La pluie tombe depuis
deux jours. Il y a quelques éclaircies dans la journée mais avec le
ciel gris, Tarutao n'en est que plus mystérieuse. Elle fait île du
bout du monde, bijou sauvage qu'on a l'impression de découvrir pour
la première fois tel un pirate. Je retrouve aussi des éclairages,
des couleurs et des contrastes que je n'avais plus connus depuis la
première fois que je me suis rendu ici lors du tour du monde
2011/2012. Cette île est hypnotisante par tous temps. Il y a
toujours quelque chose à voir. C'est comme le soir quand je me
couche, j'aime rester un moment à regarder les lueurs de la nuit à
travers la moustiquaire. Les flashs des éclairs dessinent des halos
orangés étouffés à travers les nuages. À l'horizon, les lumières
vertes des bateaux des pécheurs de nuit se reflètent sur le sable
humide du bord de l'eau.
Il y a une grande prairie
entre le rivage et le chemin qui traverse l'île. La nuit les vaches
des prisonniers de la seconde guerre mondiale, abandonnées et
livrées à leur sort, viennent brouter l'herbe tendre. On entend
alors des meuglements et on retrouve des bouses au petit matin un peu
partout. Elle se cachent la journée. Ce sont les fantômes de Koh
Tarutao qui se déplacent en nombre et sans bruit, comme si elles ne
touchaient plus terre. C'est tout un troupeau que j'ai aperçu une
nuit en un jeu d'ombres énigmatique. Je me suis extrait de la tente
appareil photo en main prêt à dégainer le flash mais ces animaux
sont très farouches et ont déguerpi prestement.
La journée la prairie
est un terrain de jeux pour plein de papillons. Je faisais sourire
tout le monde en train de prendre des photos au ras des pâquerettes.
J'ai eu de la chance, j'ai réussi à saisir le papillon qui a le
dessus des ailes bleu électrique et qui se pose rarement. Il m'aura
fallu beaucoup de patience et de contorsions pour l'avoir
suffisamment près sans qu'il s'envole, dans le bon angle et pour
qu'il ouvre enfin ses ailes. Un jour gris, ça occupe. Il y en a
d'autres gros comme des chauves souris. Mais ils sont moches, sans
couleur. Il faut bien qu'ils se distinguent par autre chose. En
revanche j'ai mis la main sur un spécimen aux couleurs chatoyantes,
aux ailes d'un camaïeu d'orange nervurées de noir avec des taches
blanches sur leur pourtour.
Pendant ce temps il y en qui achètent
des tableaux à des millions d'euros pour des élucubrations de
cerveaux torturés. Alors que la nature nous offre tout ce dont on a
besoin, pour peu qu'on ait un peu l’œil.
Ça ne semble pas être
le cas de tout le monde car quelques heures plus tard, un engin de
mort a tournicoté tout l'après midi pour faucher tout ça. Si même
les gardes d'un parc national ne voient là dedans que des mauvaises
herbes, où va le monde ? Les papillons ne sont plus là, ils se
sont enfuis ou ont fini hachés avec le reste. Les petits pompons
rose duveteux qui émergeaient au ras du sol ont été déchiquetés.
Quel saccage ! J'aimais bien cette prairie, il y régnait une
belle harmonie, tout un écosystème tranquille et délicat.
Maintenant tout est stérile, lisse et plat. Ça sent bon l’herbe
tondue, c'est la seule chose de bien, avant que tout finisse grillé
par le soleil. Au moins j'ai pris des photos avant qu'il ne soit trop
tard.
Parti sur la lancée, je
me suis dis qu'à quatre pattes ce serait mieux pour saisir les
phacochères comme leurs congénères les voient. Comme ils ne sont
pas très photogéniques, c'est dur de leur tirer un joli portrait.
J''ai eu une truie couchée au ras de l'herbe, au bord de la plage.
C'est mieux que dans l'environnement où ils tournent le plus souvent
autour des cuisines, dans la boue et les détritus. En les approchant
de près on voit qu'ils ont tout un tas de bestioles ailées qui les
suivent. Une douche s'impose !
Du coup ils se frottent
longuement aux troncs, se tournent et retournent dans le sable les
quatre fers en l'air en enfouissant leur museau sous la sable comme
un chien le ferait. On pense souvent que les animaux ne font que
manger et dormir. Ils ont aussi une vie de jeux, de distractions et
de petits plaisirs qui ne servent au fond à rien, sinon à exalter
leur joie de vivre.
Bon, et les singes dans
tout ça ? Aucune photo pour l'instant, je ne les vois pas.
Courage, quand je serai de retour à Ao Molae je compte bien faire la
chasse photographique aux singes clowns. Si j'y retourne un jour...
Car j'ai encore vu la barge passer. Mais cette fois elle avait tous
ses engins de guerre sur le pont. Ça me semble bien prématuré pour
que la route soit déjà finie. Ils ont dû rentrer au bercail
quelques jours pour voir leurs familles après dix jours de chantier.
Pour mieux revenir à la charge...






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