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lundi 9 septembre 2013

Skaftafell


Ce matin je me suis réveillé non loin de deux campeurs qui s'étaient installés dans le pré réservé à cet effet. En effet un pêcheur, la première nuit, m'avait dit que je n'avais pas le droit de me mettre là où j'avais planté la tente, que j'étais en dehors de la zone de camping qui s'étendait dans une petite prairie arborée qui jouxtait mon endroit de l'autre côté de fils barbelés qu'on enjambait par une échelle en bois disposée en V. Il y avait aussi un cabanon au fond avec de la lumière toute la nuit. Sans doute les toilettes. Je ne voulais pas entendre parler de ce coin, à côté de la route et j'étais mieux dans mon pré au bord de la cascade. Et puis en quoi je gêne ? Je ne laisse aucune trace et je décampe au lever du jour. De plus, rien n'est indiqué concernant une interdiction quelconque.
Qui dit lumière dit électricité. Je suis allé explorer ce cabanon à la recherche de prise de courant et les deux campeurs étaient levés, occupés à fumer leur cigarette à moitié endormis. En fait c'est comme un camping mais gratuit. Il y a un évier, un plan de travail pour cuisiner, des poubelles, de nombreuses bonbonnes de gaz toutes usagées et des prises de courant. Miracle, c'est juste ce qu'il me fallait car devant le peu de route que j'ai à faire aujourd'hui, je ne disposerai pas du temps nécessaire pour recharger les batteries de l'appareil photo et l'ordinateur à l'aide du chargeur de voiture que j'ai amené. Tandis que j'avais laissé l'appareil photo se charger sans surveillance, je me suis enfermé dans l'une des deux toilettes, assis sur le trône pendant plus de deux heures pour écrire le blog, pendant que les deux autres s’affairaient dans l'autre toilette, occupés à pousser et à émettre des vents tonitruants dont le délicat fumet me parvenait jusqu'aux narines.
Le Skaftafell semble encore une fois très proche sur la carte mais il m'aura fallu 1h30 pour y arriver. Il faut dire que je prends mon temps et m'arrête partout, charmé par la moindre originalité, comme ce rocher noir qui émerge d'une plaine verte, cousin d'Uluru en Australie, dans un registre arctique. La voiture qui était derrière moi en a fait autant, ce qui a amusé les conducteurs qui m'ont fait savoir qu'on avait eu la même idée. La route longe des falaises abruptes qui dessinent des paysages évoquant le far west. Pas besoin d'aller dans l'ouest américain, on trouve une déclinaison volcanique ici. Ensuite, on traverse un large delta de sables glaciaires, les sandars, terme islandais passé dans le dictionnaire pour désigner ces régions qui s'étendent sans fin au sud-est de l'Islande. 
C'est un phénomène géologique qui doit sa formation à l'érosion de la roche par l'activité des glaciers qui produisent dans les montagnes limon, sable et graviers qui sont ensuite transportés vers la côte par les rivières glaciaires à travers d'immenses plaines désertiques. De ces plaines surgissent au loin d'énormes glaciers, les plus grands d'Europe, qui font passer ceux de Norvège pour un jouet. Trois d'entre eux se détachent nettement de la route circulaire. Le premier est tellement large qu'il se déverse sur le sandar en une zone large d'une dizaine de kilomètres, pratiquement horizontale, qui évoque plus une plaine gelée que l'idée que l'on se fait d'un glacier pentu. D'ailleurs il arrive tellement bas au niveau de la mer qu'il a perdu de sa splendeur. Il est ici nettement gris, transportant sur son dos les sables qui donneront les sandars et qui permettent de le garder au frais en l'isolant de l'air. 
Deux autres glaciers sont aussi visibles, beaucoup plus étroits mais que l'on voit très bien descendre des montagnes comme une coulée de lave de glace. Par contre les sommets sont dans les nuages, ce qui est un peu frustrant. Le premier glacier est celui qui longe Skaftafell tandis que le second semble plus proche de la route circulaire. Il y a même une piste en assez bon état qui mène en deux kilomètres au Svinafellsjokul.
