Ce matin en ouvrant la
tente, j'ai eu droit au même spectacle enchanteur que la veille,
avec ses nuages roses flottant au dessus de glaciers étincelants.
Une belle journée s'annonce et je dois mettre cela à profit au plus
vite. Le temps de faire un tour sur le glacier Svinafellsjokul et ma
décision est prise : j'en veux plus ! J'aurais pu faire le
grand tour des sommets en randonnée mais j'ai choisi d'opter pour
une petite folie que j'ai toujours rêvée de faire : marcher
sur un glacier et sentir son cœur battre sous mes pas. C'est en
Islande qu'aura lieu cette grande première, j'en ai trop envie.
Vite, il faut se dépêcher, personne ne peut dire combien de temps
le soleil continuera à briller. A ce moment là, plus rien n'a
d'importance et je dois remplir mon objectif coûte que coûte :
me rendre à Skaftafell au plus vite pour prendre place avec le
premier groupe de la journée, ceci afin de me permettre dans l'après
midi d’enchaîner par une autre activité.
J'aime ces objectifs.
Pour une fois qu'on ne me les fixe pas ! Il est déjà plus de 9
heures, c'est donc en toute logique que j'emprunte la piste comme si
j'avais un 4x4, m'octroyant des pointes à 40. Au diable le loueur
avec ses clichés !
Malgré toute cette
détermination, un bus de Glacier Guides devant lequel je m'étais
garé était prêt à partir, accueillant les derniers retardataires.
Le temps qu'un vendeur me propose l'éventail des activités que le
bus était parti. Me restait la possibilité d'effectuer une balade
plus courte de deux heures et demies à 11h30 ou d'attendre 13h pour
le prochain départ de l’excursion qui m’intéressait le plus :
Glacier Explorer. Ça faisait trop long à attendre, aussi j'ai opté
pour l'autre, la Glacier Wonders, me demandant tout de même comment
j'allais bien pouvoir occuper mon temps pendant deux heures à
prendre un petit déjeuner, tout en rongeant mon frein en pensant à
ceux partis plus tôt qui seraient déjà crampons aux pieds.
Sans
doute que j'avais l'air dépité, car à peine acheté l'excursion,
que la gérante m'a proposé de rejoindre le bus à tel endroit si
j'avais une voiture. Qu'à cela ne tienne, donnez-moi le matériel
qu'on en finisse et que je saute dans ma voiture. A quel glacier sont
ils ? Je pensais que c'était là où j'avais dormi mais il y en
a d'autres plus loin. Les explications sont un peu dures à cerner,
entre première bifurcation après un hôtel et troisième glacier
qui sur la carte est le quatrième... On me propose un sandwich et
une jus de pomme, compris dans l'excursion, le temps que la gérante
me débite la différence de prix avec la nouvelle excursion à
l'aide d'un terminal où je saisis mon code sans rien regarder, pris
dans l'euphorie. Attendez-moi, j'arrive !
C'est alors qu'un guide
s'est proposé de m’amener avec sa jeep au lieu de départ de
l'expédition. Un petit coup de fil à l'autre guide dans l'autre bus
et tout était arrangé.
Le réglage des crampons s'est fait en un
tour de main, et à peine j'avais enfourné mon portefeuille dans le
sac que mes mains se trouvaient encombrées d'un casque, des crampons
et d'un piolet, avec un harnais autour de la taille qui s’est
retrouvé là sans que je demande rien. Il fallait faire vite, ranger
l’ordinateur que j'avais laissé sur mon siège, prendre des
lunettes de soleil, une bouteille d'eau et de me saisir de ce qui
pourrait faire un petit déjeuner que je n'avais toujours pas pris.
Pourquoi doit on perdre du temps à manger ? Et d'abord pourquoi
manger ? Il y a tant à faire ! C'est donc sur le siège
passager du guide que j'ai bu au goulot le fond de bouteille de jus
de fruit qu'il me restait et que j'ai dégusté les espèces de
torsades à la cannelle qui sont une spécialités d'ici et qui
remplacent avantageusement la brioche. Ils ont dû me trouver bien
godiche à Glacier Guides, avec des trucs dans les mains, l'air
hagard, un appareil photo qui glisse constamment de l'épaule et à
parler la bouche pleine qui n'arrive à sortir que des « ouinf
ouinf ».
