Il y a au camp un couple
de néo post hippies. Je les ai tout de suite repérés en arrivant.
On voit ceux qui passent et ceux qui restent. Eux ont leurs marques.
Leur emplacement est devenu leur maison, un bric-à-brac avec des
fils à linge d'où pendent toujours des vêtements un peu partout,
des matelas mis à aérer, des chaises pliantes, une table, une
guitare et un coffre de van toujours ouvert qui regorge de
provisions. Une vraie épicerie. Ils n'arrêtent pas de faire des
allées et venues entre la plage et leur van, venant tout le temps
chercher ou poser quelque chose. La journée ils partent pécher dans
les rochers au bout de la plage, le soir ils brûlent de l'encens en
regardant la mer entre les arbres. Ils ont l'air très zen et je ne
les entend jamais parler.
Le matin au petit
déjeuner j'ai la compagnie d'oiseaux divers et variés dont je
m'amuse à reconnaître le chant. Je ne saurai jamais à quoi ils
ressemblent, ils sont tout en haut, là bas dans la canopée. Ce sont
les musiciens de la jungle, artistes invisibles. Quand il y en a un
dont le chant manque à l'appel je rouspète ! Il y en a un qui
chante toujours le même air qui reste dans la tête. Il y a sept
notes en tout, j'ai compté, avec un rythme enjoué. Il y a des
croches, des noires et des double croches. Ça pourrait être la
mélodie d'un téléphone portable ! Un autre fait le bruit
d'une voiture qui ne veut pas démarrer, sauf que le moteur ne se
noie jamais ! Il y a aussi les poules de jungle qui sont
toujours là à ratisser le sol, infatigables. Je ne les ai jamais
vues faire autre chose.
Juste à l'emplacement
voisin, j'ai un type dans mes âges que je n'entend jamais, qui a
pris avantageusement la place des fêtards aux deux vans. Il a une
espèce de pick up 4x4 bleu avec à l'arrière une cabine qui, une
fois dépliée, donne une chambre qui donne sur une tente 4 fois plus
grande. Un vrai duplex ! C'est aussi un solitaire, je le vois le
soir en haut des rochers à contempler la plage, le jour il va il
vient, il a un vélo pliant dont il se sert pour explorer les
alentours. Pour ma part, l'occupation du jour est de me rendre au
sommet de Mount Sorrow, qui culmine Cape Tribulation du haut de ses
770 mètres. J'attendais une très belle journée avant de commencer
l'ascension, pour être sûr de ne pas être dans la brume mais
surtout de pouvoir jouir de la vue dont on bénéficie en haut depuis
un point de vue.
Car les monts autour de Cape Tribulation, même
s'ils ne sont pas hauts, sont suffisamment élevés pour retenir les
nuages. D'ailleurs tous les jours, après 15 heures, le soleil
disparaît, l'anneau de nuages autour des montagnes s'épaississant à
la faveur de températures moins chaudes, en débordant sur les
plages. Ainsi il y a un phénomène de micro climat avec des nuages
qui vont et viennent comme une marée depuis les montagnes vers le
rivage.
Ce matin Mount Sorrow est
dégagé, il faut en profiter ! Le Lonely Planet dit qu'il faut
de 5 à 6 heures pour parcourir le sentier de 7 km qui est
particulièrement éprouvant. Cela me semble beaucoup au regard de la
distance à parcourir. Selon mon expérience et la vitesse à
laquelle j'ai l’habitude de progresser, je dirais qu'en 1h30 je
devrais être au sommet, donc je prévois à peu près 3 heures aller
et retour, ce qui me me laissera arriver au retour pile pour le
déjeuner.
J'ai préféré faire la randonnée le matin car il fait
moins chaud et souvent le temps est plus dégagé que l'après midi.
De plus, je pourrai ensuite profiter du temps de la journée qu'il me
restera pour me reposer.
