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vendredi 8 novembre 2013

Au revoir Queensland !


La nuit dernière je n'ai cessé d'entendre des trucs tomber autour de la tente comme si on me jetait des pierres. Sans doute la psychose liée au type louche. Je me suis endormi en me persuadant que ce devait être des trucs tombés des arbres sous l'effet du vent. Bien lourd pour des feuilles ou des branches mais bon... Ce matin quelle ne fut ma stupeur de découvrir que le sol autour de moi était couvert de fruits, de la forme d'un rein, orange d'un côté et vert de l'autre. Il m'aura fallu un éclair de lucidité du saut du lit pour réaliser que c'était des mangues. Dès lors, j'ai ratissé autour de moi jusqu'à en ramasser une vingtaine. Celles qui ne sont pas pourries ou éclatées sont parfaitement mures. Que vais je faire de tout ça ? Je comptais en ramener à Sydney et en distribuer aux autres de l'auberge mais je risque fort d'être bloqué à l'enregistrement de l'avion pour cause de transport de fruits tropicaux. 
Du coup je les ai abandonnés sur la table de pique nique. Pendant ce temps il y a quelqu'un qui est arrivé sur le parking avec un plein cageot vide pour faire la collecte. Le long de la plage d'Ellis, ce n'est pas un mais de nombreux manguiers qui regorgent de fruits qui pendouillent des branches prêts à assommer quelqu'un. Car ces bêtes là ça pèse un cheval mort ! Ce ne sont pas des riquiqui comme on peut trouver parfois, mais de vrais mangues comme en supermarché. Sauf qu'ici c'est donné. En plus je n'en ai pas mangé une du séjour, à 4 euros la mangue, faut pas pousser. Avec ce que j'ai ramassé sans effort en quelques minutes, j'ai de quoi me faire une journée de salaire parisien, sans avoir à subir la foule du métro, les avaries, les ordres et remarques de chefs. Je vais faire ça : ramasseur de mangues professionnel, comme l'autre à quatre pattes sur le parking ! 
A part lui et moi, personne ne semble se soucier des mangues, elles restent là à pourrir ou finissent écrasées par centaines sous les pneus des voitures qui viennent se garer pour aller à la plage. Bizarre. Car elles sont délicieuses, j'en ai fait mon petit déjeuner jusqu'à la limite de l’écœurement. Je me suis arrêté à trois. Elles étaient juteuses comme jamais je n'ai vu. D'habitude on tombe souvent sur des trucs durs qu'il faut laisser mûrir des semaines jusqu'à ce que ça passe direct au pourri. Là, impossible de peler la mangue, ça dégouline de partout dès qu'on retire la peau. Une vrai gourde en forme de mangue avec du jus de fruit frais à l'intérieur. Un délice ! J'en ai fait un vrai carnage, mordant là dedans comme un singe affamé, le jus ruisselant le long de mes bras. J'en avais plein la barbe, le nez, ça me coulait dans le cou. Sans compter que la sève d'un manguier s'apparente à celle d'un résineux, ça colle et c'est impossible de s'en défaire. Je ne me suis pas soucié de rogner autour du noyau, avec tout ce que j'avais, j'ai fait dans le gaspillage. Tout cela s'est fini avec plein de fils entre les dents !
Pendant ce temps le soleil se levait, m'offrant un dernier goût de paradis tropical sur une plage déserte. J'ai même eu la visite de cet échassier élégant qui me regardait sans manifester le moindre intérêt pour ce que je mangeais. Son truc à lui c’est les poissons ! C'est comme si la nature m'offrait un ultime au revoir avant mon départ. Il a fallu que je range les affaires et la voiture. Ça m'a pris un temps monstre mais c’est fait, la tente est abandonnée contre une poubelle de la plage, ça me fait drôle de la laisser là. C'est celle que j'avais lors de mon tour du monde, c'est comme si elle revenait ici pour finir sa vie. Je m'y étais attaché, fidèle compagnon de voyage qui m'a rendu bien des services. Ça m'a fait tout aussi drôle de laisser les clefs de la voiture à Europcar. Ça signe la fin d'un long et beau voyage dont je garde plein de souvenirs en mémoire. C'est comme si le fil de mon périple repassait en même temps devant mes yeux, mais en sens inverse, un peu comme à Koh Lanta à la fin quand ils quittent leur île.
