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samedi 21 janvier 2017

Au ras des pâquerettes

La pluie tombe depuis deux jours. Il y a quelques éclaircies dans la journée mais avec le ciel gris, Tarutao n'en est que plus mystérieuse. Elle fait île du bout du monde, bijou sauvage qu'on a l'impression de découvrir pour la première fois tel un pirate. Je retrouve aussi des éclairages, des couleurs et des contrastes que je n'avais plus connus depuis la première fois que je me suis rendu ici lors du tour du monde 2011/2012. Cette île est hypnotisante par tous temps. Il y a toujours quelque chose à voir. C'est comme le soir quand je me couche, j'aime rester un moment à regarder les lueurs de la nuit à travers la moustiquaire. Les flashs des éclairs dessinent des halos orangés étouffés à travers les nuages. À l'horizon, les lumières vertes des bateaux des pécheurs de nuit se reflètent sur le sable humide du bord de l'eau.
Il y a une grande prairie entre le rivage et le chemin qui traverse l'île. La nuit les vaches des prisonniers de la seconde guerre mondiale, abandonnées et livrées à leur sort, viennent brouter l'herbe tendre. On entend alors des meuglements et on retrouve des bouses au petit matin un peu partout. Elle se cachent la journée. Ce sont les fantômes de Koh Tarutao qui se déplacent en nombre et sans bruit, comme si elles ne touchaient plus terre. C'est tout un troupeau que j'ai aperçu une nuit en un jeu d'ombres énigmatique. Je me suis extrait de la tente appareil photo en main prêt à dégainer le flash mais ces animaux sont très farouches et ont déguerpi prestement. 
La journée la prairie est un terrain de jeux pour plein de papillons. Je faisais sourire tout le monde en train de prendre des photos au ras des pâquerettes. J'ai eu de la chance, j'ai réussi à saisir le papillon qui a le dessus des ailes bleu électrique et qui se pose rarement. Il m'aura fallu beaucoup de patience et de contorsions pour l'avoir suffisamment près sans qu'il s'envole, dans le bon angle et pour qu'il ouvre enfin ses ailes. Un jour gris, ça occupe. Il y en a d'autres gros comme des chauves souris. Mais ils sont moches, sans couleur. Il faut bien qu'ils se distinguent par autre chose. En revanche j'ai mis la main sur un spécimen aux couleurs chatoyantes, aux ailes d'un camaïeu d'orange nervurées de noir avec des taches blanches sur leur pourtour. 
Pendant ce temps il y en qui achètent des tableaux à des millions d'euros pour des élucubrations de cerveaux torturés. Alors que la nature nous offre tout ce dont on a besoin, pour peu qu'on ait un peu l’œil.
Ça ne semble pas être le cas de tout le monde car quelques heures plus tard, un engin de mort a tournicoté tout l'après midi pour faucher tout ça. Si même les gardes d'un parc national ne voient là dedans que des mauvaises herbes, où va le monde ? Les papillons ne sont plus là, ils se sont enfuis ou ont fini hachés avec le reste. Les petits pompons rose duveteux qui émergeaient au ras du sol ont été déchiquetés. Quel saccage ! J'aimais bien cette prairie, il y régnait une belle harmonie, tout un écosystème tranquille et délicat. 
Maintenant tout est stérile, lisse et plat. Ça sent bon l’herbe tondue, c'est la seule chose de bien, avant que tout finisse grillé par le soleil. Au moins j'ai pris des photos avant qu'il ne soit trop tard.
Parti sur la lancée, je me suis dis qu'à quatre pattes ce serait mieux pour saisir les phacochères comme leurs congénères les voient. Comme ils ne sont pas très photogéniques, c'est dur de leur tirer un joli portrait. J''ai eu une truie couchée au ras de l'herbe, au bord de la plage. C'est mieux que dans l'environnement où ils tournent le plus souvent autour des cuisines, dans la boue et les détritus. En les approchant de près on voit qu'ils ont tout un tas de bestioles ailées qui les suivent. Une douche s'impose ! 
Du coup ils se frottent longuement aux troncs, se tournent et retournent dans le sable les quatre fers en l'air en enfouissant leur museau sous la sable comme un chien le ferait. On pense souvent que les animaux ne font que manger et dormir. Ils ont aussi une vie de jeux, de distractions et de petits plaisirs qui ne servent au fond à rien, sinon à exalter leur joie de vivre.
Bon, et les singes dans tout ça ? Aucune photo pour l'instant, je ne les vois pas. Courage, quand je serai de retour à Ao Molae je compte bien faire la chasse photographique aux singes clowns. Si j'y retourne un jour... Car j'ai encore vu la barge passer. Mais cette fois elle avait tous ses engins de guerre sur le pont. Ça me semble bien prématuré pour que la route soit déjà finie. Ils ont dû rentrer au bercail quelques jours pour voir leurs familles après dix jours de chantier. Pour mieux revenir à la charge...

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