Ce matin je me suis
réveillé non loin de deux campeurs qui s'étaient installés dans
le pré réservé à cet effet. En effet un pêcheur, la première
nuit, m'avait dit que je n'avais pas le droit de me mettre là où
j'avais planté la tente, que j'étais en dehors de la zone de
camping qui s'étendait dans une petite prairie arborée qui jouxtait
mon endroit de l'autre côté de fils barbelés qu'on enjambait par
une échelle en bois disposée en V. Il y avait aussi un cabanon au
fond avec de la lumière toute la nuit. Sans doute les toilettes. Je
ne voulais pas entendre parler de ce coin, à côté de la route et
j'étais mieux dans mon pré au bord de la cascade. Et puis en quoi
je gêne ? Je ne laisse aucune trace et je décampe au lever du
jour. De plus, rien n'est indiqué concernant une interdiction
quelconque.
Qui dit lumière dit
électricité. Je suis allé explorer ce cabanon à la recherche de
prise de courant et les deux campeurs étaient levés, occupés à
fumer leur cigarette à moitié endormis. En fait c'est comme un
camping mais gratuit. Il y a un évier, un plan de travail pour
cuisiner, des poubelles, de nombreuses bonbonnes de gaz toutes
usagées et des prises de courant. Miracle, c'est juste ce qu'il me
fallait car devant le peu de route que j'ai à faire aujourd'hui, je
ne disposerai pas du temps nécessaire pour recharger les batteries
de l'appareil photo et l'ordinateur à l'aide du chargeur de voiture
que j'ai amené. Tandis que j'avais laissé l'appareil photo se
charger sans surveillance, je me suis enfermé dans l'une des deux
toilettes, assis sur le trône pendant plus de deux heures pour
écrire le blog, pendant que les deux autres s’affairaient dans
l'autre toilette, occupés à pousser et à émettre des vents
tonitruants dont le délicat fumet me parvenait jusqu'aux narines.
Le Skaftafell semble
encore une fois très proche sur la carte mais il m'aura fallu 1h30
pour y arriver. Il faut dire que je prends mon temps et m'arrête
partout, charmé par la moindre originalité, comme ce rocher noir
qui émerge d'une plaine verte, cousin d'Uluru en Australie, dans un
registre arctique. La voiture qui était derrière moi en a fait
autant, ce qui a amusé les conducteurs qui m'ont fait savoir qu'on
avait eu la même idée. La route longe des falaises abruptes qui
dessinent des paysages évoquant le far west. Pas besoin d'aller dans
l'ouest américain, on trouve une déclinaison volcanique ici.
Ensuite, on traverse un large delta de sables glaciaires, les
sandars, terme islandais passé dans le dictionnaire pour désigner
ces régions qui s'étendent sans fin au sud-est de l'Islande.
C'est
un phénomène géologique qui doit sa formation à l'érosion de la
roche par l'activité des glaciers qui produisent dans les montagnes
limon, sable et graviers qui sont ensuite transportés vers la côte
par les rivières glaciaires à travers d'immenses plaines
désertiques. De ces plaines surgissent au loin d'énormes glaciers,
les plus grands d'Europe, qui font passer ceux de Norvège pour un
jouet. Trois d'entre eux se détachent nettement de la route
circulaire. Le premier est tellement large qu'il se déverse sur le
sandar en une zone large d'une dizaine de kilomètres, pratiquement
horizontale, qui évoque plus une plaine gelée que l'idée que l'on
se fait d'un glacier pentu. D'ailleurs il arrive tellement bas au
niveau de la mer qu'il a perdu de sa splendeur. Il est ici nettement
gris, transportant sur son dos les sables qui donneront les sandars
et qui permettent de le garder au frais en l'isolant de l'air.
Deux
autres glaciers sont aussi visibles, beaucoup plus étroits mais que
l'on voit très bien descendre des montagnes comme une coulée de
lave de glace. Par contre les sommets sont dans les nuages, ce qui
est un peu frustrant. Le premier glacier est celui qui longe
Skaftafell tandis que le second semble plus proche de la route
circulaire. Il y a même une piste en assez bon état qui mène en
deux kilomètres au Svinafellsjokul.
