il me fallait de l'action, que je n'étais bien nul part mais
partout. Dès lors on devient beaucoup moins matérialiste et on a
envie de se défaire de tout ce qui nous encombre et nous retient.
Tous ceux que je croise
me saluent d'un « hégamai » qui doit vouloir dire « hey
guy mate » ou parfois d'un «hémeille » que l'on pourra
interpréter comme « hey man » ou « hey mate ».
On ne saura jamais... Quoi qu'il en soit le « hey » tout
court n’existe pas en Australie. Trop court, trop laconique. C'est
pourtant ce que je dis quand je vois quelqu'un.
Ça ne sonnerait pas
très naturel dans ma bouche de lancer à un inconnu « salut
mec mon pote ». C’est pourtant bien ce qu'ils disent !
La plage de Cape
Tribulation est bondée ! Venant d'endroits où l'on ne croise
quasiment personne, trouver une cinquantaine de personnes sur une
plage relève presque d'un cauchemar ! A Cape Trib', il y a un
« lookout », ces points de vue aménagés en plateforme,
qui permettent d'admirer la plage d'un peu plus haut. Ici les arbres
poussent dans l'eau. Il faut visiter la plage à marée basse car
sinon à marée haute il n'y a plus de plage. On est en plein dans
Palau. La végétation qui n'en peut plus gagne sur la mer jusqu'à
plus soif, construisant de vraies haies de plusieurs mètres de haut
au ras de l'eau.
Les arbres vont jusqu'à être couchés au dessus de
la mer pour avoir leur part de lumière, n’hésitant pas à
sacrifier quelques branches qui, posées sur le sable, permettent de
maintenir l'arbre dans cette position sans finir déraciné. D'autres
plantes en profitent à leur tour pour grimper autour de ce nouveau
support tandis que d'autres ne se donnent même pas cet effort en
poussant carrément sur les branches, sans être pour autant des
plantes épiphytes. C'est à qui se montera dessus. On a l'impression
que tout germe et vient, où que la graine se pose. On trouve aussi
une plante aux feuilles en forme de corne de caribou dont le pied est
pourvu d'une grosse ventouse collée aux branches et qui pousse en
massif, élaborant alors des sortes de nids comme la fougère d'hier.
Tandis que j'attendais
qu'un nuage passe, planté à l'extrémité d'un banc de sable, je me
suis vite fait encerclé par la mer. J'ai alors songé : quel
phénomène étrange que celui des marées. On y est tellement
habitué qu'on n'y prête pas attention mais quand la mer baisse, où
va toute cette eau ? Le fond des océans est toujours à la même
profondeur. On va me dire que si ça baisse d'un côté, ça doit
monter de l'autre. Ah oui ? Et s'il n'y avait pas de continents,
il n'y aurait pas de marée ? Sur ces réflexions dignes d'un
gamin de deux ans, la clef de la voiture m'a échappé des mains pour
finir dans une flaque à mes pieds. Je l'ai tout de suite récupérée,
l'essuyant avec mon T-shirt, démontant le couvercle des piles.
J'angoisse qu'elle ne fonctionne plus. Ces trucs ça vaut une
fortune.
Le pire est que j'y fais très attention depuis le début,
vérifiant toujours que je ne l'ai pas dans une poche avant de me
baigner. Et là, encombré avec les appareils photos il a fallu que
je la fasse tomber alors que j'avais de l'eau aux pieds, ce qui n'est
pas tous les jours. On dirait que c'est fait exprès !
Heureusement, en arrivant sur le parking j'ai pu vérifier que tout
fonctionnait comme avant. J'ai remercié mon ange gardien pour ça !
Quelle chance j'ai d'être
ici ! Je suis au point de rencontre entre deux sites classés au
au patrimoine mondial de l'Unesco : les Wet Tropics pour sa
jungle si particulière et le domaine maritime pour la Grande
barrière de corail que l'on ne présente plus. Et cette barrière
alors, qu'on ne voit jamais, me direz vous ? C'est bien la peine
de faire le déplacement. Chut... Je vous réserve une surprise...













Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire