Dans les orthographes des
noms islandais alambiqués, je vous fait grâce des trémas et autres
lettres bizarres qui viennent décorer les mots. Faisons simple !
Un truc que je n'ai pas raconté dans l'épisode d'hier, c'est la fin
de la journée. Je vous ai laissé sur une pluie battante à
Skaftafell. Eh bien, que raconter de plus, à part le fait que j'ai
passé l'après midi à écrire et pendu à l'accès internet du
centre des visiteurs ? J'ai aussi lu un peu les grands panneaux
d'information qui détaillent la géologie des lieux et l'existence
du parc national. On trouve également une salle de projection où
tourne en boucle un film d'information. D'ordinaire je suis assez
friand de la chose, surtout quand ils sont bien faits, mais allez
savoir pourquoi, j'ai boudé la séance.
A la place j'ai une fois de
plus arpenté les rayonnages des livres, au cas où l'un d'eux
m'aurait échappé. Je suis allé à la cafétéria attenante, prêt
à manger là plutôt que de devoir cuisiner sous la pluie. Mais ils
ne vendent que des cafés et de la junk food. Donc je préfère
encore l'option pluie battante. Enfin, pour terminer de m'occuper et
me mettre du baume au cœur, je me suis décidé à prendre une
douche. Une fois le précieux sésame en main – une carte
magnétique – je me suis dirigé vers les toilettes des handicapés
dans lesquelles prennent place les douches derrière un rideau de
plastique blanc qui fait un angle. Mode d'emploi : faire couler
l'eau puis insérer la carte dans un lecteur qui l'avale, à côté
de l'entrée. Attention, il ne vous reste alors plus que 5 minutes.
On peut penser que c'est suffisant, mais il y a intérêt à ne pas
traîner et de passer rapidement au savon une fois mouillé de
partout. Surtout si l'on veut le passer deux fois pour se débarrasser
de toute cette crasse. A peine rincé, même pas le temps de pousser
un peu le mitigeur pour finir avec une douce note de chaleur qu'on
entend un grand clac suivi d'un filet d'eau glacée. Avec tout ça,
il était ma foi déjà l'heure de passer à table, pensez :
18h30 ! Mais c'est qu'il fait nuit noire à 20h30 aussi chaque
jour je dois avoir fini de manger 1 heure avant la nuit pour dresser
la tente, à moins que je ne la monte en premier. Quoiqu'il en soit,
j'ai besoin de deux heures de préparatifs. Je ne suis du reste pas
le seul à manger si tôt. En me dirigeant vers un coin repas abrité
pour les clients du camping, il y avait déjà un jeune couple
américain de Washington en train de couper des tomates.
J'ai évité
de trop leur parler, ne comprenant pas vraiment tout ce qu'ils me
racontaient, surtout le gars qui avait un accent atroce. Comme je
disais, on vient vraiment en Islande des 4 coins de la terre. Il y a
deux jours en descendant de la cascade noire, j'avais croisé deux
indiens qui m'avaient demandé ce qu'il y avait plus haut, sans me
dire bonjour ou merde. De vrais indiens quoi, qui ne s'embarrassent
pas de formules de politesse et vont droit au but. Miraculeusement,
pendant que je mangeais, la pluie a cessé de tomber. Je me suis donc
dépêché de prendre la voiture pour retourner au glacier de hier
soir, où j'ai mis ma tente un peu avant, le parking étant squatté
par quelques voitures dont l'un des occupants avait installé table
et chaises pendant qu'il jouait de la guitare. Je me suis installé
de l'autre côté d'une colline, dans les lupins.
Ce matin, c'est un beau
ciel bleu et rose qui m'a accueilli en ouvrant le zip de la tente. Je
me lève toujours aux aurores, vers 5h30. Comme je me couche à 21h,
c'est bien suffisant et ne dit on pas que l'avenir appartient à ceux
qui se lèvent tôt ? Surtout par une telle journée qui risque
de ne pas durer. Comme je n'ai pas à écrire ce matin puisque je
l'ai fait hier après midi, je peux tout de suite sauter dans la
voiture et me rendre à la lagune glaciaire de Jokulsarlon, sans
doute le clou de tout voyage en Islande. Il faut plus d'une demie
heure de route pour la rejoindre, en direction de l'est. La route qui
y conduit est très sauvage. On ne croise aucun hameau, aucune ferme,
juste une route qui passe à travers des prés jaunes avec
d'innombrables langues glaciaires qui viennent lécher la route.
Apparemment plusieurs sites d’intérêt parsèment le décor car
quelques panneaux avec un sigle comme un dièse fleurissent le long
de la route et je sais d'expérience que ça veut dire « vaut
le coup à voir ». Je garde cela pour le retour, la priorité
étant d'arriver à la lagune en étant l'un des premiers, avant que
les bus de japonais ne viennent répandre ses flots de passagers dans
le décor et gâchent toute prise de photo. D'autant plus que je veux
profiter de la lumière rasante et chaude du matin qui dessine des
ombres et reliefs, parfaits pour sublimer le paysage. Et puis, déjà
à l'horizon une barre noire s'avance du sud, comme hier. Il ne faut
donc pas traîner. Chose facile à dire lorsque qu'on est sur une
route déserte avec de petits étangs de part et d'autres, très
photogéniques, dans lesquels viennent se refléter les cimes
enneigées. Le coin fait très Nouvelle-Zélande.
Et finalement la lagune
apparaît au détour d'un virage, une merveille de la nature. C'est
un lac ouvert sur la mer où un long et large glacier finit sa course
en une constellation d'icebergs qui se déplacent au gré du courant.
Et ce matin, du courant il y en a ! C'est marée montante et les
icebergs s'entrechoquent les uns les autres dans des grincements très
forts. Les mouettes sont à la fête et, postées sur les icebergs le
plus près de l'embouchure, elles font des vols planés avant de se
jeter comme une pierre pour pécher les poissons qui viennent là,
poussés innocemment de la mer par le courant. Un véritable
guet-apens. Car en plus des mouettes, c'est toute une colonie de
phoques qui est aussi de la partie. C'est très drôle de les voir
évoluer entre les icebergs, monter le bout de leur museau en nageant
agilement avant de finir leur ballet d'un coup de pattes arrières
palmées.
Il y en a de plusieurs races, des noirs mais aussi des gris
mouchetés de blancs, à moins que ce soit des plus jeunes qui n'ont
pas fini de muer. Je m'attendais à voir des icebergs, mais pas des
phoques ! Du coup ils leur piquent la vedette. Je suis plus
occupé à en mettre un dans la boîte qu'à me concentrer sur les
icebergs qui eux peuvent attendre. Tout comme le petit déjeuner que
je me trimbale le long de la rive, dans son sachet refermable qui ne
se referme pas. Car quand je suis arrivé à la lagune, on aurait dit
que cela était fait exprès, le soleil venait juste de rentrer en
montant dans une large bande nuageuse qu'il lui faudrait quelque
temps à surmonter dans sa course matinale et qui avait laissé le
décor sans couleur. J'en ai donc profité pour sortir le réchaud et
me préparer un muesli lyophilisé.
Mais à peine qu'il était prêt
pour la dégustation que le soleil est ressorti, redistribuant les
couleurs dans un coup de baguette magique. Pris par l’excitation et
à la vue des phoques, le petit déjeuner est donc devenu secondaire
comme à chaque fois. On va me dire : des couleurs pour un lac
avec des icebergs ? Eh oui, les icebergs ne sont pas que blancs,
il y en a aussi des bleus, des gris, des rosés. Il y en a pour tous
les goûts ! Et avec les mouettes et les phoques – sans
compter quelques canards qui font incongrus dans un tel paysage –
il ne manque plus qu'un ours polaire pour avoir le tableau parfait du
monde arctique.
Ce qui est admirable,
c'est de voir ces petits fragments d'icebergs qui viennent s’échouer
le long du rivage, parsemant celui ci de petits diamants scintillants
aux formes fascinantes. Certains évoquent des oiseaux avec un long
bec, d'autres des soupières.
On peut tout imaginer, comme lorsqu'on
regarde les nuages. Il est possible de faire un tour sur la lagune,
quelques réceptifs sur le parking proposent leurs services pour
évoluer parmi les icebergs en bateau amphibie, drôle d'engin qui
est en fait un vrai bateau garni de quatre grosses roues qui lui font
ressembler à ces jouets d'enfants en bois que l'on tire par une
ficelle. Pour plus d'intimité, on peut aussi opter pour des zodiacs
qui permettent de s'approcher plus près des icebergs. Ceux-ci
attendent au bord de la rive. Je n'ai pas pu résister à l'envie de
monter à bord et de me saisir du volant comme si j'étais le
capitaine du navire. Une photo gag en quelque sorte. J'en ai profité,
personne ne m'a vu, les excursions ne débutant qu'à 9 heures.
