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samedi 10 mars 2018

Le tour de Koh Adang

On en rêvait depuis des années sans trouver le temps ou le moyen de l'organiser. Faire le tour en long tail boat sur toute une journée, en s'arrêtant où ça nous chante, à la découverte des paysages, des plages et des récifs coralliens cachés où personne ne va. Car il n'y a aucun tour de Koh Adang organisé. Il faut demander au parc, ils appellent quelqu'un qui a une barcasse et ils voient ensuite ce qu'on peut faire. Cela fait une semaine que j'essaie de recruter pour constituer un groupe. Le soir au restaurant je vais voir les gens qui m'inspirent. Mais soit ils partent le lendemain, soit ils viennent déjà de faire un tour en snorkeling vers Koh Rawi et veulent se reposer ou bien d'autres ne sont pas intéressés, préférant rester tranquilles autour de leur camp familier. 
Comme pour le tour de Tarutao le bateau accepte huit personnes. Même système : on paye pour un bateau entier, le but est donc d'arriver à trouver huit personnes. Avec le maximum que j'ai réussi à motiver on était cinq. Le tour coûte 2000 bahts, soit un peu plus de 50 euros. 
Stéphane, que je vois chaque année sur Adang ou Tarutao, est arrivé pour quelques jours en famille. Il est en rodage d'un tour qu'il va proposer dans son association axée sur la nature, avec des sorties et des stages découvertes. Il est donc ici pour relever les prix, voir ce que l'on peut faire, déterminer le nombre de nuits dans chaque endroit afin de concocter un programme et de calculer son coût. Le tour de l'île, c'était son idée à la base, aussi je n'ai pas eu à le convaincre, à peine arrivé c'est parti ! Au final on sera cinq mais sans pièces rapportées ni de gros lourds. Il y a Stéphane, sa famille et moi. C'est mieux.

Premier arrêt face à Koh Rawi

Partis à 9 heures, nous effectuerons le tour dans le sens des aiguilles d'une montre. C'est ce qu'il y a de plus malin car tous les matins le vent souffle très fort depuis l'est puis  retombe sur les coups de midi. Ainsi, en longeant la côte ouest de Koh Adang au cours de la matinée, on est bien à l'abri. Il y a une belle grande plage qui fait face à Koh Rawi, devant laquelle quelques voiliers ont jeté l'ancre. On y trouve plein de patates de corail qui apportent à la mer de magnifiques contrastes de couleurs et de tonalités. Par contre pour accoster c'est un peu compliqué, il y a très peu de fond et la barque a heurté à plusieurs reprises des coraux en essayant de se frayer un chemin. Pas top. Pour nager non plus, avec juste 50 centimètres d'eau et des coraux en dessous, on ne peut rien faire.
Mais il reste la balade sur la plage. On trouve une rivière à son extrémité nord et de gros rochers au sud, tout polis, allant du rose au noir. J'aime beaucoup escalader les rochers, la vue y est toujours plus belle. Et puis ça donne un avant plan sympathique avec des couleurs et des formes différentes, douces, qui brisent les lignes de rivage et d'horizon. Dans sa partie sud, on rencontre même quelques cocotiers pour un effet carte postale. Ici point de filaos. La végétation est comme à Ao Molae, dense, avec de gros arbres aux branches basses qui avancent loin sur la plage. L'arbre tentaculaire, celui aux grosses feuilles verts foncées et luisantes est fleuri. Ça embaume sur le passage. On pourrait aisément mettre sa tente sous le couvert des arbres, il y a plein de recoins plats, dans les feuilles mortes, avant que la jungle ne devienne inextricable.
Pour cela il faudrait avoir son kayak. Ou faire appel à Paula, la française de Koh Lipe qui vit avec les gitans de la mer. Ils proposent des sorties hors des sentiers battus, avec des nuits en bivouac accompagnées de barbecue de poisson. Et une sortie avec les gitans de la mer, il paraît que ça n'a rien à voir. 
Le second stop se trouve à quelques minutes de là, dans un spot délimité par une corde et des bouées. Ici pas d'accostage, on saute directement du bateau. Le capitaine nous positionne  une échelle de  fer sur un côté de la coque, un truc qui fait deux ou trois barreaux avec une rampe de chaque côté pour se hisser. Dès que quelqu'un remonte à bord, le bateau a tendance à chavirer de ce côté là alors ceux à bord se mettent de l'autre côté pour faire contrepoids. Il y a deux thaïs pour nous accompagner. Pourquoi deux, mystère ! Il y a un seul barreur, l'autre a sans doute voulu venir pour le plaisir de la découverte.
Koh Adang est très montagneuse, tout comme sa cousine Tarutao. Tout y vierge, vert, aucune trouée, juste de la jungle. Je suis certain que personne n'a jamais mis un pied à l'intérieur de l'île. Quand on débarque sur les plages on se sent comme un naufragé échouant sur une île déserte. Le matin et le contre jour donnent une ambiance poétique, remplie de mystère. La jungle est plus sombre, on distingue mieux les reliefs, les différentes hauteurs d'arbres ; certains sont si hauts qu'ils émergent de la canopée en un exemplaire unique, rois de la forêt. La couleur de l'eau est différente aussi le matin, beaucoup plus verte. Les fonds sont peuplés de petits poissons rayés jaunes et bleus, ceux que l'on trouve en abondance dans les coraux du monde entier.
Ils se déplacent toujours en colonie. Il y a des poissons clowns qui  tournicotent autour de leur anémone, en nous suivant du regard, bouche bée. J'ai trouvé un masque quelques jours avant de quitter Tarutao. Des campeurs qui terminaient leur voyage l'avaient jeté dans la poubelle, sans doute pour ne pas s'alourdir de ça au cours de leur voyage. J'ai attendu que le camion bleu parte pour fouiller la poubelle. Le masque était en parfait état, tout neuf. Ça m'a sidéré. Pourquoi le jeter ? Les vrais campeurs au long cours ne jettent rien. Tout se recycle. On se prête des choses les uns les autres et on trouve d'autres usages à des trucs cassés qu'on rafistole. Et même si on ne trouve personne intéressé, on peut toujours laisser ses affaires au restaurant sur le comptoir, jusqu'à ce qu'il y ait un preneur. C'est comme les journaux que j'ai amenés, périmés depuis presque un an, je ne les jette pas. Pourtant ils sont en français et  n'intéresseront donc pas tout le monde. Et pourtant, ils finissent toujours par disparaître. Au pire quelqu'un allumera un feu avec.



