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dimanche 12 mai 2013

Épilogue après 1783 km

vallée de Kvitingen
Comme pour tirer un trait sur la journée d'hier, la Norvège me concocte encore des surprises et le soleil est revenu, au moins pour la matinée. Après avoir rangé mon sac et effacé en une heure trace de tout squat dans la voiture et remis les branches de sapin en place que j'avais pliées précautionneusement pour installer la tente, je n'avais toujours pas d'idée sur mon programme du matin. Me rendre dans Bergen ne m'enchantait pas trop. Après une semaine de sauvagerie, je craignais de me sentir comme un ours échappé de sa banquise. Je vais bien assez vite retrouver la ville et son synonyme de problèmes et de contraintes. J'aimerais bien encore m'imprégner de décors purs et de montagnes. Mais aux portes de Bergen, il y a fort à parier que le monde sauvage risque d'être en régression. Malgré tout j'avais repéré sur la carte la vallée de Kvitingen, la dernière avant le fjord de Samnanger, longue de plus d'une dizaine de kilomètres. 
lac de Gronsdalsvatn, vallée de Kvitingen
Je n'avais pas souhaité la prospecter hier soir car un hameau la clôture et je préfère les routes qui finissent dans la nature, pour plus de tranquillité. La carte routière est mon meilleur compagnon. De tout temps que je voyage en voiture - et ça remonte à mon adolescence où avec mon frère nous partions à la découvertes des vallées pyrénéennes - j'ai toujours été inspiré par les cartes, ses courbes de niveau, la présence de vert dans une vallée, un lac dessiné, de sorte que j'arrivais à m'imaginer l'endroit comme si je le survolais. Rarement je me trompais et mon frère était impressionné par ma capacité à trouver des endroits chouettes par cette méthode. De nos jours les GPS ont remplacé les cartes. Moi je suis toujours de la vieille école, je refuse ce système à la noix qui parle à tout bout de champ. 
vallée de Kvitingen
Quand je suis avec des amis qui ne savent s'orienter qu’avec ça, j'ai envie de leur dire : « Faites la taire, cette connasse ! ». Imaginez quelqu'un qui de sa voix de robot monocorde vous annonce : « à la prochaine intersection, veuillez tourner à droite. A 50 mètres un virage... » pendant que la carte change d'orientation et avance toute seule. Ça fait jeu vidéo mais ça rompt tout le charme. Surtout qu'un GPS n'a d'intérêt que si l'on sait où l'on va, ce qui est rarement mon cas. Je préfère me débattre avec des kilomètres de carte qui me dégueulent sur les genoux !
La vallée de Kvitingen est un petit havre de paix à la Heïdi que j'aime beaucoup. C'est mon coup de cœur depuis la vallée d'Husedalen. 
lac de Kvitingen
C'est un endroit qui regorge de sapins sous lesquels rien ne pousse hormis des mousses d'un vert fluorescent. Quand la route continue à monter, c’est tout à coup les pins qui prennent le relais. La vallée est quasi déserte, à part deux trois chalets qui se battent en duel. Et on trouve plein d'endroits où poser la tente, au bord de lacs plus ou moins gelés. Je suis mieux là qu'à tournicoter dans Bergen à chercher un front de mer antique sans pouvoir me garer. Je ne cesse de m'arrêter pour saisir une ambiance, en humer l'air, sentir la forêt et me laisser éblouir par les sommets enneigés. J'aurais bien passé la journée dans cette vallée, au lieu de cela je n'y suis resté qu'une heure trente et encore, en rebroussant avant d'arriver au bout. C'est que je ne voulais pas me mettre en retard pour l'aéroport d'où mon avion décolle à 14h30, soit dans 4 heures.
vallée de Kvitingen
