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| 7h du matin |
Les speedboats sont de retour. Ça leur prend comme un cheveu sur la soupe mais quand ils s'y mettent, ils se passent tous l'idée. Il y avait 12 bateaux accostés sur la plage l'autre jour. Ils arrivent en milieu d'après midi et tout y passe : musique, pêche, ancrage sur le récif corallien, nettoyage de leurs engins avec détergents et eau de javel, à même la plage avec les coraux et les petits poissons à quelques mètres. C'est du grand n'importe quoi. Parfois certains restent dormir. Vers 21h30, alors que je commençais juste à m'endormir, trois bateaux soit 12 moteurs de 250 chevaux se sont installés à une bouée pas loin. Leurs manœuvres étaient incessantes. Vas y que je pousse les gaz à fond, que je 'arrête et que je recommence, tout cela avec plein de personnel thaï en train de gueuler.
Au bout d'une demie heure de ce traitement je suis sorti sur la plage et j'ai gueulé comme jamais, en poussant un « Oh » tonitruant qui veut dire « C'est pas fini ce bordel». J'ai eu un écho par la montagne mais pas par eux, ça n'a pas imprimé, ils ont continué leurs manœuvres sans fin. J'ai dû déménager la tente un peu plus à l'arrière, là où le gecko m'avait empêché de dormir au début du séjour. Je préfère encore leur compagnie. En fait le coin où je suis est à moins d'une dizaine de mètres du rivage. Déjà que la nuit amplifie les sons (je n'ai jamais compris pourquoi), mais en plus les ondes sonores glissent à la surface de l'eau jusqu'à trouver un obstacle : moi. Ça donne l'impression qu'ils sont à quelques mètres. Ensuite un orage a éclaté sur les coups de trois heures du matin, m'obligeant à retourner à la place de départ avant de recevoir une bonne saucée.
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| Nouveau coin nouvelle vie |
En effet le système de tarp n'est pas pratique du tout quand on veut déménager, ça prend un temps fou à tendre et à trouver les bons endroits. En pleine nuit, impossible de défaire le truc pour le monter ailleurs. L'an prochain je viendrai avec une tente pour être plus à même de bouger en cas de bordel. Ça doit bien pouvoir se trouver une tente avec un toit mais aussi avec plein d'ouvertures pour aérer.
Au petit jour les speedboats étaient toujours là, à pioncer jusqu'à pas d'heure. Si j'avais eu un sifflet j'aurais joué avec en guise de revanche. Au lieu de ça je suis allé prospecter un autre endroit, plus en recul du rivage. Pas évident. Il faut qu'il soit pas trop dans la jungle pour éviter les geckos. Il y a un endroit où la mer peut passer par dessus la plage à fortes marées. Ça fait une zone remplie de sable et de détritus charriés par la mer et le vent. L'avantage c'est que l'endroit se trouve plus bas que le rivage avec une petite butte qui fait mur anti bruit. J'ai fait un test quand ils se sont réveillés. Couché derrière la butte ça n'a rien à voir, on n'entend presque plus rien. Par contre il a fallu nettoyé le bordel et trouver un système pour le tarp car il n'y a pas d'arbres, juste des petits arbustes aux rameaux si souples qu'il est impossible de tendre quoi que ce soit. Au final, deux morceaux de bambous trouvés sur la plage ont fait l'affaire en constituant un mât de chaque côté, tenu par des cordes tendues jusqu'au sol à l'aide de grosses pierres.
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| La tente sur la droite sous le tarp |
Il n'empêche, tous ces efforts alors qu'on est dans un parc national me sidère. Ces bateaux qui ne servent qu'à transporter des passagers depuis Koh Lipe vers d'autres îles n'ont rien à faire là. Ils devraient rester sur Koh Lipe, à trois kilomètres d'Adang. L'idée d'aller enlever les bouées m'a traversé l'esprit. Mais si on me choppe, je risque sans doute des problèmes. Et puis ces bouées servent aussi pour permettre aux bateaux de plongée de s'arrêter sans avoir à jeter l'ancre. En tout cas je suis bien décidé à en parler à un ranger. Un compétent, si j'en trouve un. Il y a un jeune bénévole qui vient chaque année. Je suis sûr qu'il sera à même de m'écouter, plus concerné que ces pseudos gardes qui n'en ont rien à faire (cf l'épisode de Janvier où j'avais demandé à un ranger de venir voir pour m'entendre dire : « boat too far »).
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| Minie butte pour casser les sons |
Je ne suis pas le seul écœuré de voir ça. Je discute aussi avec des français qui pensent la même chose. Qui pourrait trouver ça normal ? Il y a une autre française aux oreilles qui traînent qui est venue me voir. C'est Paula, elle vit sur Koh Lipe depuis 20 ans en compagnie des gitans de la mer, ce peuple qui vivait paisiblement de la mer avant que Koh Lipe ne soit vendue et qu'ils en fassent cette usine à touristes veules. Les gitans de la mer ne sont en fait pas des thaïs. Ils sont d'une autre ethnie, leur peau est sombre. Ils sont arrivés d'Indonésie et de Malaisie il y a très longtemps, chassés de chez eux quand ces pays sont devenus musulmans. Les gitans de la mer sont en effet animistes. Ces pauvres natifs de l'île sont traités comme des moins que rien, comme toute population autochtone quand elle se voit colonisée pour des intérêts économiques, lorsque l'argent et le pouvoir perverti tout.
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| Un méga banc de petits poissons |
Auparavant Koh Lipe était un paradis dont elle est tombée amoureuse, ainsi que d'un gitan de la mer. Lorsque l'île s'est développée il y a guère plus d'une dizaine d'années ( je serais plus tenté de parler de régression plutôt que de développement), les hôtels ont voulu les plages, forçant les gitans de la mer à décamper dans des endroits de peu d'intérêt (économique, cela va de soi). C'est ainsi qu'ils se retrouvent sous trois belles antennes de téléphone portable hautes de dizaines de mètres. C'est simple, de Koh Adang on ne voit que ça, se sont les points les plus hauts de Lipe, leur tour Eiffel. Paula a réussi à garder sa hutte en bordure de mer, car elle est tout au bout de Sunrise Beach, au sud, après le dernier resort, l'Idyllic, qui n'a rien d'idyllique. En effet, ce resort puise l'eau dans leur puits.
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| Petit filao deviendra grand |
Et avec le public beauf qui vient sur Koh Lipe, personne n'aura l'idée de se dire que sur une île presque plate, sous les tropiques et en période sèche, il faudrait peut être faire attention à l'eau. Ils s'en foutent, ils veulent leurs bains, leurs douches, leurs piscines. S'il y avait de la place pour un golf, ils en réclameraient un. Du coup le puits de Paula est à sec. Plus d'eau. Elle n'a jamais vu ça en 20ans. Ils ont tout tiré de la nappe phréatique. Désormais ils sont obligés de venir sur Koh Adang avec des citernes. Mais ce n'est pas tout. Il n'y a pas de tout à l’égout sur l'île, pas de traitement des eaux, tout est rejeté sous terre, juste au dessus de la nappe phréatique. Paula est sûre qu'une catastrophe sanitaire est imminente. Comme elle le dit elle même, elle est le témoin en version accélérée de ce qui se passe dans le monde : pillage des ressources, course au profit, appât du gain sans foi ni loi, vision dans l'instant, aucune réflexion de ce qui se passera demain et des conséquences, inégalités, injustices et maladies.
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| Menu fretin |
Son compagnon est décédé d'un cancer l'an dernier et la mère de celui ci quelques mois plus tard alors que ces maladies d'occidentaux étaient inconnues jusqu'à lors. Elle est persuadée que tout ça est lié à ce développement, aux antennes au dessus de leurs têtes et aux gros générateurs d'électricité à mazout installés juste à côté et qui crachent d'épaisses fumées noires. Dans ces conditions, que deviennent ces pauvres gitans de la mer condamnés à survire dans un coin de souris ? Ce sont des pacifistes, ils s'y sont faits, ils tassent ça par l'alcool et le jeu. Comme tous ces peuples qu'on a coupé de leurs racines, amérindiens ou aborigènes pour ne citer que deux exemples. Paula par contre est révoltée, quand elle raconte ce qu'elle voit et ce qu'elle vit elle a la chair de poule et les larmes aux yeux.
