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| Un petit paradis |
Deux semaines déjà que
je me suis porté prisonnier volontaire sur Koh Tarutao. Je ne vois
pas le temps passer. Le quart du séjour vient de filer. Deux
semaines, c'est ce dont je disposais au maximum quand je travaillais.
Après il fallait quémander, justifier le pourquoi du comment,
comment gérer mon absence... Plus que les conflits d’ego, les
querelles de petits chefs, les jeux de pouvoir, la promotion des
incapables, les petits arrangements entre faux culs, la
subordination, les critiques déplacées, l'hypocrisie, la mauvaise
foi, la pression, le sentiment d'abandon à son propre sort... et
j'en passe des meilleures, c'est surtout le fait d'être vendu à un
employeur contre salaire et privé de sa liberté de faire des choses
et de vivre sa vie qui me poserait problème.
Retourner au système
des week-ends, à scruter le calendrier à la recherche de ponts pour
grappiller un jour ou deux supplémentaires et partir en même temps
que tout le monde, non merci. Pas plus que de m'enfermer dans une
routine réveil-matin, yeux rivés à l'heure, temps chronométré et
compté contre lequel on a le sentiment de se battre en permanence et
de le perdre dans les transports matin et soir, soumis aux grèves,
retards et incidents en tout genre. Ça mine réellement. Je ne veux
plus de cette vie là. Il m'aura fallu un an et demi pour
décompresser de tout ça. Toutes mes envies de voyage sont nées de
cette frustration couplée au fait d'être en plus mal logé à cause
de problèmes de voisinages qui ne me laissaient aucun répit ni
occasion de simplement me sentir bien.
Du coup je ressentais le
besoin de vivre mes vacances de façon extrême, aux antipodes de ma
vie du reste de l'année. J'étais en quelque sorte constamment en
fuite de quelque chose. Maintenant que tout cela est loin derrière
moi, je ne ressens plus ce besoin. Logiquement j'ai besoin de me
fixer quelque part et d'y vivre bien, en toute sérénité, loin des
problèmes et contraintes. C'est pour cela que j'ai acheté un
appartement sur le bassin d'Arcachon qui sera livré en 2018, dans
une petite résidence qui comporte un seul étage, dans un village de
quelques milliers d'habitants, à 7 kilomètres de l'océan que je
pourrai rejoindre en vélo par des pistes cyclables à travers dunes
et forêts. Moi qui pensais ne plus jamais être propriétaire,
échaudé par ma première expérience...
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| Une feuille... tout un réseau de vie |
Comme quoi la vie est
complexe. Il était en même temps prévisible qu'un changement de
vie allait nourrir de nouveaux projets et de nouvelles envies liées
à une nouvelle façon de voir les choses.
Le soleil est de retour
ce matin et ça change tout. Tout le monde pousse des « oh »
et des « ah » de soulagement. Moi le mauvais temps ne me
dérangeait pas, j'ai bien changé là dessus. Quand on a deux mois
devant soit cela relativise bien des choses. D'un autre côté on
n'en était pas non plus encore au stade de la Nouvelle Calédonie de
mon tour du monde, quand tout était si humide que ça pénétrait
partout, que je n'avais plus rien comme vêtements secs et que les
sacs étaient devenus poisseux. L'impression de moisir debout, ça
c'est terrible.
Il n'empêche que pour ceux qui sont en Thaïlande
pour un temps limité, la météo rend les visages un peu crispés et
on sent l'exaspération monter chaque jour un peu plus. J'étais le
premier avant à ronger mon frein, contraint à ne plus pouvoir
prendre de photos après avoir fait tant de chemin pour me rendre
dans des coins reculés. C'est vrai que c'est rageant. Mais là
j'aimais presque bien l'ambiance de bout du monde, un peu
apocalyptique. La nature, sauvage et extrême se fait alors
pleinement ressentir. Aujourd'hui rien de tout cela et Ao Mola
ressemble à un petit paradis que je m'émerveille à redécouvrir.
J'avais presque oublié que c'était si beau. La baie est vraiment
exceptionnelle. Sa courbe est magique, soulignée par une belle
végétation tropicale dense et encadrée par des collines sur trois
côtés qui confèrent un spectacle en trois dimensions.
En plus les
dauphins aiment venir y faire trempette. J'en ai vu deux aujourd'hui.