Un petit parking au pied d'une montagne noire au sommet acéré délimite la zone d'accès au glacier qui achève sa course dans une petite lagune où flottent paisiblement quelques icebergs. Il y en a des gris, d'autres blancs et même des rouges. On entend de l'eau couler comme un ruisseau, sans que j'arrive à savoir si c'est la glace qui fond le long des icebergs ou le clapotis de l'eau qui remonterait et descendrait dans des canaux de glace nichés dans les icebergs. 
En effet certains sont tellement en bout de vie qu'on a l'impression qu'il n'en reste que le squelette. Ils deviennent transparents et dès qu'on les touche ils se brisent comme du cristal. C'est presque comme de la glace pilée. Le rivage du lac est agrémenté d'une multitude de lupins dont je n'ai réussi à en voir qu'un seul encore en fleur, d'un bleu mauve. A la place j'ai récolté des graines que je vais distribuer à des amis pour qu'ils les mettent sur leur balcon. Comme ça quand je leur rendrai visite, je rendrai visite aussi à l'Islande !
Un sentier partant du parking permet de longer le glacier de très près et finit sa course ensuite en chemin très escarpé permettant plus loin d'aborder le glacier. Évidemment cette partie est réservée aux gens accompagnés de guide et dûment équipés. 
Sur la glace un petit groupe est à l’œuvre, évoluant dans les dédales du glacier. Sa surface est loin d'être lisse mais hérissée de crêtes qui se succèdent à des failles. Ce sont en fait des montagnes russes. J'aime les glaciers, au même titre que les volcans. Ça tombe bien, il y a tout ça en Islande ! J'aime ces manifestations de la puissance de la nature, qui nous remettent à notre place, pauvre petite créature qui se pense supérieure à tout et croit tout maîtriser.
Le Skaftafell représente l'un des trois points d'accès au parc national de Vatnajokull. C'est le plus facile aussi, seulement à deux kilomètres de la route circulaire. C'est l'unique porte d'accès sur la côte sud. Autant dire que le flot de visiteurs est très important. Des bus entiers remplissent le parking et de nombreux japonais sillonnent les sentiers pour aller admirer la cascade de Svartifoss, présente sur toutes les cartes postales. 
J'ai même revu les deux petits jeunes de l'excursion du Laki qui m'ont reconnu et salué. Deux espagnols. On vient de loin pour visiter l'Islande. J'entends aussi beaucoup de français, qui râlent souvent, conformément à leur réputation. Tout ce petit monde pue. Oui, il vaut mieux ne pas être dans le sillage de quelqu'un tant ça sent le chacal mort partout. Il faut dire que les températures basses n'incitent pas trop à la toilette et dans ces contrées reculées, la majorité des touristes fait du camping ou dorment dans leur voiture. Il n'y a qu'à voir le camping du centre des visiteurs, seul endroit où l'on peut dormir dans le parc. Il pourrait être charmant, avec ses bois tout autour qui m'ont étonné de leur présence en arrivant. Le camping est large, doté de larges prés où l'on a l'embarras du choix où planter la tente. 
Mais tout le monde vient là, camping cars compris, aussi il n'est pas question que je me joigne au mouvement. Je déteste les campings, entendre des conversations qui n'en finissent pas et les portes des voitures claquer à toute heure du jour et de la nuit. Le camping oui, mais sauvage ! Et qu'importe les douches. De toute façon elles sont en supplément et il faut se délester de près de 4 euros pour pouvoir ôter ses vêtements pour cinq petites minutes. Un tarif proche du coût minute de l'Orlyval. !
Si tout le monde vient là, ce n'est pas pour le camping. Mais plutôt pour contempler le Vatnajokull, moi le premier. Dès que je me suis renseigné sur l'Islande, j'ai tout de suite su que c'était là qu'il fallait que je vienne. C'est un ensemble vertigineux de pics et de glaciers sauvages. 
