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samedi 13 mars 2021

Opération Chinyero

Non loin de mon camp se trouve un volcan en contrebas que l'on aperçoit sur une photo dans l'épisode précédent alors que j'étais parti explorer un peu les alentours. J'avais vu des gens se balader au milieu des scories, ce qui me donne l'idée d'aller voir ça d'un peu plus près. 
En fait il se trouve que je suis dans l'espace naturel de Chinyero, qui tire son nom du volcan du même non. Avec ses 1 560 mètres de haut, il ne pase pas inaperçu d'autant qu'il n'est pas très vieux. Le 18 novembre 1909 la terre s'ouvrit pour vomir de la lave durant dix jours de suite, accompagnée d'une immense colonne de téphras (aussi appelés pyroclastes, ce sont les roches expulsées dans les airs lors d'une éruption) et de gaz visibles depuis l'île voisine de La Palma.
Comme la piste au bord de laquelle je suis garé part légèrement en descente, je me dis qu'il y a moyen de m'en approcher. C'est sur les coups de 9h que je pars en exploration, après avoir emporté un casse-croûte pour la journée. La balade sur la piste est très agréable. C'est une corniche qui offre de très beaux panoramas qui s'étendent jusqu'à l'île de La Palma, de l'autre côté de la mer de nuages. 
Je contourne le Teide et j'arrive sur son flanc nord-ouest. Ce n'est pas étonnant que des cyclistes et des randonneurs passent par là. Hier soir j'ai même revu le type avec ses quads garnis de Playmobil ridicules se dodelinant dans les bosses qui a décidé de les pousser plus loin. 
Un moment une trouée à travers les pins laisse deviner le volcan. L'endroit est vraiment sauvage et la forêt courre à perte de vue, interrompue subitement par ce drôle de volcan. 
Il règne un silence exceptionnel que l'on rencontre rarement. Pas un bruit, pas même un chant d'oiseau ou l'écho d'un pivert. Il n'y a que des pins comme en équilibre sur les eboulis. C'est dans les rochers qu'ils sont les plus beaux. Ils prennent des formes tordues et leur cime part en ombrelle. Les branches ne sont jamais rectilignes et ressemblent un peu à un bonsaï qu'on aurait plié et forcé à se contorsionner. Aucun pin n'est semblable, je ne me lasse pas de les admirer. Mon regard passe de l'un à l'autre, c'est un spectacle sans fin. 
La piste embaume entre odeurs de résine et celle de fleurs blanches d'un genre de genêt arbustif qui est en pleine floraison depuis quelques jours un peu partout sur l'île. Par contre la piste forestière est bien sympathique mais elle continue tout le temps vers la droite et m'éloigne du volcan sans jamais vraiment descendre. Un coup d'œil au GPS sur mon téléphone confirme mon impression. Cette piste est un véritable serpent de mer qui a sa raison d'être qui ignore le volcan. Il y a de nombreuses bifurcations, c'est un vrai labyrinthe. La prochaine qui me permettrait peut-être de longer le volcan est des kilomètres plus loin et me fait faire un énorme détour. C'est trop bête avec ce Chinyero qui me nargue juste en bas.
Puisque il n'y a pas de chemin, je vais créer le mien ! J'arrive à un point où un petit vallon se dessine sur ma gauche en allant pile dans la direction que je veux. Je vais passer par là, il doit y avoir moyen sans trop de difficultés d'arriver au volcan. J'ai un bon sens de l'orientation, je vois à peu près dans quelle direction aller. Au pire j'ai le GPS pour me guider. Je suis en fait ce qui semble être le lit d'un petit ruisseau à la fonte des neiges. Ça n'est pas très pentu et facile à pratiquer. Le sol est relativement lisse et couvert d'aiguilles de pin. Il y a quelques passages rocheux, mais rien à escalader. Il suffit juste que je suive ce vallon qui est un peu mon guide.
Tout d'un coup il débouche sur un endroit plat très joli où Il y a des genres d'alcôves au pied de rochers avec du bois calciné et quelques tessons de bouteille. Des campeurs doivent venir là à l'occasion, il faut dire que l'endroit est enchanteur et bien planqué. Si j'avais une tente c'est dans ce genre d'endroit que j'aimerais camper, un coin plat, dégagé, abrité du vent par les montagnes de tout côté, on se sent comme dans un écrin. Un peu plus loin on trouve un genre de station météo, une espèce de girouette avec des ailerons en plastique. 
