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mardi 10 septembre 2013

Premier de cordée sur le Falljokull


Ce matin en ouvrant la tente, j'ai eu droit au même spectacle enchanteur que la veille, avec ses nuages roses flottant au dessus de glaciers étincelants. Une belle journée s'annonce et je dois mettre cela à profit au plus vite. Le temps de faire un tour sur le glacier Svinafellsjokul et ma décision est prise : j'en veux plus ! J'aurais pu faire le grand tour des sommets en randonnée mais j'ai choisi d'opter pour une petite folie que j'ai toujours rêvée de faire : marcher sur un glacier et sentir son cœur battre sous mes pas. C'est en Islande qu'aura lieu cette grande première, j'en ai trop envie. Vite, il faut se dépêcher, personne ne peut dire combien de temps le soleil continuera à briller. A ce moment là, plus rien n'a d'importance et je dois remplir mon objectif coûte que coûte : me rendre à Skaftafell au plus vite pour prendre place avec le premier groupe de la journée, ceci afin de me permettre dans l'après midi d’enchaîner par une autre activité. 
J'aime ces objectifs. Pour une fois qu'on ne me les fixe pas ! Il est déjà plus de 9 heures, c'est donc en toute logique que j'emprunte la piste comme si j'avais un 4x4, m'octroyant des pointes à 40. Au diable le loueur avec ses clichés !
Malgré toute cette détermination, un bus de Glacier Guides devant lequel je m'étais garé était prêt à partir, accueillant les derniers retardataires. Le temps qu'un vendeur me propose l'éventail des activités que le bus était parti. Me restait la possibilité d'effectuer une balade plus courte de deux heures et demies à 11h30 ou d'attendre 13h pour le prochain départ de l’excursion qui m’intéressait le plus : Glacier Explorer. Ça faisait trop long à attendre, aussi j'ai opté pour l'autre, la Glacier Wonders, me demandant tout de même comment j'allais bien pouvoir occuper mon temps pendant deux heures à prendre un petit déjeuner, tout en rongeant mon frein en pensant à ceux partis plus tôt qui seraient déjà crampons aux pieds. 
Sans doute que j'avais l'air dépité, car à peine acheté l'excursion, que la gérante m'a proposé de rejoindre le bus à tel endroit si j'avais une voiture. Qu'à cela ne tienne, donnez-moi le matériel qu'on en finisse et que je saute dans ma voiture. A quel glacier sont ils ? Je pensais que c'était là où j'avais dormi mais il y en a d'autres plus loin. Les explications sont un peu dures à cerner, entre première bifurcation après un hôtel et troisième glacier qui sur la carte est le quatrième... On me propose un sandwich et une jus de pomme, compris dans l'excursion, le temps que la gérante me débite la différence de prix avec la nouvelle excursion à l'aide d'un terminal où je saisis mon code sans rien regarder, pris dans l'euphorie. Attendez-moi, j'arrive !
C'est alors qu'un guide s'est proposé de m’amener avec sa jeep au lieu de départ de l'expédition. Un petit coup de fil à l'autre guide dans l'autre bus et tout était arrangé. 
Le réglage des crampons s'est fait en un tour de main, et à peine j'avais enfourné mon portefeuille dans le sac que mes mains se trouvaient encombrées d'un casque, des crampons et d'un piolet, avec un harnais autour de la taille qui s’est retrouvé là sans que je demande rien. Il fallait faire vite, ranger l’ordinateur que j'avais laissé sur mon siège, prendre des lunettes de soleil, une bouteille d'eau et de me saisir de ce qui pourrait faire un petit déjeuner que je n'avais toujours pas pris. Pourquoi doit on perdre du temps à manger ? Et d'abord pourquoi manger ? Il y a tant à faire ! C'est donc sur le siège passager du guide que j'ai bu au goulot le fond de bouteille de jus de fruit qu'il me restait et que j'ai dégusté les espèces de torsades à la cannelle qui sont une spécialités d'ici et qui remplacent avantageusement la brioche. Ils ont dû me trouver bien godiche à Glacier Guides, avec des trucs dans les mains, l'air hagard, un appareil photo qui glisse constamment de l'épaule et à parler la bouche pleine qui n'arrive à sortir que des « ouinf ouinf ».
