La nuit dernière il a
venté, neigé et plu sans fin, je vous passe les détails. J'ai
dormi très agité, rêvant à mon futur employeur qui sous des airs
plus humains, me dictait tout un tas de trucs dont je ne voulais pas,
me faisant dire que je me retrouvais encore dans le même cas qu'avec
ma boîte actuelle. Que dois-je y voir ? Soit le signe qu'il est
temps de tourner la page et d'arpenter les routes du monde en vélo.
Soit de ne plus me laisser imposer les choses en devenant mon propre
patron. Une certitude : je ne suis pas fait pour le monde de
l'entreprise, ce qui m'inquiète un peu en passant en freelance car
je serai commandé par les desiderata des clients. L'idéal :
n'accepter que des missions pompier de quelques jours ou semaines,
comme ça si je ne conviens pas ou si ça ne me convient pas, c'est
plus simple, tout en me permettant dans le délai d'empocher quelques
euros bienvenus.
Je dicterai ma loi, pas sûr qu'elle passe dans tous
les cas. Le travail où le dernier bastion qui m'échappe encore.
Plus pour longtemps, c'est plutôt réjouissant. D'autant plus que je
reste fidèle à mes aspirations qui s'étaient déclarées au cours
de mon voyage autour du monde il y a presque deux ans maintenant.
Vous vous souvenez, la chanson : «What are you waiting for,
nobody's gonna show you how ; why work for someone else to do
what you can do it right now ? ». A moins que les vents me
poussent de parc national en parc national où je proposerai ma bonne
volonté en échange du gîte et du couvert... L'éventail des
possibles est large, j'arriverai bien à rebondir !
A part ces rêves
conseils, sur les coups de minuit j'ai été dérangé par des voix
tout autour de la tente qui ne se déplaçaient pas. Un groupe de
français qui foutait le bordel, occupé à prendre le camp en photo
de nuit. Ça prenait des heures. Tout ça pour voir un truc
énigmatique, ils devaient bien être bourrés. Je leur ai demandé
d'aller jouer ailleurs, si je m'expose ainsi aux éléments alors que
je pourrais être plus abrité avec les autres campeurs, ce n'est pas
pour être emmerdé dans mon sommeil. Sauf que j'apprendrai
aujourd'hui qu'il y a eu une aurore boréale qui a duré quelques
minutes. Tout le monde ne parle que de ça ce matin. Je ne m'y
attendais pas, tous les guides disent que les aurores boréales se
voient à partir de décembre, même si parfois on peut en rencontrer
dès septembre. J'avais donc oublié le truc et je m'en mord
désormais les doigts. Plutôt que d'envoyer paître les photographes
j'aurais dû regarder un peu autour pour voir ce qui se passait.
Enfin... J'en verrai peut être un jour. La vie est encore longue...
J'ai été consolé au
lever par un paysage complètement emmitouflé sous la neige, tente
comprise. Tout est blanc, à part la petite rivière d'eaux chaudes.
C'en est fini de voir les jolies couleurs de la rhyolite, bienvenue
au monde arctique. Du coup tous les moutons et canards se sont
rassemblés le long des sources chaudes. Pas folles ces bestioles.
C'est tout naturellement que je m'y suis dirigé moi aussi,
accompagné de mon réchaud pour me préparer le petit déjeuner au
milieu des volutes de vapeur bienfaisantes. Pour me combler encore un
peu plus, une belle éclaircie a plongé le paysage sous un rayon de
soleil rasant où tout devient féerique. On se croirait dans un film
fantastique à effets spéciaux. Les sacs ont donc attendu par terre,
dans l'herbe, à côté des canards, pendant que je m’affairais
avec l'appareil photo.
A cette heure matinale il n'y avait personne,
à part un type comme moi avec une longue barbe qui y passait des
heures, cherchant à dénicher le cliché parfait. On s'est reconnu
dans notre passion en se souriant au passage. Les gros moutons, peu
farouches ce matin, habituellement plus aptes à courir au loin,
n'ont pas l'air trop dérangés de notre présence. Il faut dire
qu'on évolue lentement pour ne pas briser cette scène fragile, et
réveiller deux canards qui dorment sur le bord du sentier la tête
retournée entre leurs ailes. Pour la première fois il y a aussi des
moutons noirs. Je n'ai pas souvenir d'en avoir vu auparavant. Tout ça
avec en toile de fond des volcans enneigés. Un beau spectacle qui
commence de bon matin !
