J'en ai un peu marre de voir ces panneaux "carretera cortada". C'est pas de chance, ça m'arrive presque sur chaque île, m'obligeant à faire de grands détours. Cette fois c'est en raison d'un glissement de terrain le 8 janvier suite à des précipitations exceptionnelles. Ça fait quand même deux mois que ça dure, ils ne sont pas pressés de déblayer.
A défaut je me rabats sur le Roque Nublo tout proche. C'est un piton rocheux de près d'une centaine de mètres de haut qui émerge à 1817 m d'altitude. Il est entouré par d'autres pitons dont l'un me fait penser à un penseur de dos. C'est un rocher qui était sacré par les premiers habitants de l'île, les Guanches. C'est aujourd'hui le paysage le plus symbolique de Gran Canaria que chaque touriste se doit de venir voir, mais aussi les locaux qui aiment s'y balader les weekends.
Il n'y a qu'un petit parking, plein très rapidement, duquel part un sentier d'1,5 km. Les nuages gravitent souvent autour des sommets, aujourd'hui c'est un mélange de petite pluie, de grand soleil et de gros nuages. Ça me plaît bien, ça donne une dimension plus dramatique au paysage.
La vue est époustouflante d'où que l'on regarde. C'est plein de canyons qui descendent jusqu'à la mer. Certains sont très verts, d'autres complètement arides. Il y en a pour tous les goûts. Les pins sont présents ce qui donne un charme supplémentaire. Avec la pluie, les creux de la roche forment de grandes flaques où se reflète le Roque Nublo, littéralement le rocher des nuages. Aujourd'hui il mérite amplement son nom!
A l'heure à laquelle j'arrive je suis l'un des rares à en profiter, avec d'autres amateurs de photographie qui me regardent amusés penché à quatre pattes. Je leur donne des idées de prise de vue car après ils font exactement la même chose que moi. Je suis à l'affût du moindre détail. Mais rapidement le rocher est pris d'assaut par des groupes de randonneurs. J'entends toutes les langues. Si à présent je ne voyais pas trop de touristes, ici à Gran Canaria ils sont bien là. Pas mal de français que je n'avais encore jamais croisés. Sans doute l'effet des vacances scolaires. Ou bien la lassitude des restrictions. J'ai lu que Madrid et les Canaries avaient le vent en poupe en France pour s'extraire de la sinistrose.
Sur le parking il y a un stand d'un type qui vend des fruits, propose des sandwichs et des petits déjeuners. Ça me rappelle le vendeur dans le massif du Teno à Ténérife. Celui à qui j'avais acheté un pot de sa tartinade de fromage de chèvre au safran. Malheureusement je n'ai pas pu en profiter. J'aurais dû la manger dès que je l'ai achetée.
Car il y a quelques jours le couvercle a explosé. J'en avais plein dans mes caissons de nourriture. Même en refermant le couvercle ça m'a refait ça le lendemain. En fait le contenu est en pleine expansion. Du coup j'en ai goûté un peu mais la tartinade pique sur la langue. Elle est complètement fermentée ce qui explique les fuites. Alors j'ai tout jeté, à regret...
Après le Roque Nublo, la route continue à grimper vers le Pico Las Nieves, le pic des neiges, qui forme une arrête culminant à 1949 m. Du sommet la vue plonge de tous les côtés de l'île. On aperçoit nettement les dunes de Maspalomas au fond du Barranco de Fataga. Il y a de jolies pinèdes tout autour avec des endroits où je pourrais passer la nuit. Mais c'est trop en altitude, avec seulement 11 degrés à 14h il n'est pas envisageable de dormir ici. Dommage.
Non loin de là, je vois sur ma carte qu'il y a un petit lac sur la route qui descend vers Telde. La route est une catastrophe, on a l'impression qu'on roule sur les essieux. Le revêtement plein d'aspérités ferait mal aux pieds d'un fakir. En plus la route est pleine de trous rebouchés à la va-vite et pas au même niveau, avec plein de crevasses. Un panneau invite à ne pas dépasser 40 km heure, je suis loin du compte. Je préfère encore une bonne piste!
Je n'ai pas vu de lac en plus, j'arrive directement à la Caldera de Los Marteles, un ancien cratère dont le fond sert à des cultures agricoles. Un peu plus loin je prends une petite route très étroite et très raide qui mène à un village au fond d'un ravin, tout en haut du barranco de Guayadeque, recommandé par les guides touristiques pour sa beauté, ses maisons et petits restaurants taillés dans la roche.
Seulement voilà pour visiter le canyon, il faut redescendre jusqu'à la côte. En plus j'y étais déjà allé il y a 10 ans, aussi je me satisfais d'une vue de là-haut. Avec moi il faut avoir le cœur bien accroché, je te fais des demi-tours en pente abrupte où on a l'impression que l'arrière va tomber dans le ravin.
