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lundi 4 novembre 2013

L'ascension de Mount Sorrow


Il y a au camp un couple de néo post hippies. Je les ai tout de suite repérés en arrivant. On voit ceux qui passent et ceux qui restent. Eux ont leurs marques. Leur emplacement est devenu leur maison, un bric-à-brac avec des fils à linge d'où pendent toujours des vêtements un peu partout, des matelas mis à aérer, des chaises pliantes, une table, une guitare et un coffre de van toujours ouvert qui regorge de provisions. Une vraie épicerie. Ils n'arrêtent pas de faire des allées et venues entre la plage et leur van, venant tout le temps chercher ou poser quelque chose. La journée ils partent pécher dans les rochers au bout de la plage, le soir ils brûlent de l'encens en regardant la mer entre les arbres. Ils ont l'air très zen et je ne les entend jamais parler.
Le matin au petit déjeuner j'ai la compagnie d'oiseaux divers et variés dont je m'amuse à reconnaître le chant. Je ne saurai jamais à quoi ils ressemblent, ils sont tout en haut, là bas dans la canopée. Ce sont les musiciens de la jungle, artistes invisibles. Quand il y en a un dont le chant manque à l'appel je rouspète ! Il y en a un qui chante toujours le même air qui reste dans la tête. Il y a sept notes en tout, j'ai compté, avec un rythme enjoué. Il y a des croches, des noires et des double croches. Ça pourrait être la mélodie d'un téléphone portable ! Un autre fait le bruit d'une voiture qui ne veut pas démarrer, sauf que le moteur ne se noie jamais ! Il y a aussi les poules de jungle qui sont toujours là à ratisser le sol, infatigables. Je ne les ai jamais vues faire autre chose.
Juste à l'emplacement voisin, j'ai un type dans mes âges que je n'entend jamais, qui a pris avantageusement la place des fêtards aux deux vans. Il a une espèce de pick up 4x4 bleu avec à l'arrière une cabine qui, une fois dépliée, donne une chambre qui donne sur une tente 4 fois plus grande. Un vrai duplex ! C'est aussi un solitaire, je le vois le soir en haut des rochers à contempler la plage, le jour il va il vient, il a un vélo pliant dont il se sert pour explorer les alentours. Pour ma part, l'occupation du jour est de me rendre au sommet de Mount Sorrow, qui culmine Cape Tribulation du haut de ses 770 mètres. J'attendais une très belle journée avant de commencer l'ascension, pour être sûr de ne pas être dans la brume mais surtout de pouvoir jouir de la vue dont on bénéficie en haut depuis un point de vue. 
Car les monts autour de Cape Tribulation, même s'ils ne sont pas hauts, sont suffisamment élevés pour retenir les nuages. D'ailleurs tous les jours, après 15 heures, le soleil disparaît, l'anneau de nuages autour des montagnes s'épaississant à la faveur de températures moins chaudes, en débordant sur les plages. Ainsi il y a un phénomène de micro climat avec des nuages qui vont et viennent comme une marée depuis les montagnes vers le rivage.
Ce matin Mount Sorrow est dégagé, il faut en profiter ! Le Lonely Planet dit qu'il faut de 5 à 6 heures pour parcourir le sentier de 7 km qui est particulièrement éprouvant. Cela me semble beaucoup au regard de la distance à parcourir. Selon mon expérience et la vitesse à laquelle j'ai l’habitude de progresser, je dirais qu'en 1h30 je devrais être au sommet, donc je prévois à peu près 3 heures aller et retour, ce qui me me laissera arriver au retour pile pour le déjeuner. 
J'ai préféré faire la randonnée le matin car il fait moins chaud et souvent le temps est plus dégagé que l'après midi. De plus, je pourrai ensuite profiter du temps de la journée qu'il me restera pour me reposer.
Le sentier part juste quelques dizaines de mètres après Cape Tribulation, après avoir commencé à rouler sur la piste de terre réservée aux 4x4 qui mène en 50 km à CookTown plus au nord. Le chemin grimpe sans détour. N'espérez pas avoir des lacets pour ménager le promeneur, on va direct à flanc du mont. Au moins on est mis au parfum dès l'entrée ! C'est un sentier pour nains. Il est taillé très étroit et bas de plafond. Avec toutes les plantes qu'il y a ils ont fait ce qu'ils ont pu pour tracer un chemin mais je suis tout le temps à courber l'échine pour ne pas me cogner. 
La première partie de la balade passe à travers une forêt de palmiers à ombrelles. Puis on passe vraiment dans une forêt pluviale, avec ses troncs dont la base part en racines qui forment de véritables murs sur lesquels viennent grimper de délicates lianes et fougères. Plus haut la végétation change. Le sol devient aussi plus humide et se pare de fougères naines qui ornent le sol. On voit qu'on arrive à un niveau qui doit être la majeure partie du temps à la limite des nuages.
Le chemin devient encore plus abrupt et il y a tout un passage où il faut se saisir d'une corde à nœud pour pouvoir se hisser. J'ai l'impression de revivre l'ascension ratée de Bartle Frere. Sauf que là le sommet est deux fois moins élevé et que je sais qu'il y a un point de vue sur toute la côte qui doit être à tomber et qui m'attend. Je prends donc mon mal en patience. 
Je réfléchis, je chantonne dans ma tête, je vais à mon rythme, ménageant mes forces. Qu'importe l'heure à laquelle je serai là haut, ce qui est sûr c'est que j'y serai ! En plus, après le passage de la corde à nœuds, on a l'impression que le bout du chemin approche. Le sentier devient moins raide et donne le sentiment de marcher sur une cordillère qui doit être la crête du mont. En effet, à peine une demie heure plus tard on arrive au point de vue sans qu'on l'ait senti venir. Il ne faut pas s'attendre à arriver sur un sommet dont la végétation s’éclaircit pour laisser place à une étendue rocailleuse avec une croix au dessus. Non, il faut laisser cela aux Alpes. Ici, ils ont dû déboiser une portion de la forêt pour installer cette petite passerelle par laquelle on accède au détour d'un virage. La jungle continue son œuvre tout autour. 