Je n'ai pas réussi à avoir un siège côté hublot du côté gauche de l'avion, tous les sièges ayant été réservés. J'enrage, surtout quand juste après le décollage et pendant près d'une heure je vois les gens penchés de l'autre côté, sourires aux lèvres à faire des « wow » et à prendre plein de photos. Eux ont droit la grande barrière de corail, bien plus impressionnante depuis un avion, s'étalant le long de la côte du Queensaland pendant des milliers de kilomètres. En échange je me contente des îles les plus proches de la côte. C'est déjà pas si mal... Mais eux ils n'ont pas de blog, pas de choses à faire partager. Je devrais avoir une carte comme les reporters pour être prioritaire dans ce genre d'occasion. Surtout que tout le monde n'était pas intéressé par la chose et il y en a même qui ont abaissé le volet du hublot juste après le décollage pour pouvoir dormir, importunés par les reflets trop étincelants de la grande barrière de corail. Le monde est mal fait... En plus, après être allé aux toilettes j'ai constaté que la dernière rangée, en queue d'appareil, était libre. Mais c'était trop tard, nous survolions à présent l’intérieur de l'Australie avec plein de champs. Aucun intérêt.
Il faut 3 heures pour rejoindre Sydney. Il y a aussi une heure de décalage avec le Queensland, ce qui porte la différence avec la France à 10 heures en temps d'heure d'hiver. C'est un peu crétin de descendre dans le sud alors que la France est plus au nord. Je me rallonge donc en allant à Sydney. Mais c'est moins cher et je n'avais pas de vol ces jours ci Cairns-Paris. En plus cela me permettra de visiter Sydney pendant près de 48 heures, question de marcher sur mes traces. Sauf que cette fois la sauce ne prend pas. La dernière fois j'avais été content de me retrouver un peu dans la civilisation après de longs mois passés sur des îles plus ou moins désertes, tout en sachant que c'était juste un passage et que je n'en étais rendu qu'à la moitié de mon périple. Mais là les conditions sont différentes. Me retrouver là c'est un peu comme si c'était la fin. Je retrouve le bruit, l'effervescence et du béton qui me font sentir comme en prison, après ma retraite revigorante où je m'étais détaché de tout à Daintree. La transition est brutale. 
Je regrette d'être parti aujourd'hui. J'aurais pu continuer deux jours de plus à Cairns, retourner à Davies Creek avec ses petits bassins à moi tout seul, dormant au clair de lune et au glouglou des cascades. J'aurais dû prendre un avion le matin tôt de Cairns et n'arriver à Sydney que pour être en transit. Sydney a beau être Sydney, nombreux sont ceux qui rêveraient d'y être, pour moi c'est une ville comme une autre. Je ne suis plus adapté pour ça. Je déambule dans les rues, à la recherche d'une casquette souvenir que je ne trouve pas, attendant des heures à des feux pour pouvoir traverser, au milieu des fumées de pots d’échappements, des klaxons des taxis et des sirènes de police. La jungle urbaine. Je préfère de loin la vraie jungle, celle de ma randonnée à Hinchinbrook. Sur les bus fleurissent des publicités qui s’étendent sur toute la longueur pour faire la promotion de la Nouvelle-Zélande. Il y a une grande photo où l'on voit un groupe d'amis descendre des rapides en rafting au milieu d'un superbe canyon de Queenstown avec un slogan : « tomorrow I'll be in the flow ». Ça s'adresse à des citadins en mal d'aventure et de nature, ce qui prouve que même à Sydney on peut être en manque de ça. Moi j'y viens. Je n'avais pas de pubs à Cairns vantant les mérites de Sydney. En attendant, je marche le long d'une promenade plantée, pour ne plus entendre les bruits de la ville et des voitures. Je sais que c'est juste une réadaptation, demain ça ira mieux. Et demain je verrai la mer à nouveau...

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