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| Mon filao à ranger |
Elle en chiale tous les jours. Et a des envies de meurtre. Car face à tant d'impuissance elle ne voit de révolte que dans la violence. Elle rêve parfois de mettre une bombe dans le resort ou d'arriver un matin et flinguer tout le monde. C'est extrême, je ne cautionne pas, mais je comprends. Quand on est poussé à bout et qu'on ne voit pas d'issue, on ne voit plus que ça pour en finir. D'un autre côté elle pense aussi que dans pas longtemps, tout ça va s'arrêter, que les choses ne peuvent pas continuer indéfiniment vers le toujours plus. Il y aura forcément un équilibre qui va se recréer. Quand les gens ne viendront plus, tout s'écroulera, les hôtels seront abandonnés et la jungle reviendra. Et une autre exploitation intensive débutera ailleurs.
C'est aussi ce que pense que le ranger bénévole. Pour lui dans dix ans Koh Lipe n'existera plus. Plus de coraux, trop de problèmes, trop de corruption, trop de tout. Il n'est pas très optimiste pour Koh Adang. Située en face à 3 kilomètres seulement, il est sût que le report se fera sur cette île, que Koh Adang va perdre son statut de parc national, comme Koh Lipe avant. Ce n'est pas très encourageant. Mais c'est un peu comme ça que ça se passe en Thaïlande. Les parcs nationaux sont des parcs de façade. Ça confirme ce que je pensais. Dit par quelqu'un qui vit ça de l'intérieur, on apprend plein de choses. Commençons les révélations. Les speedbots ont le droit de venir faire leur bordel sur Koh Adang et tant pis pour les coraux, les rangers ferment les yeux.
Pourquoi ? Parce que les compagnies de bateau gagnent énormément d'argent, que Koh Lipe est l'une des îles les plus riches de Thaïlande et que corruption et mafia jouent à tous les niveaux. En clair, ils ont soudoyé la direction du parc pour obtenir cette autorisation. Mais pourquoi veulent ils venir là ? En fait il y a tellement de bateaux sur Koh Lipe qu'à marée basse il n'y a plus de place, aussi ils débarquent ici. Quant au fait qu'ils se mettent juste au niveau des coraux alors qu'ils pourraient choisir un autre endroit où il n'y en a pas, ça c'est parce qu'ils ne réfléchissent pas. Il n'y a pas de conscience écologique. Le parc national est un parc d'opérette. Les rangers qui sont là ne font rien, ou très peu. En tout cas ils n’œuvrent pas pour la sauvegarde du parc.
Ramasseurs de feuilles, nettoyage des sanitaires, cuisine... Voilà. Ça nécessite bien 50 personnes pour faire tout ça ! Ils passent leur temps dans un hamac et boivent le soir. C'est comme à midi celle du comptoir, la grosse, la footballeuse avec ses maillots de sport en polyester, celle qui tire la gueule tout le temps, jamais une amabilité, juste un regard d'exaspération et qui ne parle que pour annoncer le tarif, ou dire « where you seat ? » ou « no have » quand on lui demande quelque chose, elle était au bord du burn out. Allongée par terre sur une natte derrière le comptoir, c'est un type qui prenait les commandes pendant qu'elle notait sur un carnet à souche, les bras tendus en l'air au dessus d'elle, avant de déchirer la feuille pour la donner au gars qui faisait suivre ensuite en cuisine.
Parmi tous ces gardes, il n'y en a qu'un dévolu à la biologie et l'écologie marine alors que Koh Tarutao est un parc national maritime. Et le droit d'entrée du parc de 200 bahts dont s'acquitte toute le monde, même ceux qui ne restent que sur Koh Lipe depuis quelques années alors que Lipe n'est plus dans le pare, où va tout cet argent? Ça doit faire une sacrée somme ! Nulle part. Personne n'en voit la couleur, en tout cas ça ne va clairement pas à la préservation du parc mais plus dans des poches. Conservation fee, tu parles. C'est juste un moyen de soutirer des sous. Le méga boss du parc a d'ailleurs été changé il y a un an car il était trop corrompu. Le nouveau on ne sait pas, sûrement qu'il n'y a pas assez de recul.