Une fois qu'on quitte le spot de snorkelling, les quelques bateaux qui nous suivaient prennent une autre direction, vers Koh Rawi. Nous nous retrouvons seuls pour explorer l'île, pour notre plus grand plaisir. Koh Adang n'est pas très longue, on a déjà fini d'explorer la côte ouest. Je pensais qu'elle avait une taille juste un peu plus petite que Tarutao mais elle est en fait bien plus petite. Le long de la côte nord, deux plages nous attendent. Laquelle choisir comme arrêt ? La première ou la seconde ? Stéphane suggère la seconde, la première m'inspire plus, elle est plus longue et l'arrière a l'air plus dégagé. J'aime les plages où il y a du panorama, de belles vues derrière. La plage est à tomber. Les fonds sont magnifiques, les patates de corail défilent sur une eau turquoise.
On se croirait sur un lagon de Polynésie. Tout le monde s'extasie. Même les deux jeunes thaïs sont tout sourire et sont les premiers à partir en exploration. Je suis sûr que c'est le première fois qu'ils s'arrêtent là, sinon ils n'arpenteraient pas la plage ainsi. Le sable est lisse, aucune empreinte. Je n'ose même pas poser un pied pour ne pas avoir à le fouler. Derrière, une petite rivière descend de la montagne et finit en mangrove. La plage est à deux étages. Un plateau de sable doré tombe sur la plage en formant, sous le coup de l'érosion des vagues, un canyon miniature. Le sable mouillé revêt une fantastique couleur beige orangée. Reprenons le tableau des couleurs : sable clair, sable coloré, bleu lagon, bleu azur, bleu foncé, un peu d'écume blanche, tout est là !
Je ne pensais pas que Koh Adang était si belle. La côte surpasse celle de Tarutao. Pourquoi aller ailleurs en Thaïlande ou dans le monde ? Vous en connaissez beaucoup d'endroits comme ça, pas trop difficile d'accès, sauvages, sans aucune construction ? Si l'île était plus proche des États-Unis, cela ferait belle lurette que des resorts luxueux auraient fleuri un peu partout le long des plages rendues privées avec transats et parasols. Les Bahamas ou les îles Caïmans, je leur laisse ! Combien de temps encore ces îles resteront dans cet état originel, à l'heure où l'on pense potentiel et investissement? Que peut une plage sauvage qui une fois dénaturée (on dit aménagée, on sait ce que je pense des aménagements...) amènera de gros et gras touristes avec un portefeuille tout aussi gonflé ?
Chaque fois que je suis dans un coin de rêve je me dis que c'est peut être la dernière fois que je le verrai  ainsi. En revenant dix ou vingt ans plus tard les choses peuvent avoir radicalement changé. C'est comme il y a un coin dans les Pyrénées dont je garde un souvenir merveilleux de camping sauvage quand on allait avec mon frère camper sitôt les cours du lycée terminés dans la vallée de Rieumajou, le long d'un petit torrent au fond d'une belle vallée encaissée pleine de sapins. Une ambiance de bout du monde, très trappeur, le Canada à deux pas. On avait un bleuet, on se lavait dans le torrent et la journée on partait en randonnée explorer les cimes. En 2014, 25 ans plus tard, j'y suis retourné, hélas tout avait changé. Il y avait plein de monde, des panneaux d'interdiction partout, un parking avec ces portiques qui empêchent le passage des camping cars, des barrières, un coin de camping sauvage qui n'avait plus rien de sauvage, tout le monde entassé là dedans dans le bordel et le bruit.
J'étais parti au bout d'une demie heure, dépité, préférant rester avec mon souvenir. Voilà le progrès. Il faut toujours développer, encadrer, aménager. Tout ça pour dire que Koh Adang pourrait peut être un jour connaître le même sort. J'aurais aimé être né vingt ans plus tôt quand il y avait moins de monde et de lois. Car j'ai peur de ne plus avoir aucun coin tranquille où aller dans vingt ans...
Il y a une petite île au nord est de Koh Adang. Le ranger bénévole m'avait dit que c'était un bon spot où plonger. Stéphane a bien envie d'en faire le tour. Hélas, le capitaine ne veut pas. Sans doute que le détour n'est pas prévu dans le tarif qu'on nous a donné. Du coup, on s'est rabattu sur une baie merveilleuse, cachée juste derrière un cap, face à l'île.



