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vendredi 10 mars 2017

Deux mois et un peu de moi à Tarutao

Ça mérite bien qu'on y passe une demie heure non?
Et voilà comment deux mois passent trop vite. Depuis que Stéphane et Séverine sont partis il y a quelques jours, je m'isole. Je veux qu'on me garde ce tête à tête avec la nature, qu'on me laisse dire au revoir aux îles de Tarutao. C'est une introspection, une histoire qui doit se vivre seul pour entrer en communion avec les éléments. C'est le moyen de m'imprégner de tous les sons, odeurs, lumières et couleurs. J'emmagasine tout comme pour en distiller quelques bribes plus tard. Dans ce contexte, j'ai mis de côté l'idée de passer une journée à la plage sans nom, celle à laquelle on ne peut accéder qu'à marée basse, en sautant de rochers en rochers. Pas envie que ça me prélève un jour de mes derniers instants. Du coup je me baigne plus longtemps, j'explore la plage plus en avant.
Ou plus en hauteur aussi, avec une petite escalade de la colline rocheuse qui borde la plage. L'occasion d'avoir un aperçu différent sur la côte. C’est très facile de grimper, les parois ne sont pas raides du tout et il y a des arbres auxquels se tenir, positionnés juste dans les bons endroits. Avec la sécheresse ils n'ont plus de feuilles, ce qui permet d'avoir un point de vue. Par contre, on ne peut pas avoir un aperçu de la plage dans sa longueur, juste une portion.
Le camp est moins anonyme que je ne pensais. Du personnel du parc que je n'avais pas remarqué avant, me voyant récupérer mes sacs à la réception, me demandent si je m'en vais et quand je reviendrai. J'ai droit à plus d'attention.
Comme quoi ils avaient dû repérer que cela faisait un moment que j'étais là. Si j'étais resté plus longtemps, peut être que j'aurais réussi à dérider le clown triste. La fille aux bras ballants qui sert les plateaux esquisse déjà un sourire timide, c’est pour dire !
Hier midi, c'était la razzia au restaurant. Des asiatiques en excursion ont débarqué sans prévenir. Ils s'en sont mis plein la panse et ont laissé la moitié des plats. Les tables débordaient de nourriture avec plein de trucs différents, comme dans un banquet orgiaque. Et quand ils débarquent, ce n'est pas à moitié. Ils ont pris toutes les tables et même celles en terrasse. Quand je suis arrivé pour me rassasier, j'ai trouvé les cartes de menu enlevées, avec un papier sur le comptoir : « Basil leaves on rice with chicken ».
Il n'y a plus que ça, ils ont tout bouffé ces goinfres ! Même plus à manger pour ceux qui résident ici. J'avais envie de fruits, j'ai fait la queue devant une table où personne ne touchait à la pastèque, comme un chien attend qu'on lui jette un truc par terre – on ne sait jamais. Quand ils ont enfin levé leur gros cul, j'ai foncé sur le plat à pastèque mais l'équipe qui débarrassait en même temps s'en était déjà saisi. Tel un macaque, j'ai pris l'assiette, glissant un « Can I ? », qui n'était de toute façon pas une option. Sans doute peinés que j'en vienne à piquer les restes, j'ai eu droit plus tard à une assiette de pastèque, pendant qu'ils s'en allaient jeter celle que j'avais subtilisée. Sans doute pour des raisons d'hygiène.
Les dents de la jungle
Sinon, en temps normal, le soir, ça devient de plus en plus calme. On voit qu'on arrive en fin de saison. Il y a une vraie différence avec une dizaine de jours. Pour preuve hier soir, nous n'étions que 8 à dîner. Certes tout le monde n'était pas là à manger en même temps, mais normalement, quelle que soit l'heure, il y a toujours au moins une bonne vingtaine de personnes attablées. Pourtant il n'y a pas forcément moins de tentes. Il faut dire que celles que l'on voit sont là à demeure. J'en ai la certitude. Je suis retourné inspecter le coin. Il n'y a aucun touriste. L'espace autour des tentes est nickel, parfaitement ratissé, il y a des blocs cuisines sous des bâches et même un fil qui court et qui mène à un panneau solaire, large et encombrant. Je vois mal des touristes se trimbaler ça.
Le coin des hippies
Pour autant ce ne sont pas des pécheurs, plus des espèces de hippies de la mer, cheveux longs noués avec un bouc au bout du menton, vêtus juste d'un pantalon, de ceux aux jambes larges qui se nouent autour de la taille jusqu'à ce que ça serre. Ils ont une guitare et passent leur journée à faire des mobiles en nouant du fil de pêche à des morceaux de corail. Il y en un peu partout accrochés aux arbres au bord de la plage. Une tente en est couverte tout autour au point de faire comme ces rideaux de plastique – qui sont eux absolument ignobles – que l'on plaçait jadis aux entrées de maison pour laisser entrer l'air mais pas les mouches. Ils sont très amicaux, quand on passe à côté ils saluent spontanément. On ne les voit jamais au restaurant, ils ont de grands sacs de riz et des provisions de conserves.