Rapidement la quiétude
du matin s'est achevée avec les premiers bus de japonais qui comme
promis ont tout envahi. C'est alors que trois zodiacs se sont
approchés de moi, comme si l'on voulait m'engueuler parce que
j'étais monté à bord de l'un d'eux. Ils opéraient un étrange
manège, entrant en collision avec les icebergs comme s'ils voulaient
tester la résistance de leur embarcation ou bien casser les blocs de
glace. En fait j'ai compris ce qu'ils faisaient lorsque le premier
bateau amphibie rempli de gilets rouges s'est jeté dans la lagune
comme un canard en plastique dans une baignoire. Les zodiacs étaient
en fait occupés à repousser les icebergs pour laisser un accès aux
touristes. Je n'ai pas participé à une sortie sur le lac, trop
touristique à mon goût. De plus, on voit très bien les icebergs du
rivage et il y a même des talus du haut desquels on peut avoir une
vue d'ensemble sur toute la largeur de la lagune, qui fait 18 km
carrés.
La lagune est si large que les icebergs peuvent y rester 5
ans avant de finir leur vie dans l'océan. C'est d'ailleurs là que
je veux à présent me rendre. D'autant plus qu'avec tout le temps
que je n'ai pas vu passé ici, la marée est devenue descendante,
attirant dans son reflux les icebergs qui défilent le long du chenal
en file indienne, comme un petit train.
Sur le parking, un
cycliste est arrivé et j'ai tout de suite été interpellé par son
attelage, avec sa remorque jaune remplie de ses affaires et surmontée
d'un petit drapeau du brésil qui flottait dans l'air. J'ai contemplé
avec émotion son convoi. C'est ce que je rêve de faire, un tour du
monde à vélo, pouvoir aller à mon rythme, plus proche de celui de
la vie, en s'imprégnant des paysages et en fournissant un effort qui
fait mieux savourer encore les paysages que l'on découvre et les
haltes que l'on s'octroie.
Cela fait 20 jours qu'il est en Islande,
il en est aux deux tiers de sa boucle. Par contre il ne fait pas un
tour du monde, après il s'en retourne au Brésil. De ce qu'il me
dit, le plus dur ce n’est pas la pluie mais le vent. Son vélo n'a
rien de spécial, c'est juste un VTT classique auquel il a changé le
guidon pour en adopter un autre plus ergonomique, qui permet de
changer de position et de reposer son dos en fonction des conditions
de la route (montées ou descentes). Il existe des vélos plus
sophistiqués dédiés au cyclotourisme. Il y a même un site
internet spécialisé qui en vend, aux alentours de 2000 euros la
bête tout de même mais qui à ce prix offre un confort inégalé et
permet de gravir des côtes à 10 degrés sans forcer, en roulant à
3-4 km/h.
C’est ce que révèle un test que j'ai lu dans ma revue
« Carnets d'aventure » devenue fétiche. C’est d'elle
que m'est venu l'idée d'un tour du monde à vélo. C'est leur fer de
lance, les fondateurs du magazine étant fondus de vélo. Ils ont
décidé au retour d'un tour du monde à vélo de créer un magazine
dédié au tourisme nature non motorisé, prenant un créneau qui
n'existait pas. J'avais été quelques mois plus tôt interpellé par
des expériences de voyages qui sortent de l'ordinaire, comme ce
français qui avait effectué un tour de France avec son âne,
reportage diffusé dans l'hiver dans « Envoyé Spécial ».
Ou encore Caroline, partie sur les routes à pied depuis 2 ans pour
une durée indéterminée, fixée à priori pour 10 ans et qui
dispose de 4 euros par jour. Son expérience avait été relatées
sur NRJ12 et c'est comme ça que j'ai découvert que des gens avaient
eu cette idée folle à laquelle je n'avais jamais pensée et qui me
plaît énormément.
En me renseignant davantage, je me suis rendu
compte que cette démarche était plus courante qu'on ne l'imagine.
Un québécois, Jean Béliveau, dont je lis actuellement son livre
passionnant, a fait un tour du monde à pied en 11 ans qu'il a achevé
quand je suis rentré du mien, qui, lui, s'était fait en coup de
vent et à pied. En Espagne aussi, un jeune est parti avec sa
poussette à l'assaut du monde. Je me sens proche d'eux. Tout l'été,
alors que les conditions au travail ne cessaient de se détériorer,
je n'ai pas arrêté d'y songer. Entre ma revue, le livre, les
émissions vues, les vacanciers que j'ai croisés cet été davantage
qu'avant avec des remorques ou des sacoches débordant de tentes et
de sacs de couchage, sans compter un gars avec qui j'ai parlé sur la
plage et qui était coach en changement de vie, tout semble concourir
comme une évidence à ce que je me jette moi aussi à l'eau.