En quittant la vallée, je pensais en avoir fini avec les photos et j'avais rangé l'appareil et les filtres, prêt à prendre l'avion. C'était sans compter le passage par mon ultime fjord, le Samnangerfjorden, qui avec un rocher surmonté d'une cabane en bois en plein milieu du fjord et pris d'assaut par les mouettes me faisait un appel du pied comme pour me dire « eh bien, c'est déjà fini ? Et moi ? ». Cette fois cette histoire allait me mettre en retard. Tout comme un peu plus loin le passage par un lac garni d’une multitude d'îles que je ne pouvais ignorer. Chaque fois j'avais un temps de réflexion, puis je réalisais que je ne pouvais pas partir d'ici sans en avoir gardé une trace. Je faisais alors demi tour pour me garer à un endroit pas trop dangereux puis je marchais ensuite parfois sur 200 mètres pour atteindre un point qui offrirait le meilleur cadrage. Avec toujours je le rappelle les clefs sur le contact voire le moteur qui tourne pour permettre à mon alimentation de recharger l'ordinateur.
Samnangerfjorden
Après le lac, j'ai rejoint la route de Voss, terminant une bouche qui m'avait mené à cet endroit huit jours plus tôt et après 1783 kilomètres. Comme quoi l'étude des distances à partir de la carte était exacte. Je n'ai pas reconnu les lieux, avec le soleil tout était différent et le fjord qui mène à Voss avait sa petite beauté à laquelle j'avais été insensible le premier jour. Nul doute que si j'étais arrivé aujourd'hui, je n'aurais jamais écrit : « je voudrais que demain arrive au plus vite pour tirer un trait sur cette journée un peu décevante... ». J'ai un peu honte d'avoir écrit ça alors que la Norvège m'a tellement offert en m'en mettant plein la vue. Mais je ne renie pas ce que j'éprouvais. C'est à mettre sur le compte de la fatigue du voyage et du stress de la conduite sous la pluie dans un pays dont on ignore tout. 
Samnangerfjorden
En tout cas la Norvège est une destination de choix, à moins de 3 heures de Paris et je pense qu'elle n'a rien à envier aux paysages grandioses dont je rêve dans les Rocheuses de l'ouest américain. On peut avoir du rêve américain à quelques heures de Paris, sans nécessairement avoir à traverser l'Atlantique ! Que demander de mieux !
A l'aéroport, la zone d'embarquement pour les vols internationaux passe par un duty free pris dans une effervescence inédite. Ça fait la queue aux nombreuse caisses, pire qu'un samedi à Mammouth ! Je ne sais pas ce qu'ils ont tous à être pris de fièvre acheteuse. Le pays est si cher que même détaxé je ne vois pas les affaires que l'on peut réaliser. Les gens achètent du parfum, de l'alcool et beaucoup de bouteilles de vin. Curieuse idée, d'aussi loin que je me rappelle il ne m'a pas semblé avoir croisé beaucoup de vignes ! 
Dans l'avion, j'ai un Norvégien à côté qui va à Séoul. Il passe deux mois en mer et deux mois à terre. Sa mission est d'accompagner un bateau de marchandise depuis Séoul, en passant par l'Indonésie, la Thaïlande, l'Afrique du Sud... Tout un programme... Le bateau doit aller vite pour faire ça en seulement deux mois. Je me verrais bien partir avec lui. On a vraiment des boulots de merde à côté ! Savoir que je quitte tout pour deux mois dans une solitude complète, c'est quelque chose qui me plairait bien. Ce que j'aime ce n’est pas tant voyager mais l’alternance de périodes de voyage avec d'autres plus moroses, qui permettent ainsi de repartir d'un nouveau souffle sans jamais s'habituer. Sinon le type m'a confié que la région la plus intéressante à visiter après les fjords de la Norvège de l'ouest se situe le long de la côte plus au nord. Mais il faut y consacrer plus de temps et venir plus tard en saison, le mois de mai n'étant pas la meilleure saison, surtout avec cette année où tout est en retard. Rendez-vous pris donc pour la prochaine fois vers des étendues toujours plus glaciales ! Et vive la Norvège !


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