J'ai décroché le hamac. Ça fait tout vide, je ne reconnais plus le camp. Je m'étais bien étalé et chaque chose était à la bonne place. Le fil à linge vers la paroi rocheuse pour que ça sèche plus vite, la torche solaire à charger sur un morceau de corail juste à côté, face au soleil, la tente au milieu des feuilles mortes que j'avais ramassées, bien à l'abri du vent, le hamac sous les filaos, avec une bâche parfaitement positionnée qui me procurait de l'ombre toute la journée. Même pas besoin de la repositionner dans la journée, car le hamac est dans le sens de la trajectoire du soleil. Tout ça avec un mélange de sable et d'aiguilles de filaos au sol où je marchais toujours pieds nus. J'avais pris mes marques, j'avais mes habitudes.
J'ai pas envie de partir de là!
A poil sous le paréo noué à la taille j'allais ainsi jusqu'au bord de l'eau avant de tout laisser en boule sous un morceau de corail pour me baigner. Un gros plouf et je me retrouvais dans un bain, en train de jouer avec des branches de corail mort.
Rares sont les personnes à venir jusque là ces derniers jours. Le plus souvent juste pour une balade. Comme je dois pas avoir l'air malheureux à barboter comme un gamin dans mon lagon, avec chapeau et lunettes (précaution indispensable si on y reste longtemps, soit une bonne demie heure qui doit être ma moyenne), y a un type qui m'a lancé l'autre jour en plaisantant : « Too cold ? ». A part ça j'ai le bout de la plage pour moi tout seul, plus encore qu'à Tarutao.
Il peut se passer des heures sans que je n'entende d'autre bruit que les vagues, le chant des oiseaux, des bruits de bêtes non identifiées dans la jungle ou le vent dans les arbres qui fait grincer quelques troncs et s’entrechoquer d'autres. C'est sûr je reviendrai à Koh Adang. Chaque fois j’apprécie un peu plus cette île. Elle est différente de Tarutao, il y a moins de choses à y faire mais pour qui veut avoir les doigts de pieds en éventail au bord de l'au il n'y a pas mieux. Sable blanc, belle végétation le long de la plage, eau turquoise, petits poissons, coraux, pas grand monde (les gens restent en face du camp), et surtout pas de sandflies ! Donc jambes et bras à l'air sans crainte ! Seul désagrément : des moustiques dès que le soleil disparaît de l'autre côté de l'île, vers 17 heures. Certaines nuit il y a aussi des long tails boats. Ça dépend si la mer est calme et si c'est la pleine lune, comme ces derniers jours où l'on voit de mieux en mieux la nuit.
Koh Tarutao à gauche et Langkawi à droite
Ce matin j'ai eu un très beau lever de soleil, juste entre Koh Tarutao et Langkawi. Le plus beau de tout le séjour, avec un ciel parfaitement clair et de belles couleurs. Le coin autour de là où je dors est embrasé, les arbres en feu. Il m'arrive toujours des choses inhabituelles le dernier jour. Ça ne peut être le hasard. Je prends cela comme un signe, un cadeau, comme pour me remercier de ma visite et d'avoir su apprécier ce que la nature a à nous offrir dans tous ses détails. Ça ne me pousse pas à être guilleret pour plier la tente. Voilà, tout est à présent rangé. J'ai abandonné les cordes qui me servaient à tendre les bâches sous un rocher où la pluie ne semble pas venir. Comme ça je pourrai voyager sans la prochaine fois. Et sur Tarutao comme ils ne nettoient pas les plages, ce n'est pas ce qui manque pour en trouver, perdues par les bateaux de pêche.
Le retrour à Koh Lipe est rude. Le type du long tail boat n'a pas voulu me déposer devant le Bundaya Resort, là où a lieu le check-in du ferry pour Langkawi. J'ai dû descendre au plus court, à Sunrise Beach, et j'ai dû traverser toute l'île avec mes gros sacs. Et tout ça pour le même prix. La soit disant « walking street », est pleine de monde, de bruit, de ces motos taxis avec un chariot sur le côté où mettre ses bagages. Ils klaxonnent pour se frayer un chemin en slalomant. Les touristes hébétés à la tong molle se poussent lentement en se retournant d'un œil torve. Et pourtant Koh Lipe pourrait faire illusion. Avec ses eaux translucides et ses coraux, quand on arrive on pourrait penser qu'on a trouvé un petit paradis, si on met de côté tous les bateaux et qu'on ne fait pas attention aux bungalows derrière, ni aux antennes de téléphone. Dire qu'il y a seulement 15 ans il n'y avait rien !
Plus que Koh Lipe, c'est Langkawi qui me fait un choc. Je me retrouve dans un taxi à regarder le paysage. Mon Dieu, qu'ont-ils fait de cette île ? La grande sœur de Tarutao, juste à côté, devait être magnifique à la base. Quand je dis la base, ça doit être très longtemps. Car je retrouve des voitures en veux tu en voilà, des routes à deux fois deux voies, des carrefours, des feux rouges, des enseignes, de grand panneaux publicitaires, des stations services, des immeubles en construction, des centres d'affaires ou commerciaux, avec des Starbucks et des KFC, tout cela dans une complète anarchie. Comme c'est laid ! Pourtant c'est ça le monde. Après deux mois sortis de ce « standing », je me sens comme un petit amazonien à qui l'on fait découvrir la ville. Et chose étrange, le retour à la « civilisation » me fait toujours un choc, ce qui n'est jamais le cas dans l'autre sens. J'ai toujours dans ces moments envie de faire demi tour au plus vite. Après, on finit par s'habituer. Et puis je reviendrai. Tester la vie à la source...

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