On n'y a pas perdu au change. La baie, immense, est au pied d'une montagne, avec des coraux partout. C'est encore plus beau que le précédent arrêt. La baie en forme de fer à  cheval continue vers le sud par une grande plage de sable blanc où nous demandons à nous arrêter. Cela fera la halte idéale pour pique niquer. En plus au bout de la plage il y a une souche, à l'ombre, qui a l'air d'avoir été mise là pour nous permettre de s'asseoir. Il y a un creux dans le tronc où des arbres ont pris racine. Ils sont de taille bonzaï, on dirait que la souche revit, reverdit. De l'autre côté de la plage, il y a un rocher tout carré avec un arbre juché dessus, un vrai. La jungle colonise tout, c'est un paradis qui déborde de vie. Que l'île est belle ! Je pense déjà à refaire ce tour une autre fois.
L'idéal serait d'avoir un kayak, d'amener eau et nourriture pour plusieurs jours, en dormant sur les plages et en passant de l'une à l'autre. Pour revivre un peu l'exploration de Palau en autonomie complète qui reste le souvenir le plus intense de mon tour du monde.
Après le déjeuner j'opte pour la sieste. J'ai déniché un coin sous les arbres où le sable est sec. Ce n'est pas très grand car la plage disparaît totalement à marée haute. Il ne restera plus que les branches des arbres presque posées sur l'eau. Comme je disais, la nature a tout colonisé, jusqu'au dernier centimètre de terre. Et toujours pas de macaques. On peut laisser ses affaires sans crainte, même son casse croûte suspendu à une branche. Quant aux sandflies c'est un bien lointain souvenir.
Dire que Esther et Akki ne connaissent pas Koh Adang. Je n'arrête pas de leur en faire la pub. Je suis certain qu'ils s'y plairaient même si le camp est plus fréquenté que celui de Ao Moale. Mais avec le numéro de téléphone de Ron en ma possession, le fils du compagnon gitan de Paula, il y a de quoi faire des virées hors des sentiers battus avec les gitans de la mer.
En parlant d'eux, il y a un village où ils vivent sur la côté est de Koh Adang. On ne cherche pas à s'y arrêter et le capitaine ne nous le propose pas. Cela confirme ce que Paula m'avait raconté. En vingt ans elle n'est jamais allée là bas. Ce n'est pas qu'il y a une rivalité entre les gitans de Koh Lipe et ceux d'Adang, mais ils n'aiment pas qu'on vienne les déranger. C'est mieux comme ça.
Ce n'est pas un zoo, il faut les laisser tranquilles, déjà qu'ils ont été repoussés de partout. Et si on veut voir à quoi ils ressemblent, il y a toujours ceux qui vivent encore sur Lipe. Je pensais trouver un village de bric et de broc, de cabanes en tôle ondulée avec un bordel de trucs rouillés tout autour, avec des détritus, des clebs et des coqs perchés sur un manche de râteau. En fait le village a l'air très bien tenu. Les maisons sont en dur, de différentes couleurs et donnent toutes sur la plage, sous les cocotiers. On croirait presque voir un village créole. Il n'y pas âme qui vive à l'heure où nous passons. Ils sont tous en mer, occupés à pêcher. Ils sont vraiment dans un beau coin.


