La nuit dernière je n'ai
cessé d'entendre des trucs tomber autour de la tente comme si on me
jetait des pierres. Sans doute la psychose liée au type louche. Je
me suis endormi en me persuadant que ce devait être des trucs tombés
des arbres sous l'effet du vent. Bien lourd pour des feuilles ou des
branches mais bon... Ce matin quelle ne fut ma stupeur de découvrir
que le sol autour de moi était couvert de fruits, de la forme d'un
rein, orange d'un côté et vert de l'autre. Il m'aura fallu un
éclair de lucidité du saut du lit pour réaliser que c'était des
mangues. Dès lors, j'ai ratissé autour de moi jusqu'à en ramasser
une vingtaine. Celles qui ne sont pas pourries ou éclatées sont
parfaitement mures. Que vais je faire de tout ça ? Je comptais
en ramener à Sydney et en distribuer aux autres de l'auberge mais je
risque fort d'être bloqué à l'enregistrement de l'avion pour cause
de transport de fruits tropicaux.
Du coup je les ai abandonnés sur
la table de pique nique. Pendant ce temps il y a quelqu'un qui est
arrivé sur le parking avec un plein cageot vide pour faire la
collecte. Le long de la plage d'Ellis, ce n'est pas un mais de
nombreux manguiers qui regorgent de fruits qui pendouillent des
branches prêts à assommer quelqu'un. Car ces bêtes là ça pèse
un cheval mort ! Ce ne sont pas des riquiqui comme on peut
trouver parfois, mais de vrais mangues comme en supermarché. Sauf
qu'ici c'est donné. En plus je n'en ai pas mangé une du séjour, à
4 euros la mangue, faut pas pousser. Avec ce que j'ai ramassé sans
effort en quelques minutes, j'ai de quoi me faire une journée de
salaire parisien, sans avoir à subir la foule du métro, les
avaries, les ordres et remarques de chefs. Je vais faire ça :
ramasseur de mangues professionnel, comme l'autre à quatre pattes
sur le parking !
A part lui et moi, personne ne semble se
soucier des mangues, elles restent là à pourrir ou finissent
écrasées par centaines sous les pneus des voitures qui viennent se
garer pour aller à la plage. Bizarre. Car elles sont délicieuses,
j'en ai fait mon petit déjeuner jusqu'à la limite de l’écœurement.
Je me suis arrêté à trois. Elles étaient juteuses comme jamais je
n'ai vu. D'habitude on tombe souvent sur des trucs durs qu'il faut
laisser mûrir des semaines jusqu'à ce que ça passe direct au
pourri. Là, impossible de peler la mangue, ça dégouline de partout
dès qu'on retire la peau. Une vrai gourde en forme de mangue avec du
jus de fruit frais à l'intérieur. Un délice ! J'en ai fait un
vrai carnage, mordant là dedans comme un singe affamé, le jus
ruisselant le long de mes bras. J'en avais plein la barbe, le nez, ça
me coulait dans le cou. Sans compter que la sève d'un manguier
s'apparente à celle d'un résineux, ça colle et c'est impossible de
s'en défaire. Je ne me suis pas soucié de rogner autour du noyau,
avec tout ce que j'avais, j'ai fait dans le gaspillage. Tout cela
s'est fini avec plein de fils entre les dents !
Pendant ce temps le
soleil se levait, m'offrant un dernier goût de paradis tropical sur
une plage déserte. J'ai même eu la visite de cet échassier élégant
qui me regardait sans manifester le moindre intérêt pour ce que je
mangeais. Son truc à lui c’est les poissons ! C'est comme si
la nature m'offrait un ultime au revoir avant mon départ. Il a fallu
que je range les affaires et la voiture. Ça m'a pris un temps
monstre mais c’est fait, la tente est abandonnée contre une
poubelle de la plage, ça me fait drôle de la laisser là. C'est
celle que j'avais lors de mon tour du monde, c'est comme si elle
revenait ici pour finir sa vie. Je m'y étais attaché, fidèle
compagnon de voyage qui m'a rendu bien des services. Ça m'a fait
tout aussi drôle de laisser les clefs de la voiture à Europcar. Ça
signe la fin d'un long et beau voyage dont je garde plein de
souvenirs en mémoire. C'est comme si le fil de mon périple
repassait en même temps devant mes yeux, mais en sens inverse, un
peu comme à Koh Lanta à la fin quand ils quittent leur île.