Mais quand tout est pourri depuis des lustres jusqu'à la moelle, y a pas de raison que ça change, que soudain une personne se lève et décide de faire ce que personne n'a fait avant lui. En plus en Thaïlande comme dans d'autres pays asiatiques, le chef est vu comme le sauveur, un genre de gourou, qui donne argent, logement et nourriture. In-critiquable donc. Il est inutile d'émettre une suggestion, cela serait très mal vu, personne n'essaierait un tel truc. Dans ces conditions, on comprend tout. Les speedboats, le développement anarchique, l'exploitation... L'argent a tout acheté et endormi les consciences...
Pourquoi ? Parce que les compagnies de bateau gagnent énormément d'argent, que Koh Lipe est l'une des îles les plus riches de Thaïlande et que corruption et mafia jouent à tous les niveaux. En clair, ils ont soudoyé la direction du parc pour obtenir cette autorisation. Mais pourquoi veulent ils venir là ? En fait il y a tellement de bateaux sur Koh Lipe qu'à marée basse il n'y a plus de place, aussi ils débarquent ici. Quant au fait qu'ils se mettent juste au niveau des coraux alors qu'ils pourraient choisir un autre endroit où il n'y en a pas, ça c'est parce qu'ils ne réfléchissent pas. Il n'y a pas de conscience écologique. Le parc national est un parc d'opérette. Les rangers qui sont là ne font rien, ou très peu. En tout cas ils n’œuvrent pas pour la sauvegarde du parc.
Ramasseurs de feuilles, nettoyage des sanitaires, cuisine... Voilà. Ça nécessite bien 50 personnes pour faire tout ça ! Ils passent leur temps dans un hamac et boivent le soir. C'est comme à midi celle du comptoir, la grosse, la footballeuse avec ses maillots de sport en polyester, celle qui tire la gueule tout le temps, jamais une amabilité, juste un regard d'exaspération et qui ne parle que pour annoncer le tarif, ou dire « where you seat ? » ou « no have » quand on lui demande quelque chose, elle était au bord du burn out. Allongée par terre sur une natte derrière le comptoir, c'est un type qui prenait les commandes pendant qu'elle notait sur un carnet à souche, les bras tendus en l'air au dessus d'elle, avant de déchirer la feuille pour la donner au gars qui faisait suivre ensuite en cuisine.
Parmi tous ces gardes, il n'y en a qu'un dévolu à la biologie et l'écologie marine alors que Koh Tarutao est un parc national maritime. Et le droit d'entrée du parc de 200 bahts dont s'acquitte toute le monde, même ceux qui ne restent que sur Koh Lipe depuis quelques années alors que Lipe n'est plus dans le pare, où va tout cet argent? Ça doit faire une sacrée somme ! Nulle part. Personne n'en voit la couleur, en tout cas ça ne va clairement pas à la préservation du parc mais plus dans des poches. Conservation fee, tu parles. C'est juste un moyen de soutirer des sous. Le méga boss du parc a d'ailleurs été changé il y a un an car il était trop corrompu. Le nouveau on ne sait pas, sûrement qu'il n'y a pas assez de recul.
Mais quand tout est pourri depuis des lustres jusqu'à la moelle, y a pas de raison que ça change, que soudain une personne se lève et décide de faire ce que personne n'a fait avant lui. En plus en Thaïlande comme dans d'autres pays asiatiques, le chef est vu comme le sauveur, un genre de gourou, qui donne argent, logement et nourriture. In-critiquable donc. Il est inutile d'émettre une suggestion, cela serait très mal vu, personne n'essaierait un tel truc. Dans ces conditions, on comprend tout. Les speedboats, le développement anarchique, l'exploitation... L'argent a tout acheté et endormi les consciences...














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