Comme je suis dans une cuvette, je suis bien obligé de remonter un peu. Je fais à l'instinct, en passant par l'endroit le moins pentu. Je reste toujours le plus possible à longer le flanc d'une montagne qui me permettra de retrouver mon chemin au retour. Ce n'est pas toujours possible, il y a des passages rocailleux, d'autres avec des arbustes et genre de chardons auquels on se frotte et qui en profitent pour laisser sur le short et les chaussettes leurs fruits impossibles à se débarrasser et qui piquent la peau à travers le tissu. 
Je fais mon petit poucet, je dispose tantôt un cairn tantot deux bâtons joints en flèche au sol pour montrer la direction. Je m'amuse de ma débrouillardise, surtout je me sens un peu comme un pionnier explorant des espace vierges.
Mais comme tout virginité elle finit par se perdre. Alors que je me retrouve à nouveau dans un vallon dans ce qui ressemble de plus en plus à un chemin, j'entends des clameurs un peu plus loin. Un groupe de randonneurs a fait une halte sous les pins et m'observe un peu surpris à déposer mes dernieres pierres et bouts de bois, surgissant de nulle part. 
En fait j'ai rejoint par magie le TF-43, un chemin de randonnée qui fait tout le tour du Chinyero mais au départ de la route qui monte au Teide depuis Chio. Et il y a du monde sur ce chemin, weekend oblige. La balade a l'air très populaire parmi les locaux. Mon guide ne la mentionne pas, c'est bien dommage car l'endroit est magique. 
Je suis au pied du volcan, la forêt s'arrête brusquement pour laisser place à des champs lunaires de scories. Parfois un pin ou deux vient agrémenter ce paysage de désolation fantastique. Un panneau indique de ne pas s'approcher davantage et de ne surtout pas gravir le volcan pour laisser ce paysage fragile intact. 
Je laisse le sentier de randonnée pour prendre un autre chemin qui passe au plus près du volcan. Il est vraiment très beau ce volcan; avec ses flancs noirs et son sommet on dirait qu'il est calciné. Les petits gravillons noirs dessinent des ondulations sous l'effet du vent, exactement comme sur les dunes de sable de Maspalomas. Je me croirais presque sur une piste de ski où la neige serait devenue noire.
Je reprends le sentier pour inspecter le volcan sous d'autres angles. Les randonneurs du weekend sont vraiment bruyants. Ce sont des sorties avec les parents et ça discute à bâton rompus. Avant même de les voir on sait qu'on va les croiser, ils sont précédés de leur écho comme ces chignoles épicerie qui sillonnent les villages reculés des montagnes en signalant leur présence par hauts parleurs. Je souris en voyant ces godiches qui marchent par rotation du bassin les bras écartés comme un épouvantail lorsqu'une pierre traverse le chemin. Une femme enceinte aurait plus de style!
Il y a une borne blanche en haut d'une bute dodue qui éveille ma curiosité. Même si c'est interdit je gravis le truc et me pose adossé à la borne pour profiter du spectacle. Je fais face à un champ d'éboulis plein de crevasses avec des blocs rocheux hauts comme des immeubles. C'est par là que la lave s'est répandue. L'éruption semble s'être figée, c'est comme si elle avait eu lieu hier. C'est un festival de couleurs et de contrastes : ocres, rouges, grenats... Je reste là un long moment, béat, avant de m'en retourner. Il est temps de faire demi-tour tant que ma mémoire est fraîche.
Je n'ai pas retrouvé la moitié de mes repères. À la place je marche souvent sur des tapis de pommes de pins tord cheville. Les pins des Canaries en produisent beaucoup! Sur mon chemin j'ai trouvé une pierre surprenante. D'un ton plutôt ocre, elle est légère comme une plume. Plongée dans l'eau je suis sûr qu'elle flotterait, faudra que je fasse l'essai. Du coup je la garde.
Je finis par tomber sur la plaine des campeurs et sa station météo. C'est là que je me pose pour déjeuner, c'est l'endroit parfait. Et puis ça signe quasiment la fin de mon hors sentier, après je n'ai plus qu'à remonter le vallon pour rejoindre la piste. Mon application de randonnée m'informe que j'ai effectué 7 km 550.
J'ai adoré cette balade je me sentais pionnier dans les grands espaces. Et cette pinède il n'y a pas à dire il n'y a pas plus belle forêt. Ça restera l'un des grands moments de mon voyage aux Canaries. Grâce à cette excursion en dehors des sentiers qui me donne le sentiment d'avoir mérité mon volcan !

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