Comme je repars du
Landmannalaugar cet après midi à 15h30, il ne faut pas trop que je
traîne si je veux vouloir faire quelques randonnées pour arpenter
la région tout en profitant du soleil qui brille pour le moment.
J'ai décampé à 9h30, direction au hasard ! Pour ne pas
reprendre le chemin d'hier, j'ai essayé le canyon que les gérantes
du camp nous avait conseillé en arrivant, question d'occuper les
déçus de la randonnée impossible vers le Bosmork. Le départ se
fait juste après les deux vieux bus vert forêt qui servent
d'épicerie ambulante, siglés « Montain Mall », d'un air
très base arctique. De là, après avoir contourné une plaine
herbeuse bien plate, le canyon se dessine, suivant un petit torrent
qui amène tout contre le volcan sur lequel je m'étais rendu hier,
le Brennisteinsalda. Volcan que je n'avais pas su apprécier à sa
vraie valeur, pris d'une crise de nerfs en luttant contre les
éléments. Aujourd’hui rien de tout cela, j'ai le pas léger et
guilleret.
Le vent est tombé dans la nuit et depuis le soleil brille
le plus plus souvent. Ça change ! L'avantage de randonner de
bon matin est que l'on ne croise quasiment personne. Avec toute cette
neige le paysage devient soudain très alpin alors que je suis sur
les flancs d'un volcan dont j'étais venu admirer les roches
orangées. Pour cela vous aurez les photos sur internet. Sous la
neige c'est aussi très beau, avec ces coulées de lave emmitouflées
sous les mousses et les coussins de neige. Que l'on ne me reproche
pas de ne pas faire la part belle aux volcans sur ce blog (à part
l'épisode du Laki), mais il faut savoir que l'Islande toute entière
est un volcan, ou tout du moins le produit de ce qu'il en reste. 100%
de ses terres sont volcaniques. Je suis donc vraiment au pays des
volcans, même si parfois le décor donne l'impression d'être dans
des montagnes dont certains rabat-joie pourraient penser : oui,
bon, enfin, on a la même chose dans les Alpes..
Après avoir longé le
torrent, le sentier grimpe sur l'un des bords du canyon, avant de se
perdre dans un champ de lave qui déboule du volcan. A une
bifurcation un autre sentier permet de poursuivre en redescendant
vers le canyon et de faire le tour de cette montagne toute blanche
que l'on voit depuis le camp et en fond de décor depuis les sources
d'eau chaude, le Blahnukur. La logique aurait voulu que je prenne
cette direction, question de voir autre chose, mais le volcan qui se
dresse devant moi, aux flanc rouges et verts, couvert de plaques de
neige et emmitouflé sous une écharpe de fumerolles autour du cou
est tout simplement irrésistible. Juste à sa base se trouve une
coulée de lave bien plane, recouverte de neige qui du coup dessine
un grand boulevard à la manière d'une piste de ski.
Seulement,
arrivé à l'une des premières cheminées, le soleil a quitté la
partie, me privant des belles couleurs grenat des roches volcaniques
autour de cette large bouche fumante. Dépité, je me suis assis au
même endroit où la veille j'avais attendu une éclaircie qui n'est
jamais venue. Ce volcan est maudit ou quoi ? Me voilà donc à
nouveau scotché à dos de rocher, courbant le dos sous le vent qui
s'est remis à souffler, projetant les flocons de neige en tornades.
Autant ce matin avec le soleil il faisait bon et on pouvait se passer
des gants, autant dès qu'il disparaît et que le vent se met à
souffler, on a l'impression de passer du printemps à l'hiver direct.
Je suis bien resté comme ça près de 30 minutes sans que cela
s'arrange.
N'en pouvant plus, j'ai entrepris de monter encore plus
haut, en empruntant le sentier qui se rend vers Borsmork, pour me
préparer à une vue plus complète depuis le sommet du volcan, pour
le moment où le soleil sortira à nouveau. Sauf qu'il na jamais
voulu revenir. Plus je regardais derrière par là où tout arrivait,
plus c'était pire. Je risquais donc de rester là encore un bon
moment, tout ça pour attendre le moment adéquat pour prendre une
photo. J'ai alors saisi la stupidité de la situation. Je ne suis pas
photographe professionnel, qui va s'extasier sur mes photos ?