J'ai vu sur une carte qu'il y a une cascade un peu plus bas que le village, Rattana Waterfall. Hélas elle est à sec. C'est une cascade qui doit être belle à la fin de la saison des pluies car elle courre le long de gros blocs de granit en descendant de haut. Par contre je ne suis pas sûr qu'on puisse la voir de plus près car je n'ai pas vu vraiment d'endroit où l'on puisse accoster. A voir la prochaine fois... Du fait qu'on pensait l'île plus grande avec encore plein de trucs à découvrir, on est allé trop vite. Il ne reste qu'une seule plage avant d'arriver au camp. Je la connais, c'est ma plage secrète qu'on peut rejoindre à marée basse depuis le camp en marchant sur les rochers. Je suis content de revoir cette plage. Elle a un peu changé depuis la dernière fois.
L'arbre où je mettais le hamac ne donne plus d'ombre. En revanche, il y en a un autre qui a été aménagé, avec une balançoire suspendue à une branche. La plage est belle mais moins que tout ce qu'on a vu avant, alors on fait un peu les blasés. Pourtant les rochers dodus tout autour lui donnent une ambiance de Seychelles. A présent que faire ? Il n'est que14 heures, il reste plus de trois heures à occuper. Si j'étais seul avec un hamac ce ne serait pas un souci mais avec un groupe il faut qu'il y ait du mouvement. Et puis les autres n'ont pas grand chose à se mettre sous la dent côté snorkelling. C'est assez pauvre ou alors il faut aller loin du rivage où Stéphane a trouvé un tombant avec de gros poissons. Au final, on décide de rentrer. Comme le bateau passe devant le coin où je campe, je demande à ce qu'on me dépose là. Tant qu'à faire ! Et puis ça me fait l'occasion d'admirer mon coin depuis la mer. Au moment de quitter le navire et de dire au revoir à mes compagnons que je retrouverai le soir au restaurant, le sac où j'ai les affaires dont j'ai besoin tous les jours est tombé à l'eau. Ce n'est pas un sac, c'est juste la housse de la tente qui me sert de fourre tout. Heureusement, un des thaï qui avait mis pied à terre pour immobiliser le bateau a sauté tout de suite sur le sac pour le sortir de l'eau. Ça a eu le temps d'imprégner un peu des T-shirts, un journal et un livre mais mes chargeurs sont saufs, ainsi que la batterie externe.
Le coin où je campe, au milieu de la photo
Aucun dégât c'est une chance ! Le soir venu, Stéphane est venu me chercher sous le kiosque où j'écris ce blog pour m'inviter à participer à un apéritif. C'est le dernier soir, ils repartent déjà demain. On a débriefé sur la balade, j'ai montré les photos, en dégustant de petits pains à l'ail autour d'un rhum citron. Un bon moment pour terminer cette journée inoubliable. Les tours en bateau sont de toute façons toujours fantastiques !  Un seul regret : on aurait dû aller moins vite ou rester plus longtemps à chaque stop. A savoir pour la prochaine fois...














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