On n'a vraiment pas l'impression d'être à un sommet. Un couple hors d'haleine est déjà là, en vrac sur la passerelle, au bord de l'apoplexie. Moi ça va. J'ai fait toute l'ascension torse nu et avec le petit vent qui souffle toujours de la mer il m'a bien rafraîchit. La vue valait vraiment l'effort à fournir. On voit des deux côtés de Cape Tribulation, vers le nord en direction de Cooktown et vers le sud dont on pourrait voir Daintree River si la rivière n'était pas cachée par la péninsule qui marque l'entrée du parc national quand on arrive de Cairns. De là haut on réalise vraiment comme l'endroit est perdu dans la jungle, comment les deux patrimoines mondiaux viennent à la rencontre l'un de l'autre. En regardant vers le large, on peut distinguer la grande barrière de corail, avec quelques anneaux bleu turquoise. Elle semble très loin mais je suis déjà très content de pouvoir en admirer un pan.
J'ai mis deux heures pour arriver au sommet, c'est un peu plus que ce que j'avais prévu, mais vu le sentier très raide, je n'aurais pas pu aller plus vite. Pour la descente, on marche avec les jambes et les bras ! Tel un orang-outan, on passe d'un arbre à l'autre pour retenir la descente. Ça permet aussi de garder l'équilibre, de ne pas glisser ou se tordre les chevilles dans ce chemin où l'on marche constamment sur des racines. Au passage, cela fait réagir quelques volatiles assoupis, délogés par les vibrations, qui s'envolent en manifestant leur mécontentement. Comme toujours la descente m'a pris moins de temps. Les experts de la randonnée vous attesteront que la descente est toujours plus dure pour l'organisme que la montée. Je n'ai jamais trouvé cela exact en ce qui me concerne. 
Certes les genoux, les chevilles et les pieds sont plus sollicités, et c’est toujours à la descente que les ampoules surgissent mais l'effort à fournir est bien moindre. Je n'ai jamais transpiré lors d'une descente. Par ailleurs, l'impression de filer plus vite donne plus d'entrain. On n'a pas l'impression que c'est interminable. Ce qui est vrai par contre c'est qu'on peut plus facilement glisser. Les pieds sont devant nous, amenant un centre de gravité déporté vers l'avant qui peut nous mener vers la chute. Donc même si cela semble plus facile, il faut rester vigilant et toujours regarder où l'on met le pied et vérifier ses appuis
Après Mount Sorrow qui n'était pas le mont de chagrin suggéré par son nom, je suis allé pique niquer comme hier à Cape Tribulation. Aujourd'hui le coin est beaucoup plus calme. 
Il faut dire qu'hier c'était dimanche et que beaucoup de gens étaient venus de Cairns ou des villes balnéaires du nord pour une excursion à la journée. Ce genre de formule est très populaire en Australie mais elle ne permet pas de faire ce qu'on veut. Ça va pour ceux qui aiment être pris en charge et ne rien avoir à penser ou à planifier. En revanche, ils ne verront jamais des endroits comme Mont Sorrow ou la plage quand il n'y a plus personne. Et aujourd'hui la plage est à moi ! Je laisse une douce quiétude m'envahir. C'est l'avantage aussi de rester plusieurs jours au même endroit. Je marche le long du rivage, sans but sinon celui de profiter et d'ouvrir l’œil. C'est alors que les choses se révèlent, dans des petits riens qui peuvent paraître insignifiants, mais dont la délicatesse sait toucher ceux qui savent les remarquer. 
Comme la contemplation d'un jeune palétuvier esseulé au milieu de la plage, qui est en pleine croissance d'une branche en train de se transformer en racine échasse dont la fourche va bientôt atteindre le sable et qui l'aidera à s'ancrer de manière plus sûre. Ou alors comme des racines aériennes qui pointent du sable humide comme des bourgeons. Je suis resté aussi à regarder les petits crabes qui font des trous dans le sable mouillé en créant des sculptures à marée basse formées de petites boulettes de sable qu'ils confectionnent. Ils ne chôment pas non plus. De temps en temps on voit une pince blanche furtive expulser du sable violemment, puis la bestiole, craintive, sort de son trou pour faire le ménage autour. C'est alors qu'elle se saisit du sable avec ses pinces qu'elle ramène vers sa bouche. 
Noah Beach du haut de mon rocher
Ensuite je ne sais pas comment le crabe fait, il est trop petit, il me faudrait une loupe, mais on voit une boulette de sable humide se former comme une bulle qu'il expulse d'un côté en la chassant des pattes avant de commencer à en faire une autre. Ça ne lui prend que quelques secondes de transformer le sable en boulette bien ronde. J'ai essayé de le faire déguerpir de son trou pour tester sa réaction en voulant bloquer l'orifice avec mon doigt, mais au moindre mouvement la créature regagne son trou en un éclair.
Pour finir, de retour au camp à Noah Bay, j'ai fait comme mon voisin, je suis monté sur un rocher au bout de la plage et je suis resté là à contempler un long moment le paysage, m'émerveillant de la lumière et des couleurs d'un soleil qui tend à disparaître derrière les monts en projetant de longues ombres sur la plage. Vraiment le camping de Noah Bay est niché dans la plus belle baie de Cape Tribulation !

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