Je n'ai pas réussi à
avoir un siège côté hublot du côté gauche de l'avion, tous les
sièges ayant été réservés. J'enrage, surtout quand juste après
le décollage et pendant près d'une heure je vois les gens penchés
de l'autre côté, sourires aux lèvres à faire des « wow »
et à prendre plein de photos. Eux ont droit la grande barrière de
corail, bien plus impressionnante depuis un avion, s'étalant le long
de la côte du Queensaland pendant des milliers de kilomètres. En
échange je me contente des îles les plus proches de la côte. C'est
déjà pas si mal... Mais eux ils n'ont pas de blog, pas de choses à
faire partager. Je devrais avoir une carte comme les reporters pour
être prioritaire dans ce genre d'occasion. Surtout que tout le monde
n'était pas intéressé par la chose et il y en a même qui ont
abaissé le volet du hublot juste après le décollage pour pouvoir
dormir, importunés par les reflets trop étincelants de la grande
barrière de corail. Le monde est mal fait... En plus, après être
allé aux toilettes j'ai constaté que la dernière rangée, en queue
d'appareil, était libre. Mais c'était trop tard, nous survolions à
présent l’intérieur de l'Australie avec plein de champs. Aucun
intérêt.
Il faut 3 heures pour
rejoindre Sydney. Il y a aussi une heure de décalage avec le
Queensland, ce qui porte la différence avec la France à 10 heures
en temps d'heure d'hiver. C'est un peu crétin de descendre dans le
sud alors que la France est plus au nord. Je me rallonge donc en
allant à Sydney. Mais c'est moins cher et je n'avais pas de vol ces
jours ci Cairns-Paris. En plus cela me permettra de visiter Sydney
pendant près de 48 heures, question de marcher sur mes traces. Sauf
que cette fois la sauce ne prend pas. La dernière fois j'avais été
content de me retrouver un peu dans la civilisation après de longs
mois passés sur des îles plus ou moins désertes, tout en sachant
que c'était juste un passage et que je n'en étais rendu qu'à la
moitié de mon périple. Mais là les conditions sont différentes.
Me retrouver là c'est un peu comme si c'était la fin. Je retrouve
le bruit, l'effervescence et du béton qui me font sentir comme en
prison, après ma retraite revigorante où je m'étais détaché de
tout à Daintree. La transition est brutale.
Je regrette d'être
parti aujourd'hui. J'aurais pu continuer deux jours de plus à
Cairns, retourner à Davies Creek avec ses petits bassins à moi tout
seul, dormant au clair de lune et au glouglou des cascades. J'aurais
dû prendre un avion le matin tôt de Cairns et n'arriver à Sydney
que pour être en transit. Sydney a beau être Sydney, nombreux sont
ceux qui rêveraient d'y être, pour moi c'est une ville comme une
autre. Je ne suis plus adapté pour ça. Je déambule dans les rues,
à la recherche d'une casquette souvenir que je ne trouve pas,
attendant des heures à des feux pour pouvoir traverser, au milieu
des fumées de pots d’échappements, des klaxons des taxis et des
sirènes de police. La jungle urbaine. Je préfère de loin la vraie
jungle, celle de ma randonnée à Hinchinbrook. Sur les bus
fleurissent des publicités qui s’étendent sur toute la longueur
pour faire la promotion de la Nouvelle-Zélande. Il y a une grande
photo où l'on voit un groupe d'amis descendre des rapides en rafting
au milieu d'un superbe canyon de Queenstown avec un slogan :
« tomorrow I'll be in the flow ». Ça s'adresse à des
citadins en mal d'aventure et de nature, ce qui prouve que même à
Sydney on peut être en manque de ça. Moi j'y viens. Je n'avais pas
de pubs à Cairns vantant les mérites de Sydney. En attendant, je
marche le long d'une promenade plantée, pour ne plus entendre les
bruits de la ville et des voitures. Je sais que c'est juste une
réadaptation, demain ça ira mieux. Et demain je verrai la mer à
nouveau...







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