J'ai de la chance aujourd'hui, dixit le guide transformé en chauffeur privé. C'est la quatrième journée de beau temps de l'été. Ici, ils les comptent ! En plus ça ne va pas durer, une tempête est prévue dans l'après midi, bien que l'on voit déjà à l'horizon une ligne menaçante en train de s'avancer. J'ai donc eu raison de partir avec le premier groupe du matin. Au passage, le guide m'a demandé si j'avais visité le glacier qu'il me montre du doigt de l'autre côté de la route. Bien sûr, c'est là où j'ai dormi ! L'anecdote veut que ce glacier soit interdit de visite aujourd'hui pour raison de tournage de film. J'ai donc eu de la chance de pouvoir le contempler ce matin avant que l'équipe de tournage ne démarre. C’est un film de science-fiction qui va être tourné ici, au nom comme « Intersidéral », un prochain blockbuster avec Matt Damon. Avis aux midinettes, Matt est dans la place ! 
Ainsi tout s'explique, je me demandais hier soir pendant que je mangeais quelle était cette équipe qui allait et venait avec des lampes frontales, passant et repassant toujours au même endroit sur une crête au delà de la lagune. Un moment j'avais pensé que c'étaient des gardes chargés d'inspecter les lieux et de faire décamper les resquilleurs. En fait il ne devait s'agir que du service de sécurité, protégeant un chapiteau rempli de matos, bien visible de la route mais que je ne pouvais voir d'où je campais.
Lorsque la jeep a rejoint le bus, les gens finissaient de descendre. Pas le temps de finir de manger qu'il fallait que je me présente au groupe, une bretelle de sac à dos pendouillant de l'épaule, un appareil photo qui lui aussi avait glissé et que je portais par l'avant bras comme un sac à main et la bouche pleine qui peinait à sortir un son audible. 
Belle entrée en la matière, déjà que quand on arrive en retard on veut se faire tout petit, là j'étais comme un Mister Bean avec le reste du groupe qui devait se demander quel était cet engin encombrant et encombré dont ils se seraient bien passés. Mais le guide est un jovial qui a tôt fait de me mettre à l'aise. Il nous demande joliment si on est prêt pour l'aventure et si l'on a un rayon de soleil dans le cœur. Programme de la matinée : exploration des pentes du glacier Falljokull ! Mais avant, il faut longer le lit d'une rivière pleine de graviers gris dont on apprend qu'elle glisse sur la gale malgré les apparences. En fait quand le glacier est fini, c'est à dire lorsque la glace disparaît, elle reste en dessous, recouverte complètement par la terre qui la protège comme le nappage chocolaté d'un esquimau. Depuis que nous avons quitté le bus, nous marchons sur le glacier sans le savoir. Pour preuve, le guide se saisi de son piolet et se met à frapper le sol jusqu'à découvrir des cristaux de glace.
Arrivés au front de glace, un briefing a lieu sur la façon de chausser ses crampons. Il faut en fait y mettre le pied en glissant le talon vers l'arrière, de manière à ce que toute la semelle épouse le châssis. Après, il n'y a plus qu'à passer la lanière dans des passants et des œillets et de serrer le tout pour bien tenir le pied. La longueur restante de la lanière peut être enroulée autour de la cheville puis bloquée dans la chaussette. Nous avons tous passé notre examen avec succès et le guide s'est même demandé pourquoi il nous avait expliqué comment faire. Viennent ensuite les explications sur comment avancer sur la glace avec des crampons. Deux figures s'imposent : Charlie Chaplin à la montée, et John Wayne à la descente. Il faut toujours garder le pied dans le sens de la pente, contrairement au ski, pour que la chaussure épouse toujours la glace de toute sa superficie, ce qui assure ainsi une plus grande adhérence. 