J'ai de la chance
aujourd'hui, dixit le guide transformé en chauffeur privé. C'est la
quatrième journée de beau temps de l'été. Ici, ils les comptent !
En plus ça ne va pas durer, une tempête est prévue dans l'après
midi, bien que l'on voit déjà à l'horizon une ligne menaçante en
train de s'avancer. J'ai donc eu raison de partir avec le premier
groupe du matin. Au passage, le guide m'a demandé si j'avais visité
le glacier qu'il me montre du doigt de l'autre côté de la route.
Bien sûr, c'est là où j'ai dormi ! L'anecdote veut que ce
glacier soit interdit de visite aujourd'hui pour raison de tournage
de film. J'ai donc eu de la chance de pouvoir le contempler ce matin
avant que l'équipe de tournage ne démarre. C’est un film de
science-fiction qui va être tourné ici, au nom comme
« Intersidéral », un prochain blockbuster avec Matt
Damon. Avis aux midinettes, Matt est dans la place !
Ainsi tout
s'explique, je me demandais hier soir pendant que je mangeais quelle
était cette équipe qui allait et venait avec des lampes frontales,
passant et repassant toujours au même endroit sur une crête au delà
de la lagune. Un moment j'avais pensé que c'étaient des gardes
chargés d'inspecter les lieux et de faire décamper les
resquilleurs. En fait il ne devait s'agir que du service de sécurité,
protégeant un chapiteau rempli de matos, bien visible de la route
mais que je ne pouvais voir d'où je campais.
Lorsque la jeep a rejoint
le bus, les gens finissaient de descendre. Pas le temps de finir de
manger qu'il fallait que je me présente au groupe, une bretelle de
sac à dos pendouillant de l'épaule, un appareil photo qui lui
aussi avait glissé et que je portais par l'avant bras comme un sac à
main et la bouche pleine qui peinait à sortir un son audible.
Belle
entrée en la matière, déjà que quand on arrive en retard on veut
se faire tout petit, là j'étais comme un Mister Bean avec le reste
du groupe qui devait se demander quel était cet engin encombrant et
encombré dont ils se seraient bien passés. Mais le guide est un
jovial qui a tôt fait de me mettre à l'aise. Il nous demande
joliment si on est prêt pour l'aventure et si l'on a un rayon de
soleil dans le cœur. Programme de la matinée : exploration des
pentes du glacier Falljokull ! Mais avant, il faut longer le lit
d'une rivière pleine de graviers gris dont on apprend qu'elle glisse
sur la gale malgré les apparences. En fait quand le glacier est
fini, c'est à dire lorsque la glace disparaît, elle reste en
dessous, recouverte complètement par la terre qui la protège comme
le nappage chocolaté d'un esquimau. Depuis que nous avons quitté le
bus, nous marchons sur le glacier sans le savoir. Pour preuve, le
guide se saisi de son piolet et se met à frapper le sol jusqu'à
découvrir des cristaux de glace.
Arrivés au front de
glace, un briefing a lieu sur la façon de chausser ses crampons. Il
faut en fait y mettre le pied en glissant le talon vers l'arrière,
de manière à ce que toute la semelle épouse le châssis. Après,
il n'y a plus qu'à passer la lanière dans des passants et des
œillets et de serrer le tout pour bien tenir le pied. La longueur
restante de la lanière peut être enroulée autour de la cheville
puis bloquée dans la chaussette. Nous avons tous passé notre examen
avec succès et le guide s'est même demandé pourquoi il nous avait
expliqué comment faire. Viennent ensuite les explications sur
comment avancer sur la glace avec des crampons. Deux figures
s'imposent : Charlie Chaplin à la montée, et John Wayne à la
descente. Il faut toujours garder le pied dans le sens de la pente,
contrairement au ski, pour que la chaussure épouse toujours la glace
de toute sa superficie, ce qui assure ainsi une plus grande
adhérence.