Et avec
ce brésilien qui croise ma route à présent, affrontant un climat
vraiment pas idéal pour le vélo, je me rends compte que cela est
possible, que s'il le fait, je peux le faire, qu'il n'y a qu'à se
jeter à l'eau. Si ce n'est pas un appel du destin, ça y ressemble
fort. J'ai toujours prêté attention à ces petits riens qui
semblent là sur mon chemin comme pour m'aider à trouver ma voie.
L'embouchure de la lagune
sur l'océan est encore plus incroyable. Les icebergs sont tous là,
défilant en dodelinant de la tête sur les vagues, emportés au
loin. On a envie de sortir son mouchoir pour leur souhaiter bon
voyage. Une multitude d'entre eux reviennent pour s'échouer sur la
plage de sable noir, offrant un paysage surréaliste. Les vagues
viennent se briser sur les icebergs, volant en écume et lorsqu'elles
se retirent, c'est pour découvrir des icebergs complètement polis
par les vagues, devenus parfaitement translucides.
En cherchant à
m'approcher au plus près pour être au cœur de l'action, je me suis
retrouvé piégé par des vagues, les pieds dans l'eau. Mes
chaussures étant désormais trempées, mouillé pour mouillé, je
n'en avais plus rien à faire et c'est donc comme un vilain garnement
que j'ai continué ma balade, qui a duré des heures. Je ne pouvais
plus m'y décoller, fasciné par cette extraordinaire rencontre
improbable entre la glace et l'océan, le tout serti sur un écrin de
sable noir avec pour toit un ciel bleu limpide, plongé dans un
concert de craquements comme font les glaçons dans un verre. Un vrai
spectacle son et lumière. Je remercie le ciel d'avoir pu me faire
connaître cette merveille de la nature.
Près de 6 heures se sont
écoulées depuis que je suis à Jokulsarlon. N'importe qui d'autre
que moi se serait déjà lassé de l'endroit et du temps que je lui
consacre.
C’est une raison pour laquelle je voyage aussi tout seul.
Pour aller à mon rythme et parce qu'il faut du temps pour prendre de
belles photos. Et surtout avoir l'esprit libre pour laisser libre
cours à sa créativité. Si je me sentais stressé par quelqu'un qui
s'impatiente, cela ne le ferait pas. Voilà, je suis allé au bout de
mon exploration de la route circulaire. Je n'irai pas au delà,
devant à présent retourner en arrière. Car d'autres choses
m'attendent que je ne veux pas laisser de côté. Le reste du tour de
l'île sera pour un prochain voyage. Je regrette de ne pas avoir pu
admirer les fjords de l'ouest ou de l'est, les baleines du nord ou
encore les bords fumants du lac Myvatn ainsi que les macareux moines,
ces oiseaux qui ressemblent à des clowns avec leur bec orange mais
je garde cela pour un prochain voyage. L’Islande est trop grande,
il est inutile d'en faire le tour en une semaine, ce qui est possible
mais ne fait rien voir. Il vaut mieux se concentrer sur quelques
zones et je pense que ce premier aperçu vaut le coup.
Je voulais m'arrêter aux
coins à voir sur le chemin du retour mais c'était sans compter sur
le mauvais temps qui s'était abattu plus à l'ouest alors que
Jokulsarlon jouissait encore d'un beau temps ensoleillé. J'ai donc
filé direct jusqu'à Skaftafell, le temps de solder mon compte
internet pour mettre à jour le blog et réserver le bus pour le
Landmannalaugar où je me rends demain et que je dois rejoindre à
Hella. Pour le reste du parcours, je ne me suis octroyé que deux
arrêts, l'un à Vik, pour contempler ces rochers singuliers qui se
dressent comme des flèches et l'autre à Skogar pour immortaliser la
cascade que je n'ai pas pu rejoindre pour cause de pluie diluvienne
et dont j'ai tiré le portrait depuis la fenêtre ouverte de la
voiture. Depuis, il ne fait que pleuvoir, sans aucun arrêt ne
serait-ce que de 10 secondes. Une pluie froide et pénétrante. A
Hella (« tut tu lu tu, tut tu lu tu, je ne sais quoi... »,
c'est malin j'ai ça dans la tête!), j'ai trouvé une endroit où
planter la tente, le long d'une rivière, dépassé le dernier hameau
mais cette pluie incessante m'a contraint à squatter dans la voiture
où je me suis concocté un petit nid douillet, pissant dans une
bouteille devant l'impossibilité d'ouvrir la portière ! Quant
au dîner, il s'est fait sous le chapiteau d'une station service, au
bruit des moteurs de camions. Après la pluie vient le beau temps...
Il paraît...



















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