Pour monter, il faut donc y aller en canard et pour descendre, les jambes écartées, en prenant soin de ne pas être penché en avant afin d'avoir un centre de gravité dans l'axe de la pente. On peut au besoin se servir de son piolet pour se retenir d'une main, piolet qui doit rester en arrière pour faire frein. Sur l'usage du piolet, d'ailleurs, contrairement aux films, on ne le tient pas comme une pioche, à l'instar de ces films où l'on voit les gens se fracasser le crane entre eux. Non, en fait on se sert de la tête comme d'une anse et du manche comme appui. Après si l'on veut s'en servir comme d'une arme, on peut laisser libre cours à sa fantaisie.
Après un petit temps d'adaptation qui est plus une crainte de glisser et un manque de confiance, me voilà aussi à l'aise sur la glace que sur terre, gambadant comme un lapin. 
Les côtes ne me font pas peur et je ne réfléchis même pas aux instructions qui nous on été données plus tôt. Ce sont des choses de bon sens qui viennent de façon innées dès lors qu'on est sur une pente glacée. Le fait d'évoluer sur le glacier est incroyablement facile, j'ai l'impression de marcher sur des biscuits secs, ça crisse sous mes pieds. Il a même fallu que je m’accroupisse pour vérifier en la touchant que la glace était belle et bien glissante. C'est vraiment bien adapté ces crampons, on pourrait marcher ainsi des heures. Aucune fatigue ne se fait ressentir et il n'y a besoin d'aucun effort supplémentaire pour marcher. Et cela permet de voir des paysages sublimes que l'on ne pourrait jamais voir autrement, des crevasses, des trous profonds tout bleus dans lesquels s'engouffrent des petits cours d'eau, des grottes de glace, des cascades... 
En regardant la glace de près, on constate qu'elle contient des bulles, qui résultent de l'expulsion de l'air de la neige tassée. Cet air se retrouve alors piégé dans la glace, formant des bulles d'air irisées à travers la lumière du jour. C’est simplement merveilleux.
Le glacier est notre terrain de jeu. Hormis un couple japonais dont la femme est à la traîne et à la peine, demandant la main du guide dans les passages délicats, plus personne n'a peur et on s'approche tous de précipices, la glace tenant bon sous nos pas. Je n'irais pas m'aventurer si près du bord sur une montagne dont je redoute toujours que le terrain s'éboule. Sur un glacier c'est différent, la glace est très dense, et elle ne va pas s'effondrer comme ça. Ce n'est pas de la neige fraîche. Les trous ne nous font pas peur, on s'amuse à rentrer dedans pour se prendre en photo. 
On remplit aussi nos gourdes d'une eau pure au détour d'une cascade qui s'engouffre dans une crevasse où l'on ne peut loger qu'un seul pas. Ici aussi il y a une équipe de tournage. On est sommé de ne pas regarder dans la direction de la caméra, pendant qu'on entend un bruit de mini hélicoptère qui nous suit. Une fois l'engin posé, c'était bien d'un hélicoptère dont il s'agissait. Je me suis toujours demandé comment ils faisaient dans les documentaires animaliers pour filmer des animaux par le dessus de si près. Eh bien en fait, rien de plus simple, ils ont un jouet muni d'hélices, télécommandé avec écran de contrôle (qui doit sans doute montrer ce que la caméra filme), avec une caméra bien calée entre les structures. On avait pour consigne de rester bien sérieux et concentrés, comme des professionnels aguerris. 
Mon image circulera donc dans un documentaire ou dans un film que je ne verrai jamais. A moins que ce ne soient des images pour le film qu'ils sont en train de tourner sur l'autre glacier...