Pour monter, il faut donc y aller en canard et pour
descendre, les jambes écartées, en prenant soin de ne pas être
penché en avant afin d'avoir un centre de gravité dans l'axe de la
pente. On peut au besoin se servir de son piolet pour se retenir
d'une main, piolet qui doit rester en arrière pour faire frein. Sur
l'usage du piolet, d'ailleurs, contrairement aux films, on ne le
tient pas comme une pioche, à l'instar de ces films où l'on voit
les gens se fracasser le crane entre eux. Non, en fait on se sert de
la tête comme d'une anse et du manche comme appui. Après si l'on
veut s'en servir comme d'une arme, on peut laisser libre cours à sa
fantaisie.
Après un petit temps
d'adaptation qui est plus une crainte de glisser et un manque de
confiance, me voilà aussi à l'aise sur la glace que sur terre,
gambadant comme un lapin.
Les côtes ne me font pas peur et je ne
réfléchis même pas aux instructions qui nous on été données
plus tôt. Ce sont des choses de bon sens qui viennent de façon
innées dès lors qu'on est sur une pente glacée. Le fait d'évoluer
sur le glacier est incroyablement facile, j'ai l'impression de
marcher sur des biscuits secs, ça crisse sous mes pieds. Il a même
fallu que je m’accroupisse pour vérifier en la touchant que la
glace était belle et bien glissante. C'est vraiment bien adapté ces
crampons, on pourrait marcher ainsi des heures. Aucune fatigue ne se
fait ressentir et il n'y a besoin d'aucun effort supplémentaire pour
marcher. Et cela permet de voir des paysages sublimes que l'on ne
pourrait jamais voir autrement, des crevasses, des trous profonds
tout bleus dans lesquels s'engouffrent des petits cours d'eau, des
grottes de glace, des cascades...
En regardant la glace de près, on
constate qu'elle contient des bulles, qui résultent de l'expulsion
de l'air de la neige tassée. Cet air se retrouve alors piégé dans
la glace, formant des bulles d'air irisées à travers la lumière du
jour. C’est simplement merveilleux.
Le glacier est notre
terrain de jeu. Hormis un couple japonais dont la femme est à la
traîne et à la peine, demandant la main du guide dans les passages
délicats, plus personne n'a peur et on s'approche tous de
précipices, la glace tenant bon sous nos pas. Je n'irais pas
m'aventurer si près du bord sur une montagne dont je redoute
toujours que le terrain s'éboule. Sur un glacier c'est différent,
la glace est très dense, et elle ne va pas s'effondrer comme ça. Ce
n'est pas de la neige fraîche. Les trous ne nous font pas peur, on
s'amuse à rentrer dedans pour se prendre en photo.
On remplit aussi
nos gourdes d'une eau pure au détour d'une cascade qui s'engouffre
dans une crevasse où l'on ne peut loger qu'un seul pas. Ici aussi il
y a une équipe de tournage. On est sommé de ne pas regarder dans la
direction de la caméra, pendant qu'on entend un bruit de mini
hélicoptère qui nous suit. Une fois l'engin posé, c'était bien
d'un hélicoptère dont il s'agissait. Je me suis toujours demandé
comment ils faisaient dans les documentaires animaliers pour filmer
des animaux par le dessus de si près. Eh bien en fait, rien de plus
simple, ils ont un jouet muni d'hélices, télécommandé avec écran
de contrôle (qui doit sans doute montrer ce que la caméra filme),
avec une caméra bien calée entre les structures. On avait pour
consigne de rester bien sérieux et concentrés, comme des
professionnels aguerris.
Mon image circulera donc dans un
documentaire ou dans un film que je ne verrai jamais. A moins que ce
ne soient des images pour le film qu'ils sont en train de tourner sur
l'autre glacier...