Le sentier part juste
quelques dizaines de mètres après Cape Tribulation, après avoir
commencé à rouler sur la piste de terre réservée aux 4x4 qui mène
en 50 km à CookTown plus au nord. Le chemin grimpe sans détour.
N'espérez pas avoir des lacets pour ménager le promeneur, on va
direct à flanc du mont. Au moins on est mis au parfum dès
l'entrée ! C'est un sentier pour nains. Il est taillé très
étroit et bas de plafond. Avec toutes les plantes qu'il y a ils ont
fait ce qu'ils ont pu pour tracer un chemin mais je suis tout le
temps à courber l'échine pour ne pas me cogner.
La première partie
de la balade passe à travers une forêt de palmiers à ombrelles.
Puis on passe vraiment dans une forêt pluviale, avec ses troncs dont
la base part en racines qui forment de véritables murs sur lesquels
viennent grimper de délicates lianes et fougères. Plus haut la
végétation change. Le sol devient aussi plus humide et se pare de
fougères naines qui ornent le sol. On voit qu'on arrive à un niveau
qui doit être la majeure partie du temps à la limite des nuages.
Le chemin devient encore
plus abrupt et il y a tout un passage où il faut se saisir d'une
corde à nœud pour pouvoir se hisser. J'ai l'impression de revivre
l'ascension ratée de Bartle Frere. Sauf que là le sommet est deux
fois moins élevé et que je sais qu'il y a un point de vue sur toute
la côte qui doit être à tomber et qui m'attend. Je prends donc mon
mal en patience.
Je réfléchis, je chantonne dans ma tête, je vais
à mon rythme, ménageant mes forces. Qu'importe l'heure à laquelle
je serai là haut, ce qui est sûr c'est que j'y serai ! En
plus, après le passage de la corde à nœuds, on a l'impression que
le bout du chemin approche. Le sentier devient moins raide et donne
le sentiment de marcher sur une cordillère qui doit être la crête
du mont. En effet, à peine une demie heure plus tard on arrive au
point de vue sans qu'on l'ait senti venir. Il ne faut pas s'attendre
à arriver sur un sommet dont la végétation s’éclaircit pour
laisser place à une étendue rocailleuse avec une croix au dessus.
Non, il faut laisser cela aux Alpes. Ici, ils ont dû déboiser une
portion de la forêt pour installer cette petite passerelle par
laquelle on accède au détour d'un virage. La jungle continue son
œuvre tout autour.
On n'a vraiment pas l'impression d'être à un
sommet. Un couple hors d'haleine est déjà là, en vrac sur la
passerelle, au bord de l'apoplexie. Moi ça va. J'ai fait toute
l'ascension torse nu et avec le petit vent qui souffle toujours de la
mer il m'a bien rafraîchit. La vue valait vraiment l'effort à
fournir. On voit des deux côtés de Cape Tribulation, vers le nord
en direction de Cooktown et vers le sud dont on pourrait voir
Daintree River si la rivière n'était pas cachée par la péninsule
qui marque l'entrée du parc national quand on arrive de Cairns. De
là haut on réalise vraiment comme l'endroit est perdu dans la
jungle, comment les deux patrimoines mondiaux viennent à la
rencontre l'un de l'autre. En regardant vers le large, on peut
distinguer la grande barrière de corail, avec quelques anneaux bleu
turquoise. Elle semble très loin mais je suis déjà très content
de pouvoir en admirer un pan.
J'ai mis deux heures pour
arriver au sommet, c'est un peu plus que ce que j'avais prévu, mais
vu le sentier très raide, je n'aurais pas pu aller plus vite. Pour
la descente, on marche avec les jambes et les bras ! Tel un
orang-outan, on passe d'un arbre à l'autre pour retenir la descente.
Ça permet aussi de garder l'équilibre, de ne pas glisser ou se
tordre les chevilles dans ce chemin où l'on marche constamment sur
des racines. Au passage, cela fait réagir quelques volatiles
assoupis, délogés par les vibrations, qui s'envolent en manifestant
leur mécontentement. Comme toujours la descente m'a pris moins de
temps. Les experts de la randonnée vous attesteront que la descente
est toujours plus dure pour l'organisme que la montée. Je n'ai
jamais trouvé cela exact en ce qui me concerne.