Je reprends la route vers Cruz de Tejeda d'où part la route GC-210 qui descend vers La Aldea, sur la côte à l'ouest, en longeant de nombreux lacs qui seront propices, je l'espère, à une halte de nuit. Cruz de Tejeda est le point de rencontre des routes qui montent de toutes les côtes de l'île. C'est aussi le point de départ de nombreux sentiers de randonnée de plusieurs heures construits grâce à un décret royal. Une route mène 8 km plus loin au cul de sac du Pinar de Tamadaba, la plus belle forêt de pins de Gran Canaria, située sur un plateau de plus de 1000 m de haut qui domine la côte nord. Malheureusement cette forêt a été ravagée en août 2019 par le pire incendie qu'a connu les Canaries au cours des 30 dernières années. 78 kilomètres de périmètre et 12.000 hectares sont partis en fumée, soit un tiers de la forêt. Cet été-là les températures avaient dépassé les 40 degrés et les barrancos ont favorisé la propagation du feu en agissant comme des cheminées. Les pompiers étaient démunis, qualifiant l'incendie d'inextinguible. Malgré tout la végétation aurait repris ses droits, grâce à la capacité unique du pin des Canaries de renaître de ses cendres. Je ne suis pas allé voir le désastre ça m'aurait fait trop mal au cœur.
La GC-210 qui descend de Cruz de Tejeda offre un paysage époustouflant. Les sommets et crêtes sont plus déchiquetés que nulle part ailleurs aux Canaries. De plus à ce niveau les gorges sont nombreuses, immenses et très larges, offrant un vaste panorama qui va très loin, noyé dans les nuages et la brume.
Je ne sais plus où donner de la tête tellement c'est beau et je m'arrête presque à tous les virages.
Contrairement à Ténérife l'intérieur est plus rural, les villages grimpent plus haut, la forêt est discontinue pour laisser place à des cultures en terrasse. Mais tout s'ajuste dans une parfaite harmonie. Les panneaux fleurissent partout pour indiquer des "degollada". Le terme me fait rire parce qu'il me fait penser à du dégueuli, qui convient bien à tous ces ravins sortis des entrailles de la terre.
village accroché à la montagne, est à couper le souffle. C'est le plus beau de tout ce que j'ai vu, ça a des allures de Hawaï ou du moins l'idée que je m'en fais. Au village il y a un Christ rédempteur en haut d'un rocher, comme à Rio, les bras grands ouverts. Je suis allé le voir et lui dire bonjour pour le remercier de la chance d'être ici. Quand deux grands esprits se rencontrent...
Artenara est le plus haut village de Gran Canaria à 1219 mètres et pour moi le plus beau. Il y règne un silence stupéfiant et une ambiance particulière qui donne envie de s'y attarder. Malheureusement il est déjà 16h et j'aimerais bien trouver un endroit pour passer la nuit et les lacs sont encore loin.
En descendant du village on voit les traces de l'incendie qui est aussi passé par ici. Les pins sont dégarnis et ont d'étranges touffes qui essaient de repousser. On dirait ces horribles caniches tondus qui n'ont plus de la fourrure qu'à la queue et aux pattes.
Il y a un genre de genêt qui pousse au bord de la route et qui sent bon l'abricot. La GC-210 rentre alors dans un nouveau paysage qui fait maintenant penser au Machu Picchu, entre gorges et pitons, avec des biquettes qui belent et leurs grelots.
On voit le Roque Nublo de partout, on dirait que quelqu'un, un géant, va le pousser dans le vide.
Les lacs sont tous artificiels. Nul route ou sentier pour y accéder. De toute manière c'est trop abrupt. Donc je n'ai pas d'autre choix que de continuer. Quand il y a un replat il y a toujours une barrière avec un cadenas. La route est taillée à la serpe et les rochers font comme des gargouilles au-dessus. On manque rayer les portières en passant, il va de soit que je ne sais pas comment je ferais si je devais croiser quelqu'un. Les panneaux invitent à la vigilance en annonçant le nombre de morts au cours des dernières années. Partout il y a des mémorials avec une croix et un bouquet de fleurs là où les gens ont quitté la route. C'est très rassurant!
La route est interminable. C'est magnifique mais je suis de plus en plus inquiet à mesure que la nuit approche. 18h, il ne me reste plus qu'une heure et ce n'est pas à La Aldea que je vais trouver mon bonheur. C'est un village plutôt grand, plein de bananeraies qui puent la merde en raison des fertilisants. C'est anarchique, grouillant, plein de chiens et de coqs.
Finalement je me retrouve sur la route pour Mogan, toute en lacets. Ça n'avance pas, je suis tout le temps entre 40 et 50 km/h, les lacets laissent la place à une succession de cols. Normalement cette route qui part d'Agaete est l'une des plus jolies de l'île, avec ses falaises et précipices. Mais là je suis fatigué, j'ai conduit toute la journée, je n'apprécie plus trop. Tout juste je m'arrête au point d'intérêt Azulejos de Veneguera, où les rochers prennent des couleurs bleu, vert et rose.
Finalement je sors juste après pour descendre vers Veneguera. Il y a une piste qui descend vers l'océan dans une vallée où l'on cultive les orangers. Je dors là, au pied d'un palmier, aux effluves des fleurs d'oranger. J'ai de la chance d'avoir trouvé ce coin-là in extremis.
Quelle journée, j'en ai vu des choses, trop sans doute ! Il aurait fallu que je coupe la poire en deux. Car tout ce qu'on voit en voiture est oublié très vite. Il y a de nombreux endroits où je suis venu il y a 10 ans, je ne reconnais rien à part les sections où j'ai randonné. Je n'aime pas beaucoup les road-trips ou alors il faut que ce soit le matin et l'après-midi on s'arrête et on profite. Sinon on en prend plein les yeux mais on ne retient rien.

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