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mercredi 25 janvier 2017

La vie à Ao Molae

La nuit dans mon coin caché dans la jungle, je reçois de la visite de bestioles qui fouinent, d'un pas pas farouche, habituées à pérégriner là dedans sans rencontrer de résistance. Il y a pourtant un genre de sentier de bêtes à côté mais non, ce que j'ai entendu préfère tracer sa voie sans machette en passant par ma tente. Il a fallu que je manifeste ma présence par un grommellement pour que ça déguerpisse sans que je l'y reprenne. Inutile de parler, un grognement suffit, c'est comme ça que les choses fonctionnent dans la jungle. Je suis toujours fasciné par toute cette faune qui crapahute de nuit alors que les parcours sont semés d'embûches. Je ne sais pas comment elle fait pour y voir quelque chose. 
Il est pas chouette comme coin?
Déjà sur un terrain découvert ce n'est pas évident, mais dans une jungle c'est encore pire. On est mal foutus quand même à ne rien voir la nuit. Moi, j'aimerais bien si l'on m'en donnait la possibilité. Je n'aime pas l'idée de me sentir réduit ! Remarque, les singes doivent aussi être comme nous car ils ont l'habitude de disparaître de la circulation un peu avant le coucher de soleil. Ce qui offre l'avantage de pouvoir garnir la tente avant la nuit sans crainte d'une attaque de vandale. Dans mon coin, j'ai aussi un grand arbre qui de tout temps abrite un gecko. Ça fait deux ans que je campe à cet endroit et deux ans que je l'entends, jusqu'à quatre fois par nuit. Pas toutes les nuits heureusement. Ça te réveillerait un cimetière entier ce machin là. Ça commence comme un ricanement lubrique puis ça explose en un hoquet qui fait « Gek Ko, Gek Ko... » qui s'en va en décroissant et finissant parfois par des « Mmmh » de contentements repus.
Vue sur jardin  à la sortie de la tente!
Parfois je mets des boules Quies avant qu'une autre crise ne lui prenne. Mais je n'aime pas bien, ce que j'aime dans ce coin c'est entendre la mer qui meurt sur le sable et se retire. Ça donne comme un murmure, une respiration lente, le souffle de vie de Koh Tarutao qui s'instille en moi en m'amenant à respirer à son rythme. Il n'y a pas mieux pour s'endormir bien vite.
J'ai l'habitude de me réveiller vers 6h00, dès que le ciel s'éclaircit. Je n'aime pas traîner pour rien dans mon abri. Les nuits sont suffisamment longues comme ça. En général je regagne la tente vers 20h30 ou 21 heures, ça me fait des nuits d'un sommeil suffisant. Grosse surprise en posant le pied sur la plage ce matin. Il y a un truc qui mouille dans la baie. Deux lampadaires de lumière verte déchirent l'aube. 
On ne la présente plus
Mon Dieu, elle est de retour ! La barge ! C'est quoi cette affaire ? On raconte vraiment n'importe quoi sur cette île. Il est où le répit jusqu'au 1er février ? Je suis dégoûté. Ils sont arrivés sans bruit dans la nuit et n'ont pas encore jeté l'ancre c'est déjà ça. Hasard à mon avis car c'est marée basse. Ils attendent qu'elle monte un peu pour pouvoir s'échouer. Je ne vais quand même pas plier à nouveau bagage pour Ao Son. Pas maintenant après tout le temps et les efforts passés pour bien positionner la bâche. On verra bien comment ça se présente aujourd'hui. On est tous en observation. Les rangers nous assurent qu'ils n'en ont que pour la journée et que la barge repart ce soir. Il est vrai qu'il n'y a dessus qu'une tractopelle, un bulldozer et un camion benne. Quant à la cargaison c'est des cailloux et du sable. Le déchargement ne devrait donc pas durer des heures.
Bon retour Guillaume!
J'ai sympathisé hier soir avec un petit gars bien cool et sympa, Guillaume. Je m'entends bien avec lui. C'est un français, il vit à Lyon, ça fait du bien de converser en français, c'est plus facile pour parler. Il a pas l'air prise de tête, toujours content et enthousiaste. Malheureusement, à peine rencontré qu'il part déjà. Il est arrivé il y a quelques jours et a passé tout son séjour à Ao Molae. Dommage, je me serais bien vu crapahuter dans la jungle avec lui. Il me manque un compagnon de route, quelqu'un avec qui il y ait une émulation à faire des choses. Comme je connais déjà bien Tarutao, je manque en étant tout seul de volonté de faire des trucs. Mais avec un pote d'aventure, je serais ravi de faire partager mes secrets. J'aime bien faire le guide. Mais bon, il n'en a pas besoin, il a déjà tout découvert par lui même, même la lagune du bout de la plage d'Ao Son. 
Avec la pluie il y a plein de jeunes pousses resplendissantes
Il y a un truc nouveau cette année qui me brancherait bien. Il y a un guide qui propose de conduire ceux que ça tente au plus haut sommet de l'île, celui qui se trouve un peu plus au sud du camp d'Ao Son et dont on voit le sommet, magnifique dôme majestueux et énigmatique couvert de jungle, depuis la lagune du bout de la plage. Apparemment le trek se fait sur plusieurs jours, le programme ne dit pas où l'on dort. Sans doute en hamac ou en vrac par terre. C'est assez cher mais si on est plusieurs ça partage les frais. Le roumain m'en avait aussi parlé. Il est tenté également et recherche du monde pour l'accompagner dans cette aventure, après avoir laissé femme et enfant au camp. Après, je ne sais pas si l'on est récompensé de ses efforts par une belle vue du sommet. 
Rien n'indique qu'il y ait une trouée et j'en serais même étonné. Chaque fois que j'ai crapahuté dans la jungle en escaladant des rochers pour un point de vue, ça s’est souvent soldé par un échec ou au mieux une petite trouée entre deux lianes. Y a un truc qui brancherait bien aussi Guillaume, c'est de tracer jusqu'à la seconde prison, à Ao Talo Udang, celle qui regroupait les prisonniers politiques. La voie avait été ouverte par Jean-Pierre et Stefano, à la machette, sur 12 kilomètres il y a deux ans. J'en avais parlé dans un épisode. Bon, peut être une autre année. Guillaume a l'air d'avoir bien aimé Koh Tarutao. C'est la seule île qu'il ait visitée en Thaïlande. Un peu en coup de vent, comme moi la première fois à la fin de mon tour du monde (voir ici). Je ne doute pas qu'il aura envie de revenir !
Dans l'après midi je suis allé voir du côté de la plage d'Ao Jak, celle qui sépare Pante de Molae. Le but est de dénicher un coin où me replier en cas de démarrage de travaux à des heures indues. J'ai bien trouvé un endroit, mais il est plein de moustiques voraces et de bouses de ces bœufs redevenus sauvages qui meuglent à n'en plus finir la nuit. Tout ce qui est un peu coin herbeux à découvert, derrière la plage, ils adorent. C'est là qu'ils aiment brouter la nuit en troupeau. Après, plus près de la plage, il n'y a pas d'endroit où crécher à l'ombre d'un pandanus, d'un filao ou d'un arbre aux oreilles de Mickey. La plage s'arrête pile à la limite de la marée haute et ensuite on part de suite sur de la jungle dense où les rares trouées sont jonchées de détritus. Ça fait vraiment dépôt d'ordures. 
Sans râteau pour déblayer, je ne me vois pas me mettre par là. Remarque, je n'en ai peut être pas forcément besoin. Les rangers avaient raison, la barge est repartie vers 18 heures, ne laissant que le camion benne sur place et une plage bousillée par leurs allées et venues. Kaï, l'un des gardes, m'a dit qu'ils ne viendraient que tous les 3 jours. De plus il a parlé précédemment avec le chef de chantier à force de recevoir des plaintes de ceux qui dorment ici. Il aurait obtenu l'accord d'une trêve nocturne, pour qu'il n'y ait plus de bruit la nuit. Pour l'instant il ne m'a jamais raconté de salades, je lui fait confiance. Si c'est comme ça, ça reste tolérable. Il suffit de partir crapahuter ailleurs la journée quand ils seront là en train de travailler. De toute façon, j'ai prévu de dormir à Ao Son d'ici quelques jours. Ao Molae n'était qu'une halte sur le chemin.

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