Mais impossible de les prendre en photo. Ils ne remontent à la
surface que pour prendre leur respiration, le temps de voir leur
aileron dessiner une courbe qu'ils sont déjà repartis dans les
profondeurs. Pendant ce temps on peut scruter avec le zoom leur
réapparition mais on ne sait jamais quand ni où ça va se
reproduire. Tout ce qu'on obtient ce sont des crampes oculaires.
Quand enfin ils ressurgissent, c'est à coté. Impossible de les
retrouver avec le zoom ou de faire le focus. Ce sont des moments à
savourer sans s'encombrer d'un appareil photo qui ruine la magie de
cet instant. Il faut juste prendre leur apparition comme un clin
d’œil, un petit coucou à saisir au vol et à garder dans son cœur
à côte des souvenirs impalpables que l'île offre.
J'ai eu plus de chance
avec les aigles. Ils étaient deux à tournicoter dans le ciel
pendant que je me baignais, dessinant de grands cercles qui
s’éloignaient chacun légèrement de l'autre. Ils devaient être
en train de scruter la surface de l'eau prêts à plonger à la vue
d'un petit poisson. J'ai eu le temps de sortir en vitesse et de me
saisir de l'appareil photo. Pour les retrouver dans le viseur, c'est
une autre paire de manches. Et après il faut composer avec les
photos floues ou la position de l'animal pas adéquate, de face ou
alors les ailes repliées. De toute façon les bestioles ça ne sert
à rien de chercher à les prendre en photo, elles détestent ça. En
tout cas avec moi. Je le sais depuis très longtemps.
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| Si on ne sait pas que ma tente est là, impossible de la trouver |
Pour mieux
narguer, c'est quand je n'ai rien que tout à coup elles surgissent
devant moi à quelques mètres sans paraître dérangées. Ça m'est
arrivé à Ao Pante avec un toucan posé sur une branche à ma
hauteur, que j'aurais presque pu toucher et qui me regardait
interloqué, tournant sa tête de tous côtés pour me regarder sur
tous les profils. Cela aurait fait un joli gros plan mais cette image
là est immatérielle et je la garde en mémoire comme un trésor. De
toute façon sur Koh Tarutao beaucoup de choses sont impalpables et
relèvent presque du mystique. Des impressions, des ambiances, des
énergies, des vibrations, des odeurs, que de choses impossibles à
retranscrire. C'est pour cela qu'il faut y vivre. Mon blog a beau jeu
mais au bout d'un moment il est limité, je ne peux montrer qu'un
aspect des choses. Et je ne suis pas non plus John Muir qui n'avait
pas son pareil pour décrire la nature autour de lui avec une telle
justesse et emphase.
En milieu d'après midi
le ciel s'est couvert, le tonnerre s’est mis à gronder. C'est le
signal d'aller tout mettre à l'abri. En parlant d'abri, j'ai ma
trousse de toilette dans la cage. Après le déjeuner je l'ai
retrouvée déchirée avec le tube de dentifrice éventré. Une
nouvelle attaque de macaque. Je ne sais plus comment faire. Doublée
de fil de fer et d'un filet de pêche, la cage ne suffit pas à les
garder à distance, je me demande même si ça ne les excite pas
d'avoir affaire à un truc récalcitrant qui doit renfermer forcément
quelque chose de précieux. C’est un peu le syndrome du coffre
fort. Après il ne m'en a pas pris beaucoup, le brigand. Il a été
attiré par l'odeur de fraise, après je l'imagine en train d'essayer
de cracher le morceau avec la bouche pleine de mousse. Bien fait pour
lui !
J'ai eu le temps de plier
le linge que j'avais étendu sur le fil après l'avoir lavé et de
ranger les oreillers dans la tente. Cette fois, mieux vaut prévenir
que guérir. La bâche qui me sert à emmailloter la tente reste
toujours dans les parages, je l'ai vite dépliée pour transformer la
tente en bonbon. Puis j'ai rejoins le auvent de la gargote tandis que
les autres étaient toujours en train de se balader sur la plage, de
s'amuser ou de se baigner, sans se douter de ce qui se tramait. Quand
tout a éclaté, tout le monde a vite rappliqué, les cheveux
dégoulinants et les T-shirts trempés. Je pensais être sorti de ça,
voilà que ça revient. Le temps est vraiment instable cette année,
enfin... c'est plutôt le soleil qui est instable ! La jungle
s'est remise à fumer, c'était très beau.










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