Certes les genoux,
les chevilles et les pieds sont plus sollicités, et c’est toujours
à la descente que les ampoules surgissent mais l'effort à fournir
est bien moindre. Je n'ai jamais transpiré lors d'une descente. Par
ailleurs, l'impression de filer plus vite donne plus d'entrain. On
n'a pas l'impression que c'est interminable. Ce qui est vrai par
contre c'est qu'on peut plus facilement glisser. Les pieds sont
devant nous, amenant un centre de gravité déporté vers l'avant qui
peut nous mener vers la chute. Donc même si cela semble plus facile,
il faut rester vigilant et toujours regarder où l'on met le pied et
vérifier ses appuis
Après Mount Sorrow qui
n'était pas le mont de chagrin suggéré par son nom, je suis allé
pique niquer comme hier à Cape Tribulation. Aujourd'hui le coin est
beaucoup plus calme.
Il faut dire qu'hier c'était dimanche et que
beaucoup de gens étaient venus de Cairns ou des villes balnéaires
du nord pour une excursion à la journée. Ce genre de formule est
très populaire en Australie mais elle ne permet pas de faire ce
qu'on veut. Ça va pour ceux qui aiment être pris en charge et ne
rien avoir à penser ou à planifier. En revanche, ils ne verront
jamais des endroits comme Mont Sorrow ou la plage quand il n'y a plus
personne. Et aujourd'hui la plage est à moi ! Je laisse une
douce quiétude m'envahir. C'est l'avantage aussi de rester plusieurs
jours au même endroit. Je marche le long du rivage, sans but sinon
celui de profiter et d'ouvrir l’œil. C'est alors que les choses se
révèlent, dans des petits riens qui peuvent paraître
insignifiants, mais dont la délicatesse sait toucher ceux qui savent
les remarquer.
Comme la contemplation d'un jeune palétuvier esseulé
au milieu de la plage, qui est en pleine croissance d'une branche en
train de se transformer en racine échasse dont la fourche va bientôt
atteindre le sable et qui l'aidera à s'ancrer de manière plus sûre.
Ou alors comme des racines aériennes qui pointent du sable humide
comme des bourgeons. Je suis resté aussi à regarder les petits
crabes qui font des trous dans le sable mouillé en créant des
sculptures à marée basse formées de petites boulettes de sable
qu'ils confectionnent. Ils ne chôment pas non plus. De temps en
temps on voit une pince blanche furtive expulser du sable violemment,
puis la bestiole, craintive, sort de son trou pour faire le ménage
autour. C'est alors qu'elle se saisit du sable avec ses pinces
qu'elle ramène vers sa bouche.
![]() |
| Noah Beach du haut de mon rocher |
Ensuite je ne sais pas comment le
crabe fait, il est trop petit, il me faudrait une loupe, mais on voit
une boulette de sable humide se former comme une bulle qu'il expulse
d'un côté en la chassant des pattes avant de commencer à en faire
une autre. Ça ne lui prend que quelques secondes de transformer le
sable en boulette bien ronde. J'ai essayé de le faire déguerpir de
son trou pour tester sa réaction en voulant bloquer l'orifice avec
mon doigt, mais au moindre mouvement la créature regagne son trou en
un éclair.
Pour finir, de retour au
camp à Noah Bay, j'ai fait comme mon voisin, je suis monté sur un
rocher au bout de la plage et je suis resté là à contempler un
long moment le paysage, m'émerveillant de la lumière et des
couleurs d'un soleil qui tend à disparaître derrière les monts en
projetant de longues ombres sur la plage. Vraiment le camping de Noah
Bay est niché dans la plus belle baie de Cape Tribulation !













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