Devinez quoi ! Que
peut il bien se passer sur mon île à 2h50 ? Le retour de la
barge qui mérite bien son nom de barje ! Rebelote, et vas-y que
je t'abaisse le pont levis, que je te branche les lampadaires de
match de foot qui éclairent tout dans un rayon de 200 mètres et que
je te rapplique les tractopelles comme des pèlerins à la Mecque.
2H50, rendez-vous compte ! Ce n'est pas humain un truc pareil.
Cette fois ils sont revenus avec une cargaison pleine de graviers. Il
faut dire que la veille j'avais effectué une inspection des travaux
pas encore commencés et j'avais été étonné par le petit tas de
graviers et de sable, insuffisant pour bétonner les 10 kilomètres
qui séparent Ao Molae d'Ao Son. Les rangers d'Ao Molae m'ont bien eu
hier en me disant que le bateau partait. C'était pour mieux revenir.
Dès lors, il n'y a rien à espérer du secteur. Tant que cette route
maudite ne sera pas terminée, il y aura toujours un bateau pour
amener des trucs à n'importe quelle heure de la nuit. Cette fois je
plie bagages et définitivement. Je reviendrai quand ce sera terminé,
peut être dans un mois. J'ignore combien il faut de temps pour
construire une route au milieu de la jungle avec des standards
asiatiques tropicalisés.
Où aller ? Ao Son
me tente bien, cela devrait prendre du temps avant que le chantier
n'arrive jusqu'ici. D'un autre côté, aller me réfugier dans ce
coin paumé risque de rendre le retour à une presque civilisation
plus difficile. Sur le séjour je compte en effet résider à Ao
Pante, Ao Molae et Ao Son. Je voulais donc garder Ao Son pour la fin,
en allant crescendo dans la sauvagerie.
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| Ma douche à moustiques |
De plus, il n'y a pas là bas
de couverture réseau et ne pas donner signe de vie si rapidement
risque d'inquiéter mes proches. Mais à vrai dire j'ai surtout peur
de m'y sentir si bien que je ne veuille plus bouger. Ce sera donc un
repli vers Ao Pante, là où les infrastructures sont les plus
confortables. Par ailleurs, il me suffira de demander aux rangers du
quartier général, plus aguerris, pour savoir quand les travaux
seront finis à Ao Molae.
Je ne suis pas le seul
déçu. Une jeune fille fraîchement sortie de son bungalow et
visiblement pas suffisamment reposée a demandé à un garde si cela
allait encore durer longtemps. Elle a en effet encore une nuit à
tirer à Ao Molae et hésite si elle doit partir plus tôt pour fuir
le bordel.
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| La route de retour à Ao Pante |
Des canadiens très remontés, et qui pensent que les
choses se résolvent par une discussion, à l'anglo-saxonne, font
remarquer « It's supposed to be paradise ! », faisant
valoir qu'ils n'ont pas voyager pendant 24 heures pour avoir à subir
ça. Ils suggèrent de déporter le point d'échouage de la barge au
bout de la plage, à l'autre extrémité, et de tracer une voie dans
la jungle ! Le garde écoute, sourit, acquiesce, mais je connais
le style. C'est à l'indienne. Oui-oui pour avoir la paix et ne pas
perdre la face mais je sais bien que rien ne sera fait. En plus ils
disent n'importe quoi. A la jeune on lui a dit que le bateau partait
ce soir alors qu'à moi on m'a dit que ça durerait plusieurs jours
et que de toute façon la barge reviendra. Ils rigolent quand ils
disent ça. Ils aiment ça, ça leur fait de l'animation, eux qui
vivent à l'année sur l'île même lorsqu'elle est fermée au public
6 mois par an. Le ballet des tractopelles les éblouit !
