Les nuits à Ao Molae
sont délicieuses et passent comme un souffle. Le coin que j'ai
déniché est vraiment parfait. Tapi comme une bête sauvage et
féroce je fais un avec la jungle. Les bestioles ne me calculent même
pas. Y a un gros machin qui est encore passé à côté, faisant
comme chez lui, traçant d'un pas déterminé sans faire de détour.
Dans les ombres de la nuit ça avait la taille et l'allure d'un
phacochère, les grognements en moins. La vie ne s'arrête jamais par
ici. Le gecko était lui aussi en folie. Et les petit crabes sur la
plage en panique, fuyant de manière anarchique mes pas et la lumière
de la torche quand j'ai regagné la tente. On ne les voit pas la
journée mais la nuit est leur royaume. Tout comme de gros
bernard-l’hermite qui avancent péniblement, bien handicapés par
leurs grosses coquilles aux formes dissymétriques qui les fait
pencher d'un côté. Les pauvres doivent faire avec ce qu'ils
trouvent.
Plus je reste à
contempler la baie, plus je m'émerveille du paysage. Il n'y a
vraiment pas meilleur endroit si sauvage qui allie ainsi plage de
rêve, jungle, collines et vie sauvage. Avec en plus la possibilité
qui m'est donnée de planter la tente un peu où je veux, pas
forcément à l'endroit dévolu sur le camping.
Ils ne me disent
rien, comme ils me connaissent et savent que je suis là pour
longtemps. Je suis d'ailleurs étonné que les autres ne m'imitent
pas, préférant rester bien sagement sur l'herbe autour du
restaurant. Je trouve mon coin quand même plus chouette. Peut être
que la jungle la nuit les terrifie. Pour moi c'est tout le contraire,
elle m’apaise et m'endort. C'est comme si elle veillait sur moi
pendant mon sommeil.
Et la mer, que dire de la
mer ? La température est juste comme il faut. C'est comme si un
bain était coulé et prêt à l'emploi à toute heure. On sort de
l'eau non parce qu'on commence à avoir froid mais parce qu'on a
envie de passer à autre chose, une fois bien rassasié. Du coup, on
a tout le temps qu'on veut pour rêvasser, méditer, se tripoter les
doigts de pieds en contemplant le paysage sur tous les côtés.
Quand
je me baigne je tourne sur moi lentement comme une toupie et je n'en
finis pas de tourner et de tourner. J'aime regarder tous les coins.
Le large avec les îlots au loin et quelques voiliers qui passent de
temps en temps, la douce couleur vert émeraude de l'eau. C'est une
couleur indéfinissable, même l'appareil photo ne parvient pas à
saisir sa juste nuance. Le coin que je préfère contempler c’est
celui du bout de la plage, à l’extrémité opposée des bungalows.
Rare sont ceux qui viennent se balader jusqu'ici et le matin c'est là
où l’ambiance est la plus vivifiante. Il y a de gros arbres
couverts de grosses fleurs blanches qui contrastent avec d'autres qui
sont en train de perdre leurs feuilles dans des teintes rouges
chatoyantes, habitués à les perdre à cette époque de saison sèche
qui pourtant est bien perturbée cette année.
Pendant que je suis
dans l'eau, je me baigne aussi au milieu des senteurs sucrées des
grosses fleurs couvertes d'étamines roses qui meurent dès que le
soleil monte dans le ciel. Mais avant elles attirent en nombre les
abeilles et d'autres insectes du genre scarabées. Il y a aussi
l'arbre du coin où je campais l'an dernier, celui qui donne des
petites fleurs jaunes qui sentent la fleur d'oranger puissance mille.
Inutile d'aller le sentir, il suffit de passer à quelques mètres de
lui pour que l'on se sente transporté.
Ainsi passe paisiblement
la journée à Ao Molae. Dès que je vais faire quelques pas dans les
alentours la baie me manque et je suis comblé quand je retrouve mon
hamac, pour une pause détente et lecture à l'ombre.
C'est ainsi que
dans l'après midi j'ai entendu du raffut dans les feuilles mortes,
pas très loin de la tente. J'ai pensé que c'étaient les ouvriers
du chantier qui fouinaient. En effet ils sont revenus et ont déchargé
une dernière cargaison de cailloux qui s'entassent à présent au
pied d'un cocotier jusqu'à faire un monticule qui arrive à mi
hauteur du tronc. Je pense qu'ils en ont assez pour terminer la
route. Ils sont arrivés également avec deux bétonneuses et sont
désormais affairés le long de la route. On les entend moins, c’est
plus supportable que les déchargements intempestifs à la
tractopelle depuis la barge. Les ouvriers sont passés dans l'après
midi sur la plage et sont revenus avec de gros troncs de bambous
échoués sur l'épaule.
