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mardi 5 mai 2015

Le rocher qui aboie

Demandez le programme, il n'y en a pas ! Je vais au gré de ma fantaisie. Après la lessive du matin question d'avoir un T-shirt propre, je me suis d'abord dirigé vers Caleta del Sebo, ce village d'un plan si pur qu'on en en mangerait. C'est là, le dos accolé aux murs de chaux, assis en tailleur, que j'ai commencé à rédiger l'épisode d'hier. Après quoi je me suis baladé dans les rues du village. Pas de risque de se perdre, il y a trois rues parallèles qui mènent toutes au port. C'est le point vital du village, tout tourné vers la pêche et doté d'un port artificiel où mouillent aussi bien les petits ferrys pour Lanzarote que des barques au ras de l'eau en passant par les voiliers de quelques aventuriers en partance pour l'Amérique du Sud. 
Car les Canaries, avec le Cap Vert, sont une plaque tournante pour quiconque veut traverser l'Atlantique. C'est le dernier bout de terre, la dernière occasion de faire un brin de ravitaillement et de réparations avant le grand saut. C'est une aventure que j'aimerais bien tenter une fois, une route mythique peuplée de légendes et de frissons avant de découvrir le Nouveau Monde.
Ce que j'aime avec ce village c'est qu'il est envahi par le sable. Plutôt que de repousser la nature, on fait avec. Ils n'ont jamais goudronné les ruelles. On a donc des maisons qui surgissent du sable, comme des champignons de Paris. 
Montaña del Mojon
Ce sont des cubes au toit plat avec peu d'ouvertures. Il n'y a pas de jardin extérieur mais je soupçonne leur existence dans des coures intérieures. A chaque pas que l'on fait on découvre une vue sur le port, une sur les falaises de Lanzarote si proches qu'on pourrait presque y aller à la nage, ou encore une jeep digne du Paris-Dakar a moitié enfouie dans le sable. Caleta del Sebo, c’est peut être le village que je connais qui soit le plus hors des schémas européens. On se sent vraiment ailleurs. Pas étonnant que les gens y viennent à la journée. Chaque arrivée de ferry est l'occasion de décharger un peu plus de touristes qui s’empressent de louer un vélo. Ils n'ont pas beaucoup de temps, il faut faire vite.
Je ne les blâme pas, moi même quand j'ai découvert ce petit bout de paradis j'étais dans ce schéma. Mais la Graciosa mérite bien plus que ce traitement expéditif. Il faut s'imprégner de son mystère. Aussi, dès que je suis passé à une petite épicerie question d'acheter des noix et des bananes pour en faire un pique-nique, je me suis mis en mode exploration. Où aller ? Sans programme, pourquoi ne pas tenter d'abord l'ascension d'un de ces volcans juste au dessus du village, situés au centre de l'île et entre lesquels les gens passent pour se rendre de l'autre côté où se trouve Playa de las Conchas, réputée pour être la plus belle d'Europe ? 
Playa de las Conchas
Ils viennent tous pour elle. Pour l'instant je préfère aller hors des sentiers battus et voir des endroits que personne ne verra. Et pour cela, on ne peut pas faire mieux : il n'y a pas de sentier visible qui grimpe là haut. Pas plus sur la carte. Qu'à cela ne tienne, La Graciosa ne brille pas pour sa végétation, je n'ai qu'à tracer dans la caillasse et on verra bien ce qui se passe.
Et puis ces deux volcans endormis ne sont pas bien hauts, 188 mètres pour l'un, 266 pour l'autre. Sauf qu'une fois au pied, j'ai bien vite laissé tomber le plus haut des deux, La Aguja Grande. C'est en fait presque un monolithe tout poli avec de grandes lignes qui se perdent en circonvolutions et lui donnent l'aspect d'un bonbon.
Aguja Grande
Montaña del Mojon grimpe quant à elle en pentes plus douces. Je suis sûr que de la haut on doit avoir une vue imprenable sur toute l'île et le village en bas. La base de la montagne est entaillée de petits ravins tracés par les crues dès qu'une pluie se manifeste, ce qui ne doit pas être souvent. En attendant, je voulais grimper de biais, c'est impossible. Je n'ai dès lors plus d'autre option que d'attaquer directement au flanc. Seulement, la pente devient forcément plus abrupte et le sol instable a tôt fait de me faire déraper. Cela devenant dangereux, avec rien pour me freiner si je venais à glisser complètement, je cherche à nouveau le moyen de grimper en lacets. Cette fois est la bonne. Les ravines sont terminées. 
C'est alors que je remarque un peu plus bas ce qui ressemble à un sentier et qui grimpe par une voie plus facile qui rejoint une selle au niveau d'un col. Il y a beau ne pas avoir un poil d'arbre ni d'ombre, le décor est absolument magnifique. J'aime les paysages volcaniques, remplis de désolation où l'on sent encore plus la force de la nature nous remettre à notre petite place d'individu qui a tendance à péter plus haut que de raison. Et puis les pentes des montagnes sont couvertes d'une drôle de plante au feuillage rouge, qui surgit telle quelle de la roche et donne de petites fleurs blanches. Une belle plante de rocaille. Il y a aussi des lichens chevelus assoiffés qui crissent sous le pas.