Un petit parking au pied
d'une montagne noire au sommet acéré délimite la zone d'accès au
glacier qui achève sa course dans une petite lagune où flottent
paisiblement quelques icebergs. Il y en a des gris, d'autres blancs
et même des rouges. On entend de l'eau couler comme un ruisseau,
sans que j'arrive à savoir si c'est la glace qui fond le long des
icebergs ou le clapotis de l'eau qui remonterait et descendrait dans
des canaux de glace nichés dans les icebergs.
En effet certains sont
tellement en bout de vie qu'on a l'impression qu'il n'en reste que le
squelette. Ils deviennent transparents et dès qu'on les touche ils
se brisent comme du cristal. C'est presque comme de la glace pilée.
Le rivage du lac est agrémenté d'une multitude de lupins dont je
n'ai réussi à en voir qu'un seul encore en fleur, d'un bleu mauve.
A la place j'ai récolté des graines que je vais distribuer à des
amis pour qu'ils les mettent sur leur balcon. Comme ça quand je leur
rendrai visite, je rendrai visite aussi à l'Islande !
Un sentier partant du
parking permet de longer le glacier de très près et finit sa course
ensuite en chemin très escarpé permettant plus loin d'aborder le
glacier. Évidemment cette partie est réservée aux gens accompagnés
de guide et dûment équipés.
Sur la glace un petit groupe est à
l’œuvre, évoluant dans les dédales du glacier. Sa surface est
loin d'être lisse mais hérissée de crêtes qui se succèdent à
des failles. Ce sont en fait des montagnes russes. J'aime les
glaciers, au même titre que les volcans. Ça tombe bien, il y a tout
ça en Islande ! J'aime ces manifestations de la puissance de la
nature, qui nous remettent à notre place, pauvre petite créature
qui se pense supérieure à tout et croit tout maîtriser.
Le Skaftafell représente
l'un des trois points d'accès au parc national de Vatnajokull. C'est
le plus facile aussi, seulement à deux kilomètres de la route
circulaire. C'est l'unique porte d'accès sur la côte sud. Autant
dire que le flot de visiteurs est très important. Des bus entiers
remplissent le parking et de nombreux japonais sillonnent les
sentiers pour aller admirer la cascade de Svartifoss, présente sur
toutes les cartes postales.
J'ai même revu les deux petits jeunes de
l'excursion du Laki qui m'ont reconnu et salué. Deux espagnols. On
vient de loin pour visiter l'Islande. J'entends aussi beaucoup de
français, qui râlent souvent, conformément à leur réputation.
Tout ce petit monde pue. Oui, il vaut mieux ne pas être dans le
sillage de quelqu'un tant ça sent le chacal mort partout. Il faut
dire que les températures basses n'incitent pas trop à la toilette
et dans ces contrées reculées, la majorité des touristes fait du
camping ou dorment dans leur voiture. Il n'y a qu'à voir le camping
du centre des visiteurs, seul endroit où l'on peut dormir dans le
parc. Il pourrait être charmant, avec ses bois tout autour qui m'ont
étonné de leur présence en arrivant. Le camping est large, doté
de larges prés où l'on a l'embarras du choix où planter la tente.
Mais tout le monde vient là, camping cars compris, aussi il n'est
pas question que je me joigne au mouvement. Je déteste les campings,
entendre des conversations qui n'en finissent pas et les portes des
voitures claquer à toute heure du jour et de la nuit. Le camping
oui, mais sauvage ! Et qu'importe les douches. De toute façon
elles sont en supplément et il faut se délester de près de 4 euros
pour pouvoir ôter ses vêtements pour cinq petites minutes. Un tarif
proche du coût minute de l'Orlyval. !
Si tout le monde vient
là, ce n'est pas pour le camping. Mais plutôt pour contempler le
Vatnajokull, moi le premier. Dès que je me suis renseigné sur
l'Islande, j'ai tout de suite su que c'était là qu'il fallait que
je vienne. C'est un ensemble vertigineux de pics et de glaciers
sauvages.
Les gens ne s'y trompent pas et 170000 visiteurs viennent
comme moi chaque année s'y promener par une randonnée glaciaire,
motoneige ou encore par avion coucou dont la base se situe le long de
la route circulaire. Le parc national de Vatnajokull est en fait
formé de la fusion en 2008 de deux parcs nationaux, celui de
Jokulsargljufur plus au nord et le Skaftafell qui lui fut créé en
1967 sous l'égide de WWF et du gouvernement islandais. Le
Vatnajokull est aussi le toit de l'Islande et la plus grande calotte
glaciaire au monde en dehors des pôles, de la taille du Luxembourg !
Autant dire qu'une visite s'impose !
En centre des visiteurs
j'ai acheté un livre, petit bijou qui est vraiment sorti du lot
parmi les innombrables livres souvenir que vend le parc. Bien que la
couverture ne paye pas trop de mine, les photos sont époustouflantes,
avec des oiseaux pris sur le bord d'un iceberg au coucher de soleil
par exemple ou d'autres clichés qui font passer n'importe quel autre
photographe pour un raté.
J'aimerais arriver à prendre de tels
clichés mais c'est proprement surhumain. Ces photos sont une œuvre
artistique à chaque page. Si vous trouvez ce livre, « L'Islande,
éclat et magnificence », achetez le les yeux fermés ; en
plus il y a du texte en français.
Pour aujourd'hui je ne
sais pas trop quelle randonnée adopter. Je suis dans le parc pour 3
jours. A la base je voulais faire un grand circuit de randonnée à
la journée, qui fait tout le tour d'une montagne autour de
Skaftafell mais vu que tous les sommets son cachés par les nuages,
ça ne sert à rien de se donner tant d'efforts pour finir dans la
brume. J'ai donc fait comme toute le monde, j'ai commencé par la
cascade de Svartifoss, qui veut dire cascade noire en islandais, en
raison de ses hautes colonnes de basalte noir qui ornent la cascade
de part et d'autre comme les orgues d'une église.
Pour y arriver, il
faut compter moins de deux kilomètres de marche par un sentier qui
grimpe tout de même et qui me fait me débarrasser du blouson puis
d'un polaire. A l'arrivée, il y a de nombreux photographes affublés
de gigantesques pieds photo afin de transformer cette cascade en filé
vaporeux propre aux photographes professionnels. Pour obtenir un tel
effet il faut un pied car le temps de pose du cliché doit être
long. Pas question de tenir l'appareil photo. Pour obtenir un long
temps de pause de jour, il fait adjoindre l'objectif d'un filtre gris
qui assombrit en fait la scène, forçant l'appareil à compenser en
laissant l'objectif ouvert plus longtemps. J'ai tout cet attirail,
sauf le pied qui est un pied miniature et flexible que je peux
positionner partout en le tordant à mon bon vouloir.
En général ça
fait rager les autres qui se farcissent un pied encombrant de
plusieurs kilos et qui en sont encore à l’installation alors que
je repars déjà le cliché dans la boîte en sifflotant. Comme si ça
ne suffisait pas, je joue au con, en me mettant devant eux, leur
gâchant ainsi la scène, non pas que cela soit fait pour les
emmerder mais parce que vu qu'ils vont occuper la scène pendant des
heures il faut bien que pendant ce temps je m'active aussi. Priorité
au plus rapide !
Le temps semble se
dégager cet après midi et le soleil sort de temps en temps entre
quelques nuages. J'en profite donc pour monter encore un peu, au
niveau de Sjonarsker, qui offre un point de vue spectaculaire vers le
premier large glacier tout plat qui longeait la route circulaire en
arrivant. Quand je suis arrivé là il y avait une randonneuse qui
descendait de la montagne, arrivant par la grande boucle dont je
parlais tout à l'heure.
Je lui ai demandé comment s'était et elle
m'a répondu que ça ne valait pas le coup, que tout le trajet se
fait dans les nuages et que l'on ne voit absolument rien. Je suis
donc resté là, à quatre pattes, occupé à cueillir des myrtilles
qui m'ont fait grimacer. Elles sont d'une grande acidité et j'en
viens à regretter mes douces myrtilles du Mercantour. Comme le temps
ne cessait de s'améliorer, j'ai décidé de redescendre et de
m'octroyer une randonnée vers le glacier qui arrive presque au
niveau du centre des visiteurs. Il faut prendre un nouveau sentier de
3 kilomètres qui sur la carte semble rectiligne mais qui en fait
monte tout du long. Évidemment, comme j'avais oublié la carte de
randonnée dans la voiture, impossible de me souvenir des noms, aussi
quand j'ai vu fléché Sjonarnipa au niveau de la cascade, j'ai
continué à descendre, sans savoir qu'il s'agissait là d'un
raccourci. Du coup j'ai dû me refarcir tout le dénivelé positif !
Je me suis arrêté un
long moment à Sjonarnipa, face à un panorama spectaculaire sur
toute la longueur du glacier qui achève sa course à nouveau dans
une lagune glaciaire. Cette lagune se déverse ensuite dans une
rivière qui se disperse dans les sandars en nombreux bras. C'est là
que j'ai pique-niqué, en bord de corniche, le glacier à mes pieds,
loin en dessous, assis sur un rocher plat dont un autre faisait
office de dossier. Le soleil étant là pour un long moment avant que
les nuages ne reviennent au loin, j'ai même fini en T-shirt. C'est
un endroit ensorcelant où l'on ne peut pas résister à se laisser
aspirer par le décor. On se sent soudainement comme partie
intégrante du paysage, comme une sirène qui appellerait un marin.
C’est sans doute ça la communion avec la nature. On ne peut pas
s'y décoller.
C’est un mélange subtile de beauté, de lumière et
d'ingrédients mystérieux composant une alchimie parfaite qui nous
fait lâcher prise avec bonheur, et qui nous touche l'âme comme une
évidence, sans résistance. De tels endroits désarmeraient une
armée entière. D'autres randonneurs ont fini par arriver et sont
restés eux aussi cloués sur place, complètement silencieux. Pour
moi ce sont de ces endroits qui me font monter les larmes aux yeux.
De retour au centre des
visiteurs, j'en ai profité pour acheter un accès internet de 3
heures que je vais pouvoir mettre à profit pour charger le blog,
étant donné que je vais passer par là à plusieurs reprises. Le
camping à cette heure là s'est considérablement étoffé et les
gens font dorénavant la queue à l'accueil pour avoir leur
emplacement. Sur le terrain, les tentes finissent presque à touche
touche. Pas question de camper là. Je vais aller essayer de camper
au bord du premier glacier que j'ai visité ce matin, celui où l'on
accède par la piste ; après avoir fait un brin de toilette aux
WC du parking qui dispense de l'eau chaude. Tête, visage et pieds,
cela suffira pour aujourd'hui !
J'étais tout seul au
niveau du parking du Svinafellsjokul. J'ai installé ma tente un peu
en hauteur, sur un tapis de mousses et de bruyères, avec vue sur le
glacier, en limite du parc, de sorte que l'on ne peut rien me dire.
Qui plus est ma tente n'est pas visible du chemin ou des sentiers.
Pendant que je commençais à préparer le dîner avec le réchaud,
le soleil qui s'apprêtait à se coucher est sorti de derrière les
nuages, plongeant l'endroit dans une couleur de feu irréelle. J'ai
dû tout stopper en catastrophe, urgence photographique oblige. Et me
voilà à nouveau à arpenter les mêmes endroits que j'avais
explorés ce matin, pris d'euphorie, courant sur les chemins comme un
cabri en chantonnant et faisant des entrechats. Comme j'ai eu raison
de venir dormir ici ! J'assiste à un spectacle unique et
pourtant si éphémère. Dans quelques minutes le soleil aura disparu
et emporté avec lui toutes les couleurs. Enfin, c'est ce que je
pense... Car au moment d'entamer la soupe, le ciel s'est complètement
embrasé de couleurs orangées tirant de plus en plus vers le rose au
fil du temps. Branle bas de combat, j'ai dû à nouveau tout quitter
pour repartir armé de mon appareil photo. Il y a des moments où
tout le reste n'a plus d'importance. Manger une soupe froide, et
alors ? Ces instants n'ont pas de prix ! C'est le cœur
rassasié de tant de magie et de bonheur, plus que le ventre rassasié
que je me suis couché sur une journée encore une fois de plus
mémorable. Et c'est ça le plus important !

















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