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vendredi 22 janvier 2021

Privé d'El Teide

Aujourd'hui je reste dans la forêt jusqu'à l'heure du déjeuner. Je bougerai après, j'ai envie de voir le coucher de soleil sur El Teide. C'est un moment fabuleux. Je connais un point de vue un peu plus haut à quelques kilomètres d'ici où il y a un rocher au bord d'un précipice avec une vue imprenable, on a l'impression de flotter dans les airs. Cet endroit est un des meilleurs souvenirs ancré dans ma mémoire. Chaque fois que je viens à Ténérife je réitère l'expérience au moins une fois. Cette fois j'ai tout bien prévu, j'amène ma chaise basse pour être aux premières loges, une bière et des biscuits apéritifs pour le spectacle ainsi qu'un petit pique-nique qui me permettra de rester jusqu'à la nuit. Avec ma GoPro je compte faire une pause longue, pour immortaliser le coucher du soleil en version accélérée. Ça va être grandiose !
Surtout qu'au moment de partir des nuages ont commencer à se former le long de la côte. La mer de nuages arrive. C'est un phénomène magnifique qui n'arrive pas tous les jours mais régulièrement. Comme toute la partie centrale de l'île est sur une crête, une fois qu'on est là-haut on a l'impression de flotter au-dessus des nuages. C'est un moment vraiment particulier. Bref toutes les conditions sont réunies pour faire de ce soir un moment fantastique.
En attendant je vais me balader un peu dans les bois aux alentours. Il y a de quoi faire, la corona forestal est pleine de chemins forestiers. Seulement à peine sorti de mon lieu de bivouac, 2 km plus haut, je me trouve nez à nez avec un camion de la voie publique en train de fermer la route. Ils n'ont fermé que le sens de la montée, on peut encore descendre. Je m'avance un peu en voiture au-delà du sens interdit, et là les employés me lancent les bras au ciel. J'ouvre ma fenêtre pour connaître la raison de ce bordel. L'accès à El Teide est interdit pour toute la fin de semaine via cet accès. Si je veux continuer ma route, il me faut redescendre, faire le tour de l'île et remonter par une autre route. Je regarde ma carte : trop de kilomètres trop de soucis, tout ça pour aller à un point de vue quelques kilomètres plus long. C'est quand même idiot. Si j'étais parti ne serait-ce qu'une heure plus tôt je pouvais passer. Des bouchons commencent à se former derrière moi, les gens restant médusés dans leur voiture à ne pas savoir quoi faire. On me demande ce qui se passe.
Et bien c'est bien simple, la route qui monte à la montagne depuis la capitale est fermée de vendredi 14h jusqu'à dimanche 22h, ceci afin d'éviter que les citadins en mal de grand air ne se regroupent en montagne. C'est une décision sanitaire préventive. Pleine de bon sens comme d'habitude. Les habitants de la capitale privés de sortie nature n'auront à la place qu'à aller s'agglutiner dans les centres commerciaux, c'est plus sûr! J'ai déjà écrit ce que je pensais de la gestion de cette crise, là ça confirme : l'humanité a touché le fond. Celui de la connerie. 
Que faire? Attendre que le camion soit parti et contourner la barrière ou renoncer ? Je choisis un compromis, je me gare là et continue à pied. Il y aura bien un point de vue un peu plus haut. Seulement dans la précipitation j'ai oublié ma bouteille d'eau et le pique-nique. À défaut de rester pour regarder le coucher de soleil, si je peux déjà apercevoir El Teide ça ne sera pas mal. Je remettrai mon plan à plus tard. Comme je compte rester un mois sur Tenerife j'aurai bien d'autres occasions. Maintenant je sais qu'il ne faut pas aller là les weekends, tant pis à la place j'irai à la plage. Mais là je n'ai pas envie. J'en ai bien profité à Lanzarote et j'ai prévu toute ma nourriture pour tenir plus d'une semaine là-haut, ce n'est pas pour redescendre tout de suite. Comme je suis bien dans mon endroit de bivouac je passerai le weekend là-bas. Ce n'est pas très grave. Ce qui m'ennuie plus c'est d'être empêché. Que des décisions complètement absurdes soient prises et entravent ma liberté. On n'a plus le droit de rien faire, comment les gens peuvent-ils encore accepter ça? 
Un km plus haut après la barrière je finis par trouver un point de vue. Au même moment j'entends une patrouille de police qui vient dans mon dos, contrôler que personne n'a resquillé. Vite je sors le masque de ma poche que j'enlève à nouveau bien vite après leur passage. Ils auraient bien été capable de me verbaliser pour non port du masque sur une route fermée à la circulation en plein milieu des bois. Attention mise en danger de la vie d'autrui (sic). 
Ça me fait quand même un peu mal de ne pas pouvoir me rapprocher davantage. El Teide me tend les bras mais lui aussi n'a pas le droit, c'est interdit par les gestes barrières. La nature continue son spectacle, elle n'a cure de ce qui se passe chez les hommes : le soleil continue à se lever et à se coucher, les oiseaux à chanter, les abeilles à butiner et les pic verts à picorer. Tous ces instants qu'on nous vole sont perdus. Qui va indemniser ça pour le préjudice moral subi ? 
Toutes les conditions étaient réunies aujourd'hui pour passer un moment hors du temps et vivre quelque chose de magique. Tout cela est gâché. Ça risque de ne pas se reproduire la prochaine fois que je passerai par là : ciel clair et nuages au pied des montagnes, ça n'arrive pas tous les jours. C'est trop dur je tourne les talons et je décide de rentrer au bivouac. J'irai me consoler là-bas. Faut que je me dépêche il ne manquerait plus que quelqu'un trouve mon coin et s'y installe. Car les refoulés d'El Teide ont commencé à se rabattre sur les chemins tout autour pour se balader, question de ne pas être montés pour rien. Quelques vans sont aussi en train de chercher un endroit pour passer la nuit. 
J'ai de la chance j'ai retrouvé ma place. Il ne reste plus qu'à y passer tout le weekend. Il y a pire comme punition. Surtout que j'ai découvert qu’au niveau de la cabane il y a une petite trouée sur El Teide. Je vais me contenter de cela. Mes retrouvailles seront progressives. Il est bien ce coin sur ce promontoire. J'ai du soleil jusqu'à la fin de la journée, pour peu que je bouge ma chaise de temps en temps. Et c'est si tranquille...

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