Pas grand monde, et un y jetant un vague coup d’œil alors qu'il
m'aura fallu des heures de patience pour délivrer un cliché. Le jeu
n'en vaut pas la chandelle ; basta, je redescends ! Et au
diable le volcan, que je quitte sans me retourner, le snobant. Il ne
veut pas de moi, je m'en moque !
A la place, je me suis
engouffré dans le sentier du Blahnukur, continuant à suivre le
canyon qui se transformait peu à peu en vallée. A l'instant où je
rejoignais la vallée, un brillant soleil est réapparu, effaçant
d'un coup tous les nuages. Et le volcan était à nouveau là à me
narguer. Il le fait exprès ou quoi ? Plus j'avançais en
direction opposée, plus il me narguait. Et le sens du vent indiquait
une belle éclaircie qui risquait de durer un bon moment. Je suis
incorrigible, je n'ai pas pu résister plus longtemps et j'ai fait
demi tour, courant comme un fou furieux, sautant par dessus les
rochers de basalte au risque de me fouler une cheville. Pas question
que le volcan me refasse le coup du « désolé on est fermé,
il faudra repasser plus tard » ! Au passage, j'ai refait
les mêmes clichés qu'une heure plus tôt mais qui m'avaient pris
plus de temps, attendant souvent le passage d'un nuage récalcitrant.
Il n'y a pas à dire, sous le soleil tout est plus beau. Le rouge,
l'orange, l'ocre craché du volcan sont bien là dans toute leur
splendeur. C'est en nage et au bord de l'attaque cardiaque que je
suis arrivé en haut du volcan. Le peu de souffle qui me restait a
été coupé par tant de beauté. Le Landmannalaugar s'offrait dans
son intégralité, au pied de ce volcan qui le domine
majestueusement. Une vue spectaculaire à 180 degrés permet de
contempler sommets enneigés et vallées comblées de coulées de
lave, le tout à travers des volutes de vapeur surgis des entrailles
de la Terre. Un vrai bonheur !
Je suis redescendu
ensuite par le même chemin qu'hier, occultant la randonnée du
Blahnukur. Il me restait à présent pas assez de temps pour
effectuer cette boucle.
Et puis surtout, je comptais bien profiter de
ce beau temps et du radoucissement pour aller piquer une tête dans
la rivière d'eau chaude. C’est donc en courant à moitié que j'ai
rejoint le camp, pressé d'y être avant que le bus de 12h30 n'arrive
avec ses nouveaux visiteurs. Malheureusement le bus était déjà là.
Par contre par miracle, le bassin de baignade était complètement
libre, les gens ayant dû le délaisser pour tous partir en randonnée
tant que le temps le permettait. Moi, j'ai fait l'inverse et j'avais
bien raison. Autant hier, quand tout le monde était coincé à la
base, la rivière était surpeuplée - ce qui ne m'invitait pas à y
batifoler, touchant les autres du pied ou en recevant un coude dans
l’œil - autant aujourd'hui c'est exquis.
D'autres personnes ont dû
s’apercevoir que la voie est libre et prennent la direction des
festivités. Comme tout le monde se change aux sanitaires pour
marcher sur le ponton de bois glacé jusqu’à la rivière, cela me
laisse un peu de temps car j'ai pris l'option de me désaper au bord
de la rivière. D'ailleurs j'ai commencé le strip-tease tout en
marchant, question de gagner du temps, collé aux talons par un type
tout aussi pressé que moi. Je tenais à faire une photo de la
rivière sans personne autour, chose qui n'arrive pour ainsi dire
jamais.
L'eau est incroyablement
merveilleuse et selon qu'on se rapproche plus ou moins de certains
endroits d'où jaillit une source d'eau chaude, facilement
identifiable par de petites bulles qui se dégagent, on peut agir sur
la température de l'eau.
Mieux qu'une baignoire. Si on veut plus
chaud, on se déplace un peu et si on veut moins chaud, on va
ailleurs. Vous connaissez d'autres endroits de baignade à
température variable instantanée ? Je laisse les autres avec
leur jacuzzi ou autres saunas et hammams à domicile, ici je suis le
roi ! Un vrai spa offert par dame nature, au milieu de verts et
grasses prairies avec au fond une belle montagne enneigée, le tout
baignant dans des nappes de vapeur qui viennent lécher les herbes
ruisselantes et les rochers couverts de mousse. C'est l'extase !