Parmi les participants
nous avons des allemands et un couple québécois. J'ai parlé un peu
avec eux, contents de ne plus parler anglais. On en est venu à se
poser la question d'où l'on venait. Comme toujours, je dis que je
suis de Bordeaux, ce qui est vrai. Le québécois connaît bien, non
pour les vins qu'il a dégustés comme cela est souvent le cas, mais
parce qu'il s'y est rendu à plusieurs reprises pour des tournées.
Car le type n'est autre que le bassiste de Roch Voisine. Ou du moins
l'ex bassiste, car il a quitté son job pour pouvoir voyager. Il
voyageait déjà mais ce n'était pas une vie, il était toujours sur
la route et ne voyait jamais rien.
Ainsi va la vie des passionnés du
voyage : ils se débarrassent d'un travail devenu trop
contraignant et incompatible avec leurs aspirations. C'est exactement
ce qui est en train de m'arriver. En rentrant d'Islande, je signe la
rupture de mon contrat de travail. Certains crieraient à la folie
mais je n'en peux plus d'être à la merci d'un employeur qui donne
des congés au compte goutte quand ça l'arrange et encore s'il
trouve un moment où ça l'arrange. Ou qui les annule aussi quand ça
l'arrange. Avant comme je l'avais expliqué sur mon autre blog
lorsque je faisais le tour du monde, j'avais des jours de congés
supplémentaires non payés que j'avais négociés avec la précédente
boss qui a démissionné pendant mon congés sabbatique. Le nouveau
boss n'a pas cette largeur d'esprit et si je veux rester je dois
rentrer dans le moule et m'asseoir sur ce qui m'avait été
auparavant octroyé, en devant dire merci à la DRH d'en avoir
bénéficié pendant tant d'années.
De toute façon ils n'ont encore
rien compris à la vie, ils font partie du cercle majoritaire de
l'asservissement complet à l'entreprise et j'ai reçu comme toute
discussion une phrase qui veut tout dire : « pourquoi as
tu besoin de congés en plus ? On a déjà 5 semaines, c'est
ENORME ! ». Bref, rien ne sert de débattre. C'en est fini
des CDI. Et pour ce qui est du moule, le modèle est cassé et non
remplaçable ! Finalement la femme que j'avais rencontrée sur
le bateau qui me ramenait de Koh Tarutao et dont le discours m'avait
interpellé a dû faire inconsciemment son chemin. Elle ne voulait
plus non plus entendre parler de CDI, ayant subi une dépression à
cause de ça et ne jurant plus depuis que par des CDD pour la
souplesse offerte. Quand son CDD est fini, c’est très simple, elle
n'a plus de compte à rendre à personne et peut parcourir le monde
comme bon lui semble, sans avoir de date de retour planifiée et
obligatoire. Le rêve pour tout voyageur !
Au final, on aura marché
8 à 10 kilomètre sur le glacier et je n'ai pas vu le temps passer.
Le guide nous demande si on est heureux et prêt à remettre ça.
Question de nous narguer il nous avoue qu'il fait ça tous les jours.
C'est son job : marcher sur la glace. Un job en or. Dites, faut
quoi comme formation ? En plus il nous assure que nous allons
bien dormir ce soir, les poumons gonflés d'air pur. Et comme c'est
un joyeux drille, il nous quitte sur des blagues islandaises. Par
exemple, parmi celles que j'ai retenues : «Que fait on si l'on
est perdu en forêt en Islande ? C'est simple : se mettre
debout ! ». Ou encore : « Si vous n'aimez pas
le temps en Islande, attendez 5 minutes ! ». Dans le bus
qui nous raccompagnait à Skaftafell, la pluie s'est mise à tomber
très drue. Cela faisait déjà deux heures que le soleil n'était
plus là. Je plains le groupe de 13 heures que nous avons juste
croisé ! Dans le bus, tout le monde qui est au camping se
lamente d'avoir une tente qui n'arrive jamais à sécher. Dans ces
conditions, plus question de faire quoi que ce soit. J'avais au début
de la journée penser enchaîner avec la lagune de Jokulsarlon,
incontournable d'une visite en Islande au même titre que les
geysers, située à quelques dizaines de kilomètres de là. Je
garderai cela pour demain...
















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