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lundi 18 avril 2016

La Crète au printemps

Cela faisait très longtemps que j'en entendais parler. Qu'en bien. Les crétois me recommandaient particulièrement cette saison qui voit la flore à son apogée. La Crète à la sortie de l'hiver se pare alors d'une multitudes de fleurs avec une quantité incroyable d'espèces endémiques. Le beau temps est de retour, les températures agréables et puis il n'y a personne. Autant d'arguments pour me laisser tenter par l'aventure. Aidé d'internet, j'ai déniché des réceptifs qui proposent des séjours clefs en mains mêlant culture, sites et flore à des tarifs haut de gamme. Il suffit alors de regarder les dates proposées pour savoir quand venir et être donc sûr de trouver les fleurs. De plus ils ont eu la bonne idée de détailler le programme en indiquant les lieux visités. Idéal pour savoir où sont les plus belles fleurs, représentées notablement par les orchidées sauvages dont on dénombre 54 espèces différentes, ainsi que par des tulipes. Ma mission est de trouver tout cela au cours des deux semaines dont je dispose.
Les endroits les plus remarquables pour observer les fleurs sont au niveau des plateaux, tels celui du Lassithile, ou encore celui de Nidas situé à l'est du Psiloritis, le plus haut haut somment de Crète avec ses 2456 mètres. Ce plateau n'est accessible que par la côte nord, depuis Rethimnon ou Heraklion. Je n'ai donc pas pu m'y rendre, ayant débuté le circuit depuis Matala, tout au sud. Mon circuit m'a mené sur les flancs du Psiloritis, mais côté sud. C'est une montagne que je ne connais pas, à la différence des Lefka Ori, cette seconde chaîne montagneuse magnifique haute de 2453 mètres avec le sommet emblématique du Pachnes qui domine toute une région sauvage et si accidentée que les villages ne sont accessibles que par la mer. C'est mon coin préféré de Crète.
Psiloritis
Mais cette fois, disposant d'une voiture, je suis bien décidé à voir le Psiloritis de plus près. Seulement voilà : il n'y a pas de route qui passe au milieu à la faveur d'une gorge, d'où l'on pourrait se rapprocher. C'est une montagne qui se mérite à pied, par des treks de plusieurs jours. Je n'ai pas le temps pour cela, ni l'organisation, ni disons le tout de suite de la volonté de marcher des jours durant.
Cet hiver a été un hiver très sec et très doux. Quatre petits jours de pluie seulement selon les dires des crétois. Ils n'ont jamais vu ça. Du coup il n'y a pas plus de neige sur les sommets que début juillet. Je m'étais imaginé marchant dans la neige, c'est raté pour cette fois. La sécheresse est presque là, et en prévision de l'été qui traditionnellement ne voit pas une goutte de pluie tomber pendant de longs mois, ils ont commencé à restreindre l'eau en organisant des coupures dans la journée.
Le plateau le plus admirable pour ses fleurs est celui de Gious Kambos, situé sur les hauteurs de Spili, sur la route de Gerakari. Pour le trouver, c'est assez simple : une taverne se trouve sur la gauche (Kampos). Il faut la dépasser et au prochain virage sur la gauche on trouve une piste qui part sur la droite. On peut s'emmancher en voiture un peu et c'est là que l'on trouve champs et prairies. Au premier abord c'est assez déroutant, on ne voit pas trop de fleurs. En fait, comme toutes les fleurs sauvages, ils faut se mettre à quatre pattes. Elles se méritent et c'est en étant curieux et en ouvrant l’œil qu'on déniche alors une multitude de trésors. On peut ainsi passer de longues heures à scruter le sol, à la manière d'un chercheur d'or. Il y avait juste deux touristes qui étaient là, armés d'un attirail photographique très encombrant et lourd avec des trépieds immenses.
Avec mon petit bridge passe partout j'ai pu dénicher 4 espèces d'orchidées différentes. Pas si mal. Et puis aussi les fameuses tulipes endémiques, la Tulipa doerfleri. Haute comme un coquelicot, et de même couleur, elle se plaît dans les champs, cachée par d'autres fleurs plus hautes, comme les corbeilles d'or ou les marguerites. On trouve aussi des iris nains, des anémones et bien d'autres. Avec cette profusions de fleurs les abeilles s'en donnent à cœur joie et offrent une douce musique. La Crète est leur paradis. Ici le déclin observé ailleurs en Europe semble les avoir épargnées. Ce sont des petits insectes très occupés et qui n'aiment pas qu'on les dérange. Alors évidemment si on veut prendre des photos au plus près, il ne faut pas craindre de se faire piquer. Deux piqûres pour ma part, c'est le prix à payer pour la visite ! Ce ne seront du reste pas les seules du séjour...
Pour rejoindre Gious Kampos depuis Matala, je suis monté jusqu'à Zaros puis j'ai suivi une route pittoresque qui n'en finissait plus de serpenter pour passer de l'autre côté d'une vallée, sur le côté nord du massif du Mont Kedros. La route est dure à trouver, en mauvais état, on a l'impression que cela va se terminer en cul de sac dans un village. On peut contempler une superbe vue sur le Psiloritis toute juste de l'autre côté de la vallée, avec des fleurs des champs tout le long de la route. Les villages semblent restés hors du temps, avec des petits vieux qui regardent passer la voiture, étonnés de voir un touriste par là. Sûr que l'itinéraire n’est pas le plus direct et qu'il vaut mieux être armé d'une bonne carte. Et de vigilance. Les chèvres, moutons et brebis font ce qu'ils veulent et traversent allègrement la route sans crier gare.
Parfois c'est le troupeau entier qui fait barrage et qu'il faut laisser passer. Pas de chien, pas de berger, les bestioles circulent au gré de leur volonté, toujours animées d'un cap et d'un élan connus d'elles seules.
Prochaine destination : le plateau d'Anopoli, sur les hauteurs de Sfakia et au pied du Pachnes. Auparavant j'ai passé la nuit à Plakias, une très jolie baie qui, si elle était française, serait dénaturée par des villas façon côte d'Azur et un trafic impossible. En effet le relief est abrupte et la vue à tomber. Tout cela serait couvert de maisons avec de hauts murs qui coupent toute la vue. Ici on n'a que des maisons éparses, des oliviers, le champ des cigales. Puisse la Crète rester en état encore longtemps ainsi. C'est ce que je viens chercher, la Méditerranée encore sauvage, que tourisme de masse et pression immobilière semble encore avoir épargnée.
Au Pachnes, pas plus de neige que côté Psiloritis. Je crois que l'an dernier en juillet il y en avait même plus ! En revanche à Anopoli les fleurs sont là. Dans la rocaille poussent une multitude d'asphodèles qui se dressent en grappes jaunes de plus d'un mètre de haut. C'est ici que se termine l'exploration des plateaux de fleurs. Il y en a un autre qui vaut le coup selon les informations glanées sur internet, c'est celui d'Omalos, bien connu par tous ceux qui tentent la descente des gorges de Samaria car c'est de là que commence la randonnée. Je ne m'y suis pas rendu car cela m'obligeait à traverser l'île de part et d'autre. C'est très long et je ne suis pas certain de voir davantage que tout ce que j'ai vu jusqu'à maintenant. A présent j'ai envie de laisser la voiture à Sfakia et de prendre le bateau pour Agia Roumeli, là, juste à côté, plus bas, que j'ai quittée en octobre dernier. Le coin me manque et j'ai besoin de ces retrouvailles.