Dans ces moments d'euphorie, il n'y a plus aucune barrière et tout
le monde se parle et se sourit, le rire facile ! Mon voisin,
celui qui me talonnait est un jeune suisse qui voyage aussi tout
seul. C'est lui qui a pris les clichés où l'on me voit dans l'eau.
J'en ai fait autant avec lui et c’est devenu le jeu du « je
te prends en photo et tu me prends en photo ». Ces moments là
ont besoin d'être figés dans le temps et gravés à jamais. Il y en
a si peu où l'on sent son âme comme voler hors de son corps, dans
un bien être et une liberté absolue. J'ai bien dû rester une heure
là dedans. Ce n'est pas vraiment profond, si l'on reste assis le
haut du buste sort de l'eau, aussi c'est mieux de s'allonger les
coudes reposant sur le fond de petits cailloux orangés. Il y a par
contre beaucoup d'algues, des espèces de filaments épais, vert caca
d'oie, qui collent sur la peau. Prenez garde aux algues si vous ne
voulez pas une photo avec un truc dégoulinant sur la peau comme une
chiure de pigeon ! Si je suis sorti de la rivière ce n’est
pas parce que j'en avais assez mais parce qu'un voile gris se
dessinait entre deux sommets.
Je connais bien ce genre d'alerte.
Personne n'y a prêté attention sauf moi. Pour me lever j'ai été
pris de vertiges, voyant tout noir et j'ai dû lutter pour ne pas
m’évanouir. La faute sans doute au temps trop long où je suis
resté au plus près des sources alors que les gens étaient plus
loin. C'est sous la neige qui se mettait à tomber en rafales que
j'ai pu admirer ma peau, complètement rouge façon homard. Je ne me
suis jamais vu dans un tel état. En tout cas je ne ressentais pas le
froid des flocons de neige qui fondaient sur moi. Le blizzard a
balayé au loin une scène idyllique pourtant en vigueur quelques
instants plus tôt. Comme quoi le temps en Islande peut passer du
meilleur au pire sans prévenir.
J'aurais pu mettre à
profit un peu de temps passer dans le bain pour plier ma tente qui
était bien sèche à mon retour de randonnée.
Au lieu de cela j'ai
dû la plier dégoulinante sous des tornades de neige. Et manger les
doigts gelés un melon impossible à couper car congelé ! Ça
s'est fini encore une fois aux toilettes les mains sous l'eau chaude,
devant un ballet de gens courant dans la neige en frissonnant. Puis
l'heure de prendre le bus est arrivée. Cette fois je ne suis pas
autorisé à prendre la place de devant, c'est le nouveau chauffeur
qui l'a décidé en inventant je ne sais quel prétexte. C'est un
jeune peu avenant qui tire à moitié la gueule et se la joue un peu
derrière ses lunettes de soleil aviateur et sa casquette siglée
Reykjavik Excursions. Tant pis, j'ai pris la rangée juste derrière
qui me permet de filmer de temps en temps à travers le pare-brise.
Et puis c'est le même paysage qu'à l'aller et j'en avais déjà
bien profité.
De retour à Hella, je me
suis rendu à nouveau au bord de la rivière de l'autre fois pour y
passer la nuit. Mais, après avoir cherché un endroit où poser la
tente, en vain, en raison du bruit de la route circulaire trop proche
et du petit vent qui ne manquerait pas de faire claquer la toile,
j'ai opté pour une nouvelle nuit dans la voiture au cours de
laquelle je n'avais pas si mal dormi. Et puis j'ai innové. Comme la
pluie s’est mise à tomber soudainement, j'ai fait à manger dans
la voiture, le réchaud posé par terre. Inutile de dire que les
vitres se sont vite retrouvées embuées. Juste avant de me coucher,
alors que je faisais pipi debout dans la voiture, visant par
l'embrasure de la portière (plus facile à dire qu'à faire !),
une chouette n’arrêtait pas de faire des rondes, intriguée par
mon manège, s’immobilisant au dessus de moi pour mieux voir avant
d'essayer de me fondre dessus, me prenant pour un campagnol !
Avez vous déjà été victime d'une attaque de chouette ? Moi
oui, et c'est une grande première !



















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