Parmi les participants nous avons des allemands et un couple québécois. J'ai parlé un peu avec eux, contents de ne plus parler anglais. On en est venu à se poser la question d'où l'on venait. Comme toujours, je dis que je suis de Bordeaux, ce qui est vrai. Le québécois connaît bien, non pour les vins qu'il a dégustés comme cela est souvent le cas, mais parce qu'il s'y est rendu à plusieurs reprises pour des tournées. Car le type n'est autre que le bassiste de Roch Voisine. Ou du moins l'ex bassiste, car il a quitté son job pour pouvoir voyager. Il voyageait déjà mais ce n'était pas une vie, il était toujours sur la route et ne voyait jamais rien. 
Ainsi va la vie des passionnés du voyage : ils se débarrassent d'un travail devenu trop contraignant et incompatible avec leurs aspirations. C'est exactement ce qui est en train de m'arriver. En rentrant d'Islande, je signe la rupture de mon contrat de travail. Certains crieraient à la folie mais je n'en peux plus d'être à la merci d'un employeur qui donne des congés au compte goutte quand ça l'arrange et encore s'il trouve un moment où ça l'arrange. Ou qui les annule aussi quand ça l'arrange. Avant comme je l'avais expliqué sur mon autre blog lorsque je faisais le tour du monde, j'avais des jours de congés supplémentaires non payés que j'avais négociés avec la précédente boss qui a démissionné pendant mon congés sabbatique. Le nouveau boss n'a pas cette largeur d'esprit et si je veux rester je dois rentrer dans le moule et m'asseoir sur ce qui m'avait été auparavant octroyé, en devant dire merci à la DRH d'en avoir bénéficié pendant tant d'années. 
De toute façon ils n'ont encore rien compris à la vie, ils font partie du cercle majoritaire de l'asservissement complet à l'entreprise et j'ai reçu comme toute discussion une phrase qui veut tout dire : « pourquoi as tu besoin de congés en plus ? On a déjà 5 semaines, c'est ENORME ! ». Bref, rien ne sert de débattre. C'en est fini des CDI. Et pour ce qui est du moule, le modèle est cassé et non remplaçable ! Finalement la femme que j'avais rencontrée sur le bateau qui me ramenait de Koh Tarutao et dont le discours m'avait interpellé a dû faire inconsciemment son chemin. Elle ne voulait plus non plus entendre parler de CDI, ayant subi une dépression à cause de ça et ne jurant plus depuis que par des CDD pour la souplesse offerte. Quand son CDD est fini, c’est très simple, elle n'a plus de compte à rendre à personne et peut parcourir le monde comme bon lui semble, sans avoir de date de retour planifiée et obligatoire. Le rêve pour tout voyageur !
Au final, on aura marché 8 à 10 kilomètre sur le glacier et je n'ai pas vu le temps passer. Le guide nous demande si on est heureux et prêt à remettre ça. Question de nous narguer il nous avoue qu'il fait ça tous les jours. C'est son job : marcher sur la glace. Un job en or. Dites, faut quoi comme formation ? En plus il nous assure que nous allons bien dormir ce soir, les poumons gonflés d'air pur. Et comme c'est un joyeux drille, il nous quitte sur des blagues islandaises. Par exemple, parmi celles que j'ai retenues : «Que fait on si l'on est perdu en forêt en Islande ? C'est simple : se mettre debout ! ». Ou encore : « Si vous n'aimez pas le temps en Islande, attendez 5 minutes ! ». Dans le bus qui nous raccompagnait à Skaftafell, la pluie s'est mise à tomber très drue. Cela faisait déjà deux heures que le soleil n'était plus là. Je plains le groupe de 13 heures que nous avons juste croisé ! Dans le bus, tout le monde qui est au camping se lamente d'avoir une tente qui n'arrive jamais à sécher. Dans ces conditions, plus question de faire quoi que ce soit. J'avais au début de la journée penser enchaîner avec la lagune de Jokulsarlon, incontournable d'une visite en Islande au même titre que les geysers, située à quelques dizaines de kilomètres de là. Je garderai cela pour demain...

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