Sans doute pour se construire une cabane.
Mais pas très heureux à l'idée qu'ils décident de monter un camp
autour de ma tente, je me suis levé pour regarder ce qui se tramait.
Et là, surprise : point d'ouvriers mais à la place de gros
singes dodus, toute une colonie, sautant de branches en branches,
occupés à grignoter les meilleures feuilles des arbres. C’est le
retour des singes à lunettes, mes préférés. Ils sont trop
croquignolets avec leur bouille de peluche et leur allure débonnaire.
Ils me manquaient. J'avais d'ailleurs entrepris d'aller en fin
d'après midi crapahuter dans la jungle à leur recherche. Comme
s’ils avaient lu dans mes pensées ils sont venus à moi. Dans mon
hamac avec sa moustiquaire verte, je suis passé inaperçu.
En
revanche, dès que je me suis extirpé de là pour prendre l'appareil
photo je me suis fait repéré. Et là ils se sont mis à monter plus
haut dans les arbres. Ils sont très farouches et un rien les
dérange. Ils détestent être fixés et encore moins qu'on les
prenne en photo. Pourtant je ne pense pas qu'ils soient musulmans !
Il y en a sur le camp qui ont réussi à prendre un de leurs bébés
en photo. Ils sont oranges et trop mignons. Comme celui qui m'était
monté sur la tête à Bornéo et qui me grignotait les cheveux. Je
rêve d'en voir un et de l'immortaliser dans la boîte mais je n'ai
vu que des mères avec leur bébé agrafé sur leur ventre, déjà
trop grands et de la même couleur qu'elles.
![]() |
| Une baie parfaite pour se laisser vibrer au rythme de la nature |
C'est drôle de regarder
ces singes dans les arbres. Ils ne sont bien que là haut. Ils n'ont
jamais dû fouler le sol de toute leur vie. Ils passent d'arbres en
arbres comme les écureuils. Mais vu qu'ils sont très gros, c'est
pour cela qu'ils font du raffut. J'aime quand ils mangent. Ils
cueillent plusieurs feuilles à la fois et les disposent dans leurs
petites mains en corolle, comme une fleur. Parfois ils s'en vont
déguster ça calés dans la fourche d'un arbre. La présentation
dans l'assiette ça compte, ça ouvre l'appétit, c'est bien connu !
Pour les faire regarder dans l'objectif c’est très facile. Il
suffit de faire un bruit quelconque et ils se retournent alors de
suite. Il s devaient bien être une vingtaine, je n'en ai jamais vu
autant à la fois. Du coup c’est assez facile d'en trouver un assez
bien positionné. Mais il faut faire vite car ils ne tiennent pas en
place. Une fois qu'ils ont fini de déguster une feuille, au lieu
d'en cueillir une autre à côté ils préfèrent changer d'arbre et
essayer une autre variété. Ils sont gourmets !
![]() |
| Un gecko pour le dîner. Enfin... pas dans l'assiette! |
Moi aussi d'ailleurs. Mon
plat préféré sur l'île c'est le « thaï green curry with
chicken », accompagné d'une timbale de riz. C'est servi dans
un grand bol de jus de noix de coco et de décoction de curry vert où
l'on trouve des morceaux de pomme de terre, de patate douce, de
carotte, ainsi que des légumes verts propres à l'Asie, du genre
courgettes mais de goût et de forme très différents. Le curry vert
c'est une feuille vert foncée très dure, du genre laurier. Au début
je croquais là dedans comme dans n'importe quel légume. Le goût
est au début comme de la citronnelle mais ensuite, le piquant se
fait sentir et on finit la bouche en feu, comme du piment en encore
plus fort. C'est simple, ce plat me demande à chaque fois des
mouchoirs. Non pour m’essuyer les mains mais parce qu'il me fait
couler du nez. C'est étonnant qu'une feuille puisse provoquer cet
effet. Il en suffit juste d'un morceau. Venant d'un fruit ou d'un
légume, on comprend mieux mais une feuille on a tendance à trouver
ça aussi inoffensif qu'une plante pour infusion. N'empêche c'est
très bon, et on est beaucoup à penser que c’est le meilleur plat.
C’est aussi un plat complet, après ça, on n'a plus du tout faim.









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