Agia Roumeli
En arrivant début avril, deux tavernes seulement sont ouvertes. L'épicerie n'ouvre qu'en journée. Les touristes sont quasiment inexistants, la gorge de Samaria qui voit d'ordinaire sont flux de randonneurs envahir le village l'après midi étant toujours fermée pour la saison d'hiver. Ceux qui viennent là prennent le bateau du matin et s'en retournent le soir venu vers des villages qu'ils affectionnent davantage, comme Loutro ou Sougia. Pour mon plus grand plaisir d'être seul. Il flotte un parfum de bout du monde. A cause de vents violents venus du sud-est, les liaisons maritimes sont suspendues, me retenant prisonnier dans le village.
Avril est la période idéale pour venir en Crète randonner. Ce n'est pas comme en été où il est impossible de marcher entre 10 et 18 heures à cause de la chaleur. J'en ai donc profité pour refaire l'ascension du vieux château turc mais l'après midi qui offre alors la meilleure exposition pour faire des photos. Un serveur d'une taverne que je connais m'a appris l'existence d'un second château juste un peu plus haut. En fait il se trouve à 600 mètres d'altitude et il faut compter une distance supplémentaire double à celle requise entre le village et le premier château. La balade est absolument magnifique. On grimpe au milieu des pins entre lesquels se dessine la baie d'Agia Roumeli dans un bleu qui n'a rien à envier aux Caraïbes.

Agia Roumeli

La gorge de Samaria est fermée mais depuis le village rien n'empêche de remonter. Il y a bien une grille mais façon truc de chèvres, un truc en fer léger qui se déplace et s'enroule. Par contre ils ont enlevé les pontons pour ne pas qu'ils soient emportés par les flots pendant l'hiver. Mais comme il n'a pas plu cet hiver, on peut traverser à gué sans souci avec de l'eau au mollet. C'est même mieux, je me sens comme Tom Sawyer, comme un joyeux gamin passant de pierres en pierres le long d'un torrent de montagne. C'est un régal d'avoir la gorge pour soi tout seul alors que d’ordinaire elle est envahie par un flot ininterrompu de touristes venus de toute la Crète. J'ai déniché un rocher plat avec dessus un pin offrant une ombre idéale pour rester là à méditer, en écoutant le vent s'engouffrer dans la gorge, les gazouillis des oiseaux et les bourdonnements des abeilles.
Les papillons virevoltent aussi autour de moi. Entre les rochers pousse une fleur gigantesque qui ressemble à un arum pourpre à la texture de velours doté d'un éperon noir. C'est une serpentaire (Dracunculus vulgaris), dont la fleur peut atteindre un mètre de haut. Elle possède la particularité de distiller un parfum fétide pour attirer les mouches. Chaque fois je pensais qu'une brebis crevée traînait par là !
Le village est comme toujours très fleuri. Les géraniums et rosiers n'en peuvent plus, preuve que si nos fleurs de jardin dépérissent l'hiver c’est uniquement à cause du froid. Seuls les frangipaniers, arbre tropical au demeurant, fait la fine fine bouche, hibernant en ayant perdu toute ses feuilles et fleurs. C'est pas grave, je serai de retour début juin et je suis sûr de le retrouver en pleine forme et de pouvoir ramasser quelques fleurs tombées au sol que je dispose ensuite dans la tente chaque jour autour de l'oreiller. Les citronniers et orangers sont couverts de fleurs et c'est un vrai bonheur de passer à côté. Nul besoin de mettre son nez sur la fleur, on la sent à des mètres à la ronde. De toute façon les fleurs sont pleines d'abeilles, il vaut mieux ne pas s'en approcher.