 
Le col, qui n'est qu'en fait que le bord d'un ancien cratère, permet de voir ce qui se passe de l'autre côté. C’est une drôle de cuvette toute verte, avec des arbustes et un amas de pierres en forme de coquille d'escargot, sans doute pour désigner un point d'eau. Le chemin doit probablement dater de l'époque où les gens du village venaient y chercher un peu d'eau douce. Du col, le sentier se perd alors pour rejoindre un point plus en hauteur d'où l'on jouit d'une vue à 360 degrés. Toute La Graciosa est là. Le village et les falaises de Lanzarote à l'est ; un autre volcan au sud, au pied duquel quelques voiliers ont jeté l'ancre dans des baies ; 
Cap au sud
la côte à l'ouest, battue par des vagues qui s’écrasent avec fracas contre des rochers ; et au loin au nord, la plage de las Conchas, au pied d'un autre volcan aux flancs de pierres rougeoyantes avec en toile de fond les petits îlots de la Montaña Clara, du Roque del Oeste et au delà l'île d'Alegranza.
Un amas de pierres marque le sommet de la Montaña del Mojon. C'est parfait pour s'y poser et contempler le panorama. C'est alors que j'entends aboyer. Quoi, un chien dans le secteur ? Un berger par là ? Mais il n'y a pas de chèvres sur l'île. Et pour cause : elles n'auraient rien à manger. En fait ça vient par intermittence. En m'approchant de mon sac posé à terre, je me rends compte que ça aboie davantage et plus fort. 
Si je m'éloigne, ça se calme un peu. Qu’est-ce que c'est que cette affaire ? Qu’est-ce qui peut bien être sous ce tas de pierres volcaniques ? On ne le saura jamais. Soit une bestiole pas contente de ma présence, de la taille d'une souris - mais je n'en connais pas qui aboient ! - ou plus probablement le vent qui en s'engouffrant entre les pierres ciselées a donné naissance à l'imitation parfaite d'un chien qui aboie. C'est ma théorie.
Après la théorie, place à la pratique. Monter en haut d'une montagne pour un panorama, c'est bien, mais je ne me trimbale pas un parasol en vain. Avec ma vue d'aigle, j'ai repéré un coin que je ne connaissais pas, formé d'une espèce de plaine de sable comme un lac asséché tout au bord de l'eau.
Un désert d'eau au milieu du désert. A vol d'oiseau j'y serais en un coup d'aile. A pied, c’est plus compliqué, il faut redescendre par là où je suis passé en prenant garde de ne pas déraper sur ces pierres volcaniques toutes légères qui ont la fâcheuse tendance à se dérober sous le pas. Ensuite, il faut traverser la pampa, en contournant des petits buissons d'une plante toute en grains. C'est un ensemble de boules vertes, grasses, accrochées les unes aux autres comme sur un collier de perles. Et ça fait des arbustes qui font des buissons larges parfois d'une dizaine de mètres et hauts de plus de deux mètres. 


La plaine de sable est en fait formée d'un sable boueux qui colle à la tong, façon sable mouvant. J'ai pris soin de contourner la chose pour me retrouver sur une bande sableuse où d'autres ont aménagé des abris anti-vent comme en on trouve un peu partout aux Canaries. Ce sont des espèces de murets de pierres qui forment une enceinte au milieu de laquelle on s'allonge. Ça coupe bien du vent, un peu trop parfois car on y cuit alors, grillé par la réverbération des pierres volcaniques, noires comme il se doit. Il n'empêche, cela me permet d'être aux premières loges pour le spectacle de la marée montante. 
La plaine de sable se retrouve alors submergée pour former un délicieux lagon fermé par la langue de sable où je me trouve. De quoi être subjugué. Sans compter un cône volcanique qui orne les falaises de Lanzarote comme une couronne juchée sur un coussin.
La fin d'après midi offre un nouveau spectacle, celui de falaises dont on découvre toutes les failles, toutes les nuances de couleur. Le village semble écrasé en bas et on pourrait même penser que Lanzarote n'est que la suite de la Graciosa. Mais de retour au village, le port nous rappelle qu'on est bien sur une petite île. C’est la meilleure heure pour les photos, celle où l'on peut jouir du dernier coucher de soleil alors que tout le reste de l'Europe est déjà plongé dans la nuit.

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