Pages

Translate

vendredi 13 janvier 2017

La barge barje

Devinez quoi ! Que peut il bien se passer sur mon île à 2h50 ? Le retour de la barge qui mérite bien son nom de barje ! Rebelote, et vas-y que je t'abaisse le pont levis, que je te branche les lampadaires de match de foot qui éclairent tout dans un rayon de 200 mètres et que je te rapplique les tractopelles comme des pèlerins à la Mecque. 2H50, rendez-vous compte ! Ce n'est pas humain un truc pareil. Cette fois ils sont revenus avec une cargaison pleine de graviers. Il faut dire que la veille j'avais effectué une inspection des travaux pas encore commencés et j'avais été étonné par le petit tas de graviers et de sable, insuffisant pour bétonner les 10 kilomètres qui séparent Ao Molae d'Ao Son. Les rangers d'Ao Molae m'ont bien eu hier en me disant que le bateau partait. C'était pour mieux revenir. 
Dès lors, il n'y a rien à espérer du secteur. Tant que cette route maudite ne sera pas terminée, il y aura toujours un bateau pour amener des trucs à n'importe quelle heure de la nuit. Cette fois je plie bagages et définitivement. Je reviendrai quand ce sera terminé, peut être dans un mois. J'ignore combien il faut de temps pour construire une route au milieu de la jungle avec des standards asiatiques tropicalisés.
Où aller ? Ao Son me tente bien, cela devrait prendre du temps avant que le chantier n'arrive jusqu'ici. D'un autre côté, aller me réfugier dans ce coin paumé risque de rendre le retour à une presque civilisation plus difficile. Sur le séjour je compte en effet résider à Ao Pante, Ao Molae et Ao Son. Je voulais donc garder Ao Son pour la fin, en allant crescendo dans la sauvagerie.
Ma douche à moustiques
De plus, il n'y a pas là bas de couverture réseau et ne pas donner signe de vie si rapidement risque d'inquiéter mes proches. Mais à vrai dire j'ai surtout peur de m'y sentir si bien que je ne veuille plus bouger. Ce sera donc un repli vers Ao Pante, là où les infrastructures sont les plus confortables. Par ailleurs, il me suffira de demander aux rangers du quartier général, plus aguerris, pour savoir quand les travaux seront finis à Ao Molae.
Je ne suis pas le seul déçu. Une jeune fille fraîchement sortie de son bungalow et visiblement pas suffisamment reposée a demandé à un garde si cela allait encore durer longtemps. Elle a en effet encore une nuit à tirer à Ao Molae et hésite si elle doit partir plus tôt pour fuir le bordel. 
La route de retour à Ao Pante
Des canadiens très remontés, et qui pensent que les choses se résolvent par une discussion, à l'anglo-saxonne, font remarquer « It's supposed to be paradise ! », faisant valoir qu'ils n'ont pas voyager pendant 24 heures pour avoir à subir ça. Ils suggèrent de déporter le point d'échouage de la barge au bout de la plage, à l'autre extrémité, et de tracer une voie dans la jungle ! Le garde écoute, sourit, acquiesce, mais je connais le style. C'est à l'indienne. Oui-oui pour avoir la paix et ne pas perdre la face mais je sais bien que rien ne sera fait. En plus ils disent n'importe quoi. A la jeune on lui a dit que le bateau partait ce soir alors qu'à moi on m'a dit que ça durerait plusieurs jours et que de toute façon la barge reviendra. Ils rigolent quand ils disent ça. Ils aiment ça, ça leur fait de l'animation, eux qui vivent à l'année sur l'île même lorsqu'elle est fermée au public 6 mois par an. Le ballet des tractopelles les éblouit !
Il n'y a pas foule à Ao Pante. Pourtant c'est là que séjourne la majorité des gens qui viennent. Pour camper il y a l’embarras du choix, juste deux tentes sont installées. Le coin où je me mettais s'est dépouillé avec les saisons. Les pandanus qui me donnaient de l’ombre ont grandi et se sont amincis. Par contre, juste un peu plus loin se trouvait un rassemblement de jeunes pandanus presque inextricables où il fallait ramper dessous. Eux aussi on grandi et offrent à présent un jeu de terrasses reliées entre elles, le tout à l'ombre toute la journée, où l'on peut se tenir debout avec au sol du sable blanc fin comme de la farine qui crisse sous le pied. C’est le coin parfait où camper. Sur la plage on trouve des tas d'aiguilles de filaos, enroulées en pelote par la marée. 
C’est l'idéal pour former un matelas moelleux et en disposer tout autour de la tente pour éviter que du sable ne rentre à l'intérieur. Oui je sais je suis un peu maniaque ! Avec tous ces pandanus, c'est très facile de trouver un point d'ancrage pour le tarp. En revanche je me rends compte que dans la précipitation j'ai oublié les épingles à linge sur leur fil à Ao Molae. Ça me manque beaucoup et si je retourne à Ao Molae ce ne sera pas avant un mois. Il y a bien une petite épicerie d’appoint près du débarcadère mais ils ne vendent pas d'épingles à linge. Je suis donc allé voir le garde principal de la réception, celui qui a toujours été gentil avec moi. Je le tiens pour responsable du parc, sans doute parce qu’il a plus de prestance. 
Je lui ai demandé s'il pouvait contacter Ao Molae et demander à un garde là bas de se rendre au milieu de la plage pour me ramener mes épingles à linge, plan à l'appui dessiné par mes soins. Le seul truc c'est que je ne sais pas comment on dit ça en anglais. A l'école on nous apprend tout sauf le pratique ! J'ai traduit ça par « hanging clips for clothes ». Il a eu l'air de comprendre. Ao Molae ne répond pas au téléphone, il réessaiera plus tard et me tiendra informé.
Je vais être bien ici, plus au calme que là bas. En plus, mon message de l'an dernier que j'avais envoyé par mail à la direction des parcs nationaux – mais pour lequel je n’avais pas reçu de réponse – semble avoir porté ses fruits : il n'y a pas de long tails boat de pêcheur dans la mangrove. Ils ont dû les prendre en chasse. 
Autre fait curieux, je vois très peu de macaques. D'habitude ils circulent en groupe de 20 individus, là je n'en vois que deux ou trois et très peu souvent. A Ao Molae c'était pareil. Ils les ont butté ou le cyclone du mois de décembre les a calmés ? Je ne vais pas m'en plaindre.
Les hornbills, ces espèces de toucan, sont encore plus nombreux que d'habitude. Je ne me lasse pas de les admirer, avec leur gros bec jaune et les yeux cerclés de bleu. Ils sont encore plus beaux quand ils volent, s'élançant d'un arbre à l'autre en planant. Leurs ailes noires sont déchiquetées à la façon d'une palme de cocotier et se terminent en pointes blanches. Quand ils planent on dirait un éventail d'une belle andalouse. 
Lever de soleil sur Tarutao
Les phacochères sont là, pas farouches du tout, ils vont et viennent comme des chiens et font rire tout le monde quand ils renâclent. Ils restent le plus souvent autour des cuisines car ils leur donnent les restes. Dans l'attente ils sont là, couchés sur le flan, dans un trou de terre, assoupis, grognant quand on passe à côté pour signifier qu'on les a réveillé. Parfois ils s'aventurent sur la plage, à la recherche de ce que la marée a apporté. Ils raffolent des pousses de palétuvier. Ils les engloutissent comme des spaghettis. Ils sont plus farouches sur la plage, en terrain dénudé. S'ils remarquent ma présence ils déguerpissent dare-dare dans un fourré. C'est gros comme machin mais ça courre vite !

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...