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jeudi 19 janvier 2017

Panique en cuisine

Ao Molae vue depuis Ao Pante
Le matin quand c'est marée basse c'est le meilleur moment pour admirer la plage d'Ao Pante et perdre son regard vers les montagnes couvertes de jungle plus au sud. On peut alors apercevoir Ao Molae, minuscule anse sertie dans un écrin de verdure. La configuration de Tarutao est exceptionnelle. Ce serait une île plate elle perdrait de son mystère. Alors que là, ses pentes dessinent de magnifiques étages de jungle que l'on peut contempler à volonté, comme si l'on était un oiseau survolant la canopée. Les ombres se révèlent au delà des crêtes, les différentes essences d'arbres confèrent mille et une nuances de vert. Parfois un arbre plus grand que les autres apparaît dans toute sa majesté, monument de la nature discret, presque invisible, que seul un œil contemplatif peut déceler. C'est ce que j'aime, ces infimes détails que je tiens comme des cadeaux que la nature me tend, toujours en grâce, sans ostentation. 
A la place, mes contemporains préfèrent voir des monuments de pierre ou béton à la gloire de l'homme. Je laisse les villes, aucune n'a grâce à mes yeux. Ce sont des territoires où la nature a été bafouée, repoussée, éliminée. Je rêve parfois de vivre à une époque où les villes n'étaient que des villages, où l'homme n'avait pas essayé de prendre le contrôle sur la nature à ce point, où les forêts couvraient le moindre espace. Ce devait être très beau. Désormais il ne nous reste que les parcs nationaux. Quand on y pense c'est triste. Et cela ne va pas s’arranger avec une démographie toujours en expansion et jamais remise en question. C'est un tabou dont il ne faut jamais parler. La surpopulation crée des tensions, des dégâts irrémédiables à la planète et on meurt sous la pollution.
On parle du réchauffement climatique à cause de nos activités. On fait des Grenelle, des COP et autres trucs de communication qui ne déboucheront jamais sur rien. Personne ne prend le problème à la base. Pas même les décroissants qui pourtant appellent à une production et une consommation moindre pour retrouver un équilibre avec la nature et notre nature. Il disent que c’est un faux problème, que ce sont nos modes de vie qu'il faut changer. Pourtant le raisonnement est simple : quand bien même chacun d'entre nous arriverait à réduire de moitié son empreinte écologique, si dans le même délai la population double, le résultat est un statu quo. J'ai peut être des idées extrêmes mais moi président, je n'attribuerais les allocations familiales que jusqu'à deux enfants. Et je supprimerais les demies part d'impôt au delà également de deux enfants. 
Oui je pénaliserais les familles de plus de deux mouflets, pour infléchir cette politique de lapins qui veut que plus on est nombreux, plus il y aura de recettes fiscales à terme, plus de consommation, toujours plus de tout. Qui a besoin d'avoir plus de deux mioches ? Ça part d'un besoin égoïste. Personne ne pense à la Terre que nous léguerons aux générations futures. Être plus nombreux cela veut dire piller encore plus de ressources, nourrir plus de bouches, donc se diriger vers une agriculture toujours plus industrielle, polluante, nocive à la santé et sans âme. Je dis ça, moi au fond je m'en moque, je serai mort avant – certains diront bon débarras ! Mais je trouve bien dommage que nous léguons un monde de moins en moins sympa aux nouveaux nés qui eux rêveront d'être nés en des temps plus insouciants et reprocheront aux générations précédentes d'avoir tout bousillé.
Hier soir le ciel s'est fait menaçant. J'ai donc déplacé ma tente mais c'était juste un prétexte pour essayer quelque chose d'autre car il a déjà plu une nuit et le tarp déborde bien des limites de la tente. En fait, c'était plus pour m’éloigner des pétarades de tondeuse à gazon des long tail boat aux aurores. La première fois que je suis venu sur Tarutao, en 2012, j'avais passé une nuit diluvienne sous le porche d'un bâtiment qui ne sert à rien. Il est toujours là, à côté du bloc sanitaires des dortoirs des groupes, face à la bifurcation de la route vers les quartiers des rangers. C'est un bâtiment dévolu au rangement de couvertures qui ne servent jamais vu qu'on est en pays tropical. La pièce, vitrée, est pourtant fermée à clef si jamais quelqu’un voulait grappiller une couverture. 
Il y a un auvent qui le prolonge, assez grand pour y accueillir une kermesse. J'ai fait un brin de ménage à l'aide de leurs balais en aiguilles de filaos tressées. Le manche est super court, il faut être haut comme deux pommes ou sinon faire ça accroupi. Le coin qui devait me permettre de passer une nuit complète et calme n'a pas tenu ses promesses. Il y régnait une chaleur étouffante, sans un brin d'air, et si le groupe électrogène des touristes a été coupé dès 22 heures, celui alimentant les quartiers des rangers a tournée toute la nuit. En plus, dès 6 heures les gardes ont commencé à circuler à moto. Tout ça pour faire 300 mètres au mieux, ils sont un peu fainéant. Un vélo ferait très bien l'affaire, en plus c’est tout plat à Ao Pante. 
Mais bon, la moto ça va plus vite et ça demande moins d'effort. Ce doit être pour ça. En plus ils ne doivent pas payer l'essence et il doit toujours y avoir un bricolo pour les menues réparations. Ce n'est pas une raison. Étant un parc national, ils devraient montrer l'exemple. Au lieu de cela ils polluent le calme des lieux. D'un autre côté je crois que la notion de calme des asiatiques est toute relative. Le bruit ne les dérange pas, il doit les rassurer comme beaucoup.
Ce soir il y a eu panique en cuisine. Pas besoin de télé, on a ça en direct ici. Un serpent s'est infiltré. Cris de panique en cuisine, les gens sortaient de là en sautant comme des crevettes de leur nasse. 
Même pas peur!
Un homme est venu à la rescousse, pourchassant le reptile avec un long bâton pour le diriger loin de là. Va contrôler un serpent qui par nature serpente ! La bestiole insaisissable s'en est allée vers le restaurant puisqu'on lui interdisait les cuisines. Tout le monde était debout, prêt à monter sur les tables, pendant que quelques curieux plus intrépides étaient dépêchés au cœur de l'action pour livrer un compte rendu de la progression de l'animal. Certains rigolaient pour défaire la tension. On n'a jamais su où il était passé, il s’est réfugié dans un massif ornemental de plantes exotiques qui lui a offert la meilleure des cachettes.

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