Les gens ne s'y trompent pas et 170000 visiteurs viennent comme moi chaque année s'y promener par une randonnée glaciaire, motoneige ou encore par avion coucou dont la base se situe le long de la route circulaire. Le parc national de Vatnajokull est en fait formé de la fusion en 2008 de deux parcs nationaux, celui de Jokulsargljufur plus au nord et le Skaftafell qui lui fut créé en 1967 sous l'égide de WWF et du gouvernement islandais. Le Vatnajokull est aussi le toit de l'Islande et la plus grande calotte glaciaire au monde en dehors des pôles, de la taille du Luxembourg ! Autant dire qu'une visite s'impose !
En centre des visiteurs j'ai acheté un livre, petit bijou qui est vraiment sorti du lot parmi les innombrables livres souvenir que vend le parc. Bien que la couverture ne paye pas trop de mine, les photos sont époustouflantes, avec des oiseaux pris sur le bord d'un iceberg au coucher de soleil par exemple ou d'autres clichés qui font passer n'importe quel autre photographe pour un raté. 
J'aimerais arriver à prendre de tels clichés mais c'est proprement surhumain. Ces photos sont une œuvre artistique à chaque page. Si vous trouvez ce livre, « L'Islande, éclat et magnificence », achetez le les yeux fermés ; en plus il y a du texte en français.
Pour aujourd'hui je ne sais pas trop quelle randonnée adopter. Je suis dans le parc pour 3 jours. A la base je voulais faire un grand circuit de randonnée à la journée, qui fait tout le tour d'une montagne autour de Skaftafell mais vu que tous les sommets son cachés par les nuages, ça ne sert à rien de se donner tant d'efforts pour finir dans la brume. J'ai donc fait comme toute le monde, j'ai commencé par la cascade de Svartifoss, qui veut dire cascade noire en islandais, en raison de ses hautes colonnes de basalte noir qui ornent la cascade de part et d'autre comme les orgues d'une église. 
Pour y arriver, il faut compter moins de deux kilomètres de marche par un sentier qui grimpe tout de même et qui me fait me débarrasser du blouson puis d'un polaire. A l'arrivée, il y a de nombreux photographes affublés de gigantesques pieds photo afin de transformer cette cascade en filé vaporeux propre aux photographes professionnels. Pour obtenir un tel effet il faut un pied car le temps de pose du cliché doit être long. Pas question de tenir l'appareil photo. Pour obtenir un long temps de pause de jour, il fait adjoindre l'objectif d'un filtre gris qui assombrit en fait la scène, forçant l'appareil à compenser en laissant l'objectif ouvert plus longtemps. J'ai tout cet attirail, sauf le pied qui est un pied miniature et flexible que je peux positionner partout en le tordant à mon bon vouloir. 
En général ça fait rager les autres qui se farcissent un pied encombrant de plusieurs kilos et qui en sont encore à l’installation alors que je repars déjà le cliché dans la boîte en sifflotant. Comme si ça ne suffisait pas, je joue au con, en me mettant devant eux, leur gâchant ainsi la scène, non pas que cela soit fait pour les emmerder mais parce que vu qu'ils vont occuper la scène pendant des heures il faut bien que pendant ce temps je m'active aussi. Priorité au plus rapide !
Le temps semble se dégager cet après midi et le soleil sort de temps en temps entre quelques nuages. J'en profite donc pour monter encore un peu, au niveau de Sjonarsker, qui offre un point de vue spectaculaire vers le premier large glacier tout plat qui longeait la route circulaire en arrivant. Quand je suis arrivé là il y avait une randonneuse qui descendait de la montagne, arrivant par la grande boucle dont je parlais tout à l'heure. 
Je lui ai demandé comment s'était et elle m'a répondu que ça ne valait pas le coup, que tout le trajet se fait dans les nuages et que l'on ne voit absolument rien. Je suis donc resté là, à quatre pattes, occupé à cueillir des myrtilles qui m'ont fait grimacer. Elles sont d'une grande acidité et j'en viens à regretter mes douces myrtilles du Mercantour. Comme le temps ne cessait de s'améliorer, j'ai décidé de redescendre et de m'octroyer une randonnée vers le glacier qui arrive presque au niveau du centre des visiteurs. Il faut prendre un nouveau sentier de 3 kilomètres qui sur la carte semble rectiligne mais qui en fait monte tout du long. Évidemment, comme j'avais oublié la carte de randonnée dans la voiture, impossible de me souvenir des noms, aussi quand j'ai vu fléché Sjonarnipa au niveau de la cascade, j'ai continué à descendre, sans savoir qu'il s'agissait là d'un raccourci. Du coup j'ai dû me refarcir tout le dénivelé positif !
Je me suis arrêté un long moment à Sjonarnipa, face à un panorama spectaculaire sur toute la longueur du glacier qui achève sa course à nouveau dans une lagune glaciaire. Cette lagune se déverse ensuite dans une rivière qui se disperse dans les sandars en nombreux bras. C'est là que j'ai pique-niqué, en bord de corniche, le glacier à mes pieds, loin en dessous, assis sur un rocher plat dont un autre faisait office de dossier. Le soleil étant là pour un long moment avant que les nuages ne reviennent au loin, j'ai même fini en T-shirt. C'est un endroit ensorcelant où l'on ne peut pas résister à se laisser aspirer par le décor. On se sent soudainement comme partie intégrante du paysage, comme une sirène qui appellerait un marin. C’est sans doute ça la communion avec la nature. On ne peut pas s'y décoller. 
C’est un mélange subtile de beauté, de lumière et d'ingrédients mystérieux composant une alchimie parfaite qui nous fait lâcher prise avec bonheur, et qui nous touche l'âme comme une évidence, sans résistance. De tels endroits désarmeraient une armée entière. D'autres randonneurs ont fini par arriver et sont restés eux aussi cloués sur place, complètement silencieux. Pour moi ce sont de ces endroits qui me font monter les larmes aux yeux.
De retour au centre des visiteurs, j'en ai profité pour acheter un accès internet de 3 heures que je vais pouvoir mettre à profit pour charger le blog, étant donné que je vais passer par là à plusieurs reprises. Le camping à cette heure là s'est considérablement étoffé et les gens font dorénavant la queue à l'accueil pour avoir leur emplacement. Sur le terrain, les tentes finissent presque à touche touche. Pas question de camper là. Je vais aller essayer de camper au bord du premier glacier que j'ai visité ce matin, celui où l'on accède par la piste ; après avoir fait un brin de toilette aux WC du parking qui dispense de l'eau chaude. Tête, visage et pieds, cela suffira pour aujourd'hui !
J'étais tout seul au niveau du parking du Svinafellsjokul. J'ai installé ma tente un peu en hauteur, sur un tapis de mousses et de bruyères, avec vue sur le glacier, en limite du parc, de sorte que l'on ne peut rien me dire. Qui plus est ma tente n'est pas visible du chemin ou des sentiers. Pendant que je commençais à préparer le dîner avec le réchaud, le soleil qui s'apprêtait à se coucher est sorti de derrière les nuages, plongeant l'endroit dans une couleur de feu irréelle. J'ai dû tout stopper en catastrophe, urgence photographique oblige. Et me voilà à nouveau à arpenter les mêmes endroits que j'avais explorés ce matin, pris d'euphorie, courant sur les chemins comme un cabri en chantonnant et faisant des entrechats. Comme j'ai eu raison de venir dormir ici ! J'assiste à un spectacle unique et pourtant si éphémère. Dans quelques minutes le soleil aura disparu et emporté avec lui toutes les couleurs. Enfin, c'est ce que je pense... Car au moment d'entamer la soupe, le ciel s'est complètement embrasé de couleurs orangées tirant de plus en plus vers le rose au fil du temps. Branle bas de combat, j'ai dû à nouveau tout quitter pour repartir armé de mon appareil photo. Il y a des moments où tout le reste n'a plus d'importance. Manger une soupe froide, et alors ? Ces instants n'ont pas de prix ! C'est le cœur rassasié de tant de magie et de bonheur, plus que le ventre rassasié que je me suis couché sur une journée encore une fois de plus mémorable. Et c'est ça le plus important !

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