Samaria et Agia Roumeli
Après une semaine à Agia Roumeli, j'ai repris la voiture à Sfakia pour passer une journée à Prevelli. C'est une plage bien connue des cartes postales, située à la sortie d'une gorge où la rivière se termine en dessinant comme un banc de sable sur la plage. Une palmeraie orne les rives et un sentier permet de s'enfoncer dedans. C'est une balade magique. Pas besoin d'aller au Maroc, l'effet oasis est ici garanti ! Ma promenade a été agrémentée par trois cygnes qui m'ont suivi en fendant silencieusement l'eau verte de la rivière. Quand je m’arrêtais prendre une photo ils accourraient en remuant du derrière comme un canard. En saison la plage est bondée. Pensez, il y a un drôle de rocher qui semble flotter sur l'eau et qui a la forme d'un cœur. On y trouve même des chaises longues. Là encore, rien de tout cela. Juste quelques touristes qui ont commencé par arriver vers 10 heures. Mais j'étais le premier, j'ai dormi juste sur le parking en haut de la falaise.

Preveli

Pour terminer le séjour, je me suis arrêté à Matala. J'aime bien aussi ce coin, avec son ambiance post hippie particulière. En allant un matin vers Read Beach, j'ai même aperçu un couple échevelé de plus grande jeunesse, dont l'homme vaquait à bricoler je ne sais quoi pendant que sa femme était assise dans une grotte, derrière un paravent, au milieu d'objets de récupération dont un divan défoncé faisait office de salon. Matala est entourée de falaises de calcaires pleines de petites grottes qui étaient des caveaux il y a 2000 ans, devenus ensuite des niches à hippies. Le monde entier accourait alors au temps du Flower Power. La chanteuse Joni Mitchell en parle même dans sa chanson « Carey » sortie en 1970. C'est les reliques de cette époque qu'on peut encore ressentir. Des artistes ont peint les rues de fresques, les bouches d’égout sont transformées en smileys jaunes, des messages et symboles peace and love ornent chaque endroit tandis qu'un grand message peint sur un mur affiche la devise locale : « Today is life, tomorrow nevers comes » avec une belle marguerite psychédélique.
Côté plages, Red Beach offre une ambiance à la Gavdos, semblable à la plage de Pyrgos, avec ses falaises et son sable orangé. Une petite taverne à la décoration multicolore vous offrira tout ce qu'il faut pour se sentir bien, même des chaises longues et parasols. Le matin où j'y étais il n'y avait que deux gars de la taverne, occupés à la bricoler avant le début officiel de la saison. Celle ci démarre mi avril. D'ailleurs ont voit sur les panneaux : « summer season 15/4 - 30/10 ». Eh oui en Crète l'été dure 6 mois ! Le dernier jour j'ai même tenté un bain à Kommos, au nord de Matala, une belle longue plage souvent agrémentée de vagues, qui offre une ombre salvatrice dans les dunes attenantes sous les genévriers et cyprès.
De prime abord un peu fraîche, je suis ensuite resté un long moment à barboter. La température de la mer est comparable à celle de l'océan atlantique au mois de juillet. 20 degrés je dirais. Ce qui me porte à penser qu'on peut aussi se baigner la moitié de l'année. Au moins. Car je n'ai jamais essayé novembre...
On me dit que je suis toujours fourré en Crète. J'ai découvert l'île depuis 2009. Depuis j'y viens tous les ans, parfois plusieurs fois. Les gens se demandent pourquoi je reviens toujours là et prennent un peu cela comme un manque de curiosité pour d'autres destinations. Ils ne peuvent pas comprendre. J'ai visité bien d'autres endroits. C'est là où je me sens le mieux, où l'ambiance me gagne dès que j'arrive, où ma curiosité s'éveille au rythme de mes sens, des couleurs, de la lumière et des senteurs... C'est un des rares endroits dont je n'arrive pas à me lasser. Et dès que je suis rentré je suis triste et n'ai qu’une envie, celle d'y retourner. Ce sera le cas dans un mois et demi!


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