Il n'y a pas foule à Ao
Pante. Pourtant c'est là que séjourne la majorité des gens qui
viennent. Pour camper il y a l’embarras du choix, juste deux tentes
sont installées. Le coin où je me mettais s'est dépouillé avec
les saisons. Les pandanus qui me donnaient de l’ombre ont grandi et
se sont amincis. Par contre, juste un peu plus loin se trouvait un
rassemblement de jeunes pandanus presque inextricables où il fallait
ramper dessous. Eux aussi on grandi et offrent à présent un jeu de
terrasses reliées entre elles, le tout à l'ombre toute la journée,
où l'on peut se tenir debout avec au sol du sable blanc fin comme de
la farine qui crisse sous le pied. C’est le coin parfait où
camper. Sur la plage on trouve des tas d'aiguilles de filaos,
enroulées en pelote par la marée.
C’est l'idéal pour former un
matelas moelleux et en disposer tout autour de la tente pour éviter
que du sable ne rentre à l'intérieur. Oui je sais je suis un peu
maniaque ! Avec tous ces pandanus, c'est très facile de trouver
un point d'ancrage pour le tarp. En revanche je me rends compte que
dans la précipitation j'ai oublié les épingles à linge sur leur
fil à Ao Molae. Ça me manque beaucoup et si je retourne à Ao Molae
ce ne sera pas avant un mois. Il y a bien une petite épicerie
d’appoint près du débarcadère mais ils ne vendent pas d'épingles
à linge. Je suis donc allé voir le garde principal de la réception,
celui qui a toujours été gentil avec moi. Je le tiens pour
responsable du parc, sans doute parce qu’il a plus de prestance.
Je
lui ai demandé s'il pouvait contacter Ao Molae et demander à un
garde là bas de se rendre au milieu de la plage pour me ramener mes
épingles à linge, plan à l'appui dessiné par mes soins. Le seul
truc c'est que je ne sais pas comment on dit ça en anglais. A
l'école on nous apprend tout sauf le pratique ! J'ai traduit ça
par « hanging clips for clothes ». Il a eu l'air de
comprendre. Ao Molae ne répond pas au téléphone, il réessaiera
plus tard et me tiendra informé.
Je vais être bien ici,
plus au calme que là bas. En plus, mon message de l'an dernier que
j'avais envoyé par mail à la direction des parcs nationaux – mais
pour lequel je n’avais pas reçu de réponse – semble avoir porté
ses fruits : il n'y a pas de long tails boat de pêcheur dans la
mangrove. Ils ont dû les prendre en chasse.
Autre fait curieux, je
vois très peu de macaques. D'habitude ils circulent en groupe de 20
individus, là je n'en vois que deux ou trois et très peu souvent. A
Ao Molae c'était pareil. Ils les ont butté ou le cyclone du mois de
décembre les a calmés ? Je ne vais pas m'en plaindre.
Les hornbills, ces
espèces de toucan, sont encore plus nombreux que d'habitude. Je ne
me lasse pas de les admirer, avec leur gros bec jaune et les yeux
cerclés de bleu. Ils sont encore plus beaux quand ils volent,
s'élançant d'un arbre à l'autre en planant. Leurs ailes noires
sont déchiquetées à la façon d'une palme de cocotier et se
terminent en pointes blanches. Quand ils planent on dirait un
éventail d'une belle andalouse.
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| Lever de soleil sur Tarutao |
Les phacochères sont là, pas
farouches du tout, ils vont et viennent comme des chiens et font rire
tout le monde quand ils renâclent. Ils restent le plus souvent
autour des cuisines car ils leur donnent les restes. Dans l'attente
ils sont là, couchés sur le flan, dans un trou de terre, assoupis,
grognant quand on passe à côté pour signifier qu'on les a
réveillé. Parfois ils s'aventurent sur la plage, à la recherche de
ce que la marée a apporté. Ils raffolent des pousses de palétuvier.
Ils les engloutissent comme des spaghettis. Ils sont plus farouches
sur la plage, en terrain dénudé. S'ils remarquent ma présence ils
déguerpissent dare-dare dans un fourré. C'est